«On ne comprendra jamais»

Leurs morts ont été soudaines. Les blessures, elles, prendront encore du temps à guérir. Les familles des six victimes québécoises de l'attentat terroriste survenu le 15 janvier au Burkina Faso ont poursuivi le long processus de deuil, samedi, portant leurs proches à leur dernier repos.
Tel que l'avaient souhaité les familles, les funérailles d'Yves Carrier, de son fils Charlelie et de sa fille Maude, de sa conjointe Gladys Chamberland et de leur ami Louis Chabot ont été célébrées dans la même église, celle du Très-Saint-Sacrement, samedi après-midi. Les obsèques de Suzanne Bernier ont été tenues en matinée, en privé, à l'église Saint-Thomas-d'Aquin, également à Québec.
Honorant la mémoire du patriarche, qui l'aurait sans doute voulu ainsi, les Carrier ont laissé le public assister aux hommages. «La porte de mon père [Yves Carrier] était toujours ouverte», a souvent répété son fils, Frédéric Carrier.
Des centaines de citoyens ont répondu à l'appel, si bien que l'église était pleine à craquer avant même le début de la cérémonie, prévu à 14h30. Au total, plus de 1000 personnes se sont présentées, dont certaines ont dû rebrousser chemin, faute d'espace.
À l'intérieur, dans l'attente du début des funérailles, des images des disparus défilaient sur les écrans. Devant l'autel, quatre urnes et un cercueil, des lampions ainsi qu'une photo de chaque coopérant décédé le 15 janvier.
Soeur Ines Kolesnore, qui a fait le trajet depuis le Burkina Faso pour accompagner ses amis dans leur ultime voyage, a été la première à prendre la parole lors de la cérémonie d'environ deux heures. La religieuse avait eu la lourde tâche d'identifier les victimes à la morgue dans les heures suivant le drame à Ouagadougou.
À la demande des familles, les médias n'ont pu assister aux témoignages.
Les obsèques ont culminé devant l'église, où le cortège funèbre s'est immobilisé au pied des escaliers. Des colombes, symboles de paix, ont alors été lâchées. La scène a donné lieu à toute une gamme d'émotions.
Yves Richard, le conjoint de Maude Carrier, n'a pu s'empêcher de sourire à la vue des enfants, dont les siens, tourbillonnant autour des colombes. Une fois les oiseaux relâchés, son regard s'est fixé vers les urnes, puis le cercueil de sa conjointe. Le visage crispé, il a assisté à une scène à laquelle il n'aurait pu s'imaginer il y a à peine un mois. Le cercueil a été lentement placé à l'intérieur d'une voiture funéraire, et la portière s'est refermée.
Les corbillards partis, la foule endeuillée et aux yeux rougis s'est rapidement dissipée.
Faire son deuil
Le Soleil a pu s'entretenir avec quelques membres de la famille avant leur entrée dans l'église du Très-Saint-Sacrement.
Karl Plamondon, un neveu d'Yves Carrier, travaille pour Affaires mondiales Canada et a été impliqué dans le processus permettant aux familles d'avoir des nouvelles du Burkina Faso. Il a fallu deux semaines pour que les corps soient rapatriés au pays, et quelques jours de plus pour qu'ils parviennent dans la capitale.
L'heure était enfin au deuil après de longues journées de démarches auprès des différentes autorités concernées. «Il y a plusieurs étapes qui se sont passées depuis le 15 janvier. Aujourd'hui, je dirais que c'est la dernière étape formelle du deuil», a-t-il commenté. «Par la suite, ce sera la plus grosse étape de notre vie. Ça va être de commencer à accepter et à vivre avec ce trou immense là... Mais on n'acceptera jamais, on ne comprendra jamais pourquoi ils nous ont quittés aussi rapidement.»
Fière, la famille Carrier se dit unie plus que jamais pour traverser cette dure épreuve. Et selon M. Plamondon, Yves Carrier a contribué à bâtir ce groupe tissé serré. Les nombreux oncles et autant de tantes ont pavé la voie pour les jeunes, a-t-il dit. «C'est à notre tour de prendre la relève pour nos parents. De faire en sorte que les Noëls prochains, les rassemblements familiaux soient tout autant remplis d'amour.»
Louise Carrier, la soeur d'Yves Carrier, était toujours ébranlée par la disparition de ses proches. «C'est terrible ce qui s'est passé... il n'y a pas de mots», a-t-elle dit, la voix brisée. Malgré la douleur, elle s'est arrêtée devant les caméras pour saluer la réponse des citoyens face au drame qui afflige sa famille. «Tout le monde sympathise avec nous. On les prend [les nombreux messages de soutien], ça nous donne du courage, ça nous permet de continuer.»
De nombreux dignitaires
De nombreux dignitaires se sont déplacés, samedi, pour les funérailles des six Québécois décédés au Burkina Faso à la mi-janvier. Le premier ministre, Justin Trudeau, s'est fait particulièrement discret.
L'attentat terroriste de Ouagadougou a visiblement secoué la classe politique. Nombre d'entre eux ont assisté aux funérailles de Suzanne Bernier en matinée, puis à celles d'Yves, Maude et Charlelie Carrier, de Gladys Chamberland et de Louis Chabot en après-midi.
La majorité des formations politiques ont délégué des représentants, à commencer par le premier ministre Justin Trudeau. Critiqué par des membres de la famille Carrier dans les jours suivant les attentats, dénonçant notamment son manque d'empathie, ce dernier ne s'est pas adressé aux médias. Il a passé la journée à aller à la rencontre des familles et à serrer des mains.
C'est plutôt l'un de ses ministres, le député de Québec Jean-Yves Duclos, qui a pris le temps de répondre aux questions des médias. «Tout politicien doit être ici en respect aux familles. On doit être là pour écouter, pour accompagner, leur dire à quel point on les aime même si on les connaît souvent très peu», a-t-il commenté. «Je suis très heureux d'être ici et je suis très heureux de la manière dont ça c'est passé. [...] Nous devions être là pour les accompagner et non pour être devant les Kodak. La place aujourd'hui revient à la famille.»
Même s'il aurait eu bien des choses à dire sur le gouvernement Trudeau samedi après-midi, le conservateur Gérard Deltell a lui aussi refusé de faire de la politique sur le dos des familles éplorées. «Nous ne sommes pas là pour faire de la politique, nous sommes là pour les familles», a-t-il tranché.
Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, était représenté par Christine St-Pierre, ministre des Relations internationales et de la Francophonie. Elle était accompagnée des ministres Sam Hamad et François Blais.
Héros du quotidien
Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau, a également pris son samedi pour aller à la rencontre des proches des victimes. «[C'est] un moment de partage avec cette famille, a-t-il déclaré. C'étaient des héros du quotidien. Des héros extraordinaires. Le Québec est tout attristé de ce qui s'est produit.»
Des élus de la Coalition Avenir Québec étaient sur place, dont Éric Caire et Marc Picard.
Le maire de Québec, Régis Labeaume, n'y était pas samedi. Il a offert ses condoléances aux familles vendredi soir, au salon funéraire, en compagnie de Louise Brunet, la mairesse de Lac-Beauport, d'où étaient originaires Yves, Maude et Charlelie Carrier.  Avec La Presse Canadienne
L'ambassadeur du Burkina Faso au Canada présent
L'ambassadeur du Burkina Faso au Canada, Amadou Adrien Koné, s'est déplacé à Québec, samedi, pour rendre hommage aux victimes de l'attentat terroriste survenu dans son pays.
Encore choqué par l'assaut d'Al-Qaïda au Maghreb islamique qui a fait 30 morts dans la capitale Ouagadougou, dont 8 Burkinabè et 22 étrangers, M. Koné s'est dit attristé par «une attaque qui a fauché la vie de travailleurs humanitaires qui étaient là pour travailler au développement de mon pays». «Ces attaques ont pour but d'effrayer tous ceux qui veulent apporter le soulagement à des populations démunies», a-t-il ajouté.
«[Aujourd'hui], ce que j'ai vu, la solidarité et la sympathie du peuple canadien pour les victimes, et notre présence aussi, est un message aux terroristes pour leur dire que [leurs attentats] ce n'est pas la voie pour aller dans le sens d'un monde humanitaire.»
Conscient que plusieurs nations ont besoin de réponses pour expliquer l'attentat, M. Koné a assuré que les autorités burkinabè faisaient tout en leur pouvoir, plus de trois semaines après les événements. «Nous continuons à chercher les causes pour trouver des solutions afin que cela ne se répète plus au Burkina Faso.»