Construit pour être entièrement adapté aux personnes vivant avec un handicap, le Lord Nelson a pris la la mer pour la première fois en 1984.

Naviguer avec un handicap à bord du Lord Nelson

On peut être libre comme l'air. À bord du Lord Nelson, on est libre en mer. Ses grandes voiles blanches sont parmi les seules du monde à être hissées par des apprentis matelots vivant avec un handicap. Ici, il n'y a pas de différence, seulement le désir commun de voguer jusqu'à bon port.
«Là où les gens disent non, nous, nous disons pourquoi pas.» Lesley Sale vient de résumer en quelques mots la raison d'être du grand voilier européen. Pensé en 1977, le Lord Nelson est né dans la foulée des célébrations du jubilé d'argent de la Reine Élisabeth II. À l'époque, un enseignant a eu l'éclair de génie de vouloir créer un navire adapté. 
«Il n'existait rien pour faire naviguer les personnes vivant avec un handicap. À ce moment, tout le monde pensait que c'était une idée de fou. Ça n'avait jamais été fait avant», raconte la Seconde du capitaine. «On partait d'une feuille blanche. Comment arriverions-nous à faire fonctionner tout ça en respectant les règles maritimes?»
Le défi venait d'être lancé. Rapidement, il devenait évident qu'il faudrait construire le voilier de A à Z plutôt que de tenter d'en modifier un existant. Le Lord Nelson prend finalement la mer pour la première fois en 1984 grâce à la création de l'organisme caritatif The Jubiliee Sailing Trust. Voilà pour la petite histoire. 
Entièrement adapté
En montant à bord, on remarque assez facilement que les allées le long de l'embarcation sont plus larges, laissant la place suffisante pour circuler en fauteuil roulant. Mais avec un peu plus d'attention, on comprend bien que rien n'est laissé au hasard sur le Lord Nelson. Ici et là, des repères subtils pour faciliter le déplacement de l'équipage. 
«Nous voulons que les gens soient les plus autonomes, les plus indépendants possibles», affirme Mme Sale. Les cordages sont plus bas, les rampes sont omniprésentes. Au sol, une mince latte de bois pour guider les aveugles. Des petits bateaux en métal s'incrustent aussi dans la structure. Au toucher, on sait si on va à l'avant ou à l'arrière. 
«Aller en mer permet à tout le monde d'être égal. Tout le monde est traité de la même façon et on s'attend à ce que tout le monde s'investisse autant qu'ils le peuvent, selon leurs conditions», ajoute-t-elle. Le voilier à trois-mâts est ouvert à tous. Il faut avoir un minimum de 16 ans. Ensuite, «il n'y a pas de limites», assure Lesley Sale. 
Peu importe leur état, l'essentiel est de mettre la main à la pâte pour faire voguer le navire, qui participe d'ailleurs à la course des grands voiliers. «Nous poussons le bateau, nous le faisons aller le plus vite que l'on peut, mais nous travaillons à notre rythme et nous nous assurons que tout le monde soit inclus», poursuit-elle. 
Et il n'y a vraiment aucune limite. Des ascenseurs permettent aux navigateurs de se déplacer du pont aux cabines. Possible aussi de monter jusqu'au gouvernail, où le banc est ajustable. La roue fonctionne grâce à un système hydraulique qui la rend légère et facile à manoeuvrer. Un compas sonore est disponible pour guider les non-voyants. 
«N'importe qui avec n'importe quelle force peut tourner la roue. Certains qui ne peuvent qu'utiliser qu'un doigt ou un orteil peuvent le faire aussi avec une manette», souligne-t-elle. «L'idée c'est qu'ici, tout le monde peut faire ce qu'il veut.» De la préparation des repas, aux manoeuvres de navigation en passant par le nettoyage du pont. 
Devenir une famille 
Les participants qui séjournent à bord du Lord Nelson se greffent aux neuf membres de l'équipage permanent et aux trois volontaires. Les apprentis matelots sont ensuite jumelés en équipe. «Nous mélangeons les hommes et les femmes, les âges, les handicaps. Ils deviennent une famille. Nous développons des liens très forts», affirme Mme Sale. 
«Nous pouvons avoir quelqu'un de 16 ans, qui travaille avec un autre de 93 ans.» Réellement, le grand voilier repousse les barrières. Un centenaire a déjà fait un séjour à bord. «C'est autant que le bilan de santé le permet.» C'est aussi le Lord Nelson qui a fait descendre pour la première fois au monde quelqu'un en fauteuil roulant en Arctique. 
Une infirmière qualifiée est à bord. Pour des soins particuliers, les passagers peuvent être accompagnés de leur aide. Le Lord Nelson compte aussi un jumeau, le Tenacious, appartenant à la même fondation, qui a mouillé pour la première fois dans les eaux en l'an 2000. Au total, quelque 30 000 apprentis ont pris la mer avec les deux voiliers. 
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«C'est ça l'inclusion»
Linda-Marie Blais a navigué de Québec vers l'Europe pendant un mois en 1984 avec, entre autres, son défunt ami.
Linda-Marie Blais avait hâte à samedi. Elle a rêvassé au moment où elle monterait à bord du Lord Nelson toute la semaine. La femme de Québec avait encore la chair de poule quand Le Soleil l'a abordée pour savoir comment elle avait trouvé sa visite. 
«J'ai trouvé ça exceptionnel», tranche la dame, en fauteuil roulant. Elle comme plusieurs autres à mobilité réduite ont pu entrer dans le grand voilier, accosté dans le Vieux-Port depuis mardi. «Quel privilège d'inclusion que leur donne de vivre cette expérience. C'est très enrichissant, ça donne beaucoup d'estime de soi.» 
Et la femme parle en connaissance de cause. Elle a navigué de Québec vers l'Europe pendant un mois en 1984 avec, entre autres, son défunt ami, Robert Turcotte, qu'elle tenait à nommer samedi. «À bord d'un bateau, c'est le vivre ensemble, tout le monde collabore, tout le monde travaille selon ses forces.»
«Ça nous met dans une dimension qui est ailleurs, à l'extérieur de nos limites. Ça nous met en face de nos capacités. C'est ça l'inclusion. C'est quoi le mot handicap? Sur un voilier, tu n'es pas handicapé», assure-t-elle. «Chaque situation nous fait transcender nos peurs, nous fait vivre le moment présent, nous donne un pouvoir sur nos vies.»
Le bonheur inspirant de Linda-Marie Blais est contagieux. Elle a encore long à dire, mais le Lord Nelson doit bientôt larguer les amarres. «Peut-être un jour», elle y reviendra, dit-elle, n'excluant pas de s'inscrire et prendre le large à nouveau.
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Mission possible
L'<em>Impossible Dream</em> est l'un des rares catamarans à avoir été bâti pour être totalement adapté à la condition son propriétaire de l'époque, qui était en fauteuil roulant.
Le catamaran Impossible Dream baigne tout juste à côté du Lord Nelson. Sur le derrière, les lettres I et M sont rayées de rouge. On comprend qu'ici aussi, tous les rêves sont permis et que ce n'est pas un hasard si les deux bateaux à voile sont voisins.
Les embarcations n'ont pas la même histoire, mais le même but : faire vivre la mer aux personnes vivant avec un handicap. L'Impossible Dream de Miami est l'un des rares catamarans à avoir été bâti pour être totalement adapté à la condition son propriétaire de l'époque, victime d'un grave accident de ski le confinant au fauteuil roulant.
Au fil du temps, l'homme a cédé son bateau à une oeuvre caritative, appelée aussi Impossible Dream, qui rend possible des excursions en mer pour ceux ayant un handicap physique.
«On leur prouve qu'ils peuvent attendre beaucoup de la vie malgré leurs conditions», résume le Second du capitaine, Evan Duffy.