Le professeur Abdelwahed Mekki-Berrada a prononcé lundi la conférence d’ouverture de la Semaine des sciences sociales de l’Université Laval, au Musée de la civilisation.

Musulman, symbole de la «menace existentielle»

La montée de l’islamophobie au Québec découle d’une «crise d’identité non résolue et à la peur de ne plus exister comme peuple ou comme culture», estime un professeur d’anthropologie de l’Université Laval. Dans les circonstances, estime Abdelwahed Mekki-Berrada, le musulman est devenu, au même titre que le Juif ou le Noir d’une autre époque, le «symbole de l’étranger érigé en menace existentielle».

«Quand le “nous” est en souffrance, la haine de l’autre, l’aversion du “eux” devient une stratégie désespérée de survie, stratégie sans laquelle cette société retournerait cette violence destructrice contre elle-même», explique le professeur titulaire, invité à prononcer lundi la conférence d’ouverture de la Semaine des sciences sociales de l’Université Laval, au Musée de la civilisation.

Qualifiant le débat de «complexe» et réclamant «un maximum de nuances», l’universitaire tient du même souffle à défendre haut et fort le droit «fondamental et incontournable» à la liberté d’expression, pour les détracteurs de l’islam, mais ce droit doit impérativement s’exercer à l’intérieur des limites imposées par la loi.

«Il faut établir clairement une distinction entre le droit à la critique et les propos haineux et l’appel à la haine. Si la critique relève de la liberté de débat, les propos haineux relèvent de la justice […]. Au Canada, c’est un crime sanctionné par l’article 319 du Code criminel.»

La «déclinaison haineuse et violente» à l’égard des musulmans doit être vue, selon M. Mekki-Berrada, comme «une réaction désespérée face à une souffrance individuelle et collective».

Planète en souffrance

Le professeur a tenu à rappeler que les premières victimes de l’islam radical sont les musulmans eux-mêmes. Ainsi, sur les 1122 morts imputables à des attaques terroristes revendiquées par l’islam radical ces deux derniers mois, 92% étaient musulmans. À elle seule, l’attaque contre une mosquée au Caire, en Égypte, revendiquée par Daech, a fait plus de 300 victimes.

En entrevue au Soleil, à l’issue de son allocution, M. Mekki-Berrada précise que la planète tout entière «est en souffrance» et que le Québec n’échappe pas à cette crise généralisée. «Il nous faut une explication, on cherche une solution, et quand on ne la trouve pas, on va la chercher, notamment chez celui ou celle qu’on peut démoniser le plus facilement. Avant, c’était le Juif, dans les années 60 c’était le Noir, aujourd’hui c’est le musulman.»

M. Mekki-Berrada se dit paradoxalement «très inquiet» et «rassuré quelque part» face à la situation sociale qui prévaut à l’égard de la communauté musulmane.

«Je suis inquiet parce que les groupes racistes et islamophobes ont tendance à devenir banalisés aujourd’hui. Ils sont de moins en moins en marge et de plus en plus acceptés. C’est inquiétant, mais c’est une parole citoyenne, et qu’elle nous fasse plaisir ou non, elle est là et il faut vivre avec.

«Cela dit, poursuit-il, il y a aussi une forme de résistance citoyenne et celle-là me rassure. Je ne parle pas de résistance violente. Il y a une majorité de Québécois qui sont contre la montée de l’islamophobie et contre le racisme, malheureusement on n’en parle pas assez. Elle est un petit peu frileuse et timide.»

Retour au pays

Le retour au pays de citoyens canadiens partis faire le djihad avec les combattants de Daech, est un «phénomène nouveau» qui réclame lui aussi sa part de nuances, estime-t-il, ajoutant que la «solution miracle » n’existe pas dans ce débat.

Ils seraient une trentaine de Québécois à avoir rallié les rangs du groupe État islamique, selon le Centre de prévention de la radicalisation. Quelque 180 personnes ayant des liens avec le Canada mènent des activités terroristes à l’étranger, dont la moitié en Irak et en Syrie, selon le Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS).

«Avant de penser à la répression, il faut penser à l’écoute. Encore une fois, on est dans la souffrance. Quand on commet des actes violents, c’est bien connu, il faut aller voir s’il n’y a pas un élément de souffrance. Il faut aller écouter. Si ces personnes ont besoin d’aide et d’assistance, nous avons le devoir de leur fournir. S’ils doivent être punis par la loi parce qu’ils ont commis des actes criminels impardonnables, à ce moment-là il faut sévir.»