Le passé minier de Murdochville est bien présent dans le paysage de la petite communauté.
Le passé minier de Murdochville est bien présent dans le paysage de la petite communauté.

Murdochville regarde vers l'avenir

Simon Carmichael
Simon Carmichael
Initiative de journalisme local - Le Soleil
Planquée au milieu des montagnes gaspésiennes, Murdochville a souvent été sous les projecteurs lors d’épreuves particulièrement difficiles. Grèves, départ d’un poumon économique, déchirements sociaux et politique: la communauté a été mise à rude épreuve. Mais Murdoch refuse de s’éteindre et regarde vers l’avant. Bilan et perspective d’une ville minière qui en a vu d’autres.

«Revenez dans deux ans, vous allez voir que le visage de Murdoch va avoir pas mal changé», lance la mairesse, confiante. Cet optimisme résonne à travers les habitants de la petite ville gaspésienne. Tous disent sentir un vent de fraîcheur et voir l’espoir renaître depuis l’arrivée de nouveaux leaders prêts à s’investir pour faire prendre un virage touristique dans la municipalité de 800 âmes.

Arrivé en 2007 avec sa conjointe, Guillaume Molaison est l’un de ces jeunes leaders qui comptent rebâtir l’économie de la ville sur de nouvelles bases. Aujourd’hui, son entreprise, le Chic-Chac, possède une dizaine de bâtiments d’un bout à l’autre de la communauté ainsi que trois montagnes skiables environnantes. Son objectif : faire de Murdochville une destination prisée pour le plein air, été comme hiver. 

Après des études en tourisme d’aventure, Guillaume a vu une pluie d’opportunités dans la petite ville en plein cœur des montagnes gaspésiennes. «Je n’avais rien à perdre et Murdoch était la place parfaite pour partir avec rien», explique-t-il en ramassant quelques bouts de bois au pied de l’église, bâtiment qu’il a acheté il y a quelques mois. Dès leur arrivée, sa conjointe et lui se sont lancés dans l’hébergement touristique et la forfaitisation, achetant notamment certaines maisons, vendues «à rabais» par des gens les ayant quittées, dans le but de les louer à des touristes. 

«On a payé notre premier logement 15 000 $. On aurait pu faire ça nulle part ailleurs. Ici, il y a beaucoup de potentiel si tu es prêt à y mettre le temps», croit le père de cinq enfants, qui s’est souvent fait dire que «ça ne servait à rien parce que la ville allait fermer de toute façon». 

Guillaume Molaison et sa conjointe, Éloïse Bourdon, ont choisi Murdochville pour fonder leur famille.

En 2016, le Chic-Chac a mis la main sur le mont Miller, géré jusque-là par un OBNL. Aujourd’hui, l’entreprise propose des forfaits de ski de haute route, d’héliski, de Cat-ski ainsi que de l’hébergement. Ces formules plus personnalisées et sur mesure nécessitent moins d’infrastructures dispendieuses, rendant l’entreprise plus flexible, selon Guillaume. «On est plus loin et plus chers, alors il faut offrir un produit nettement meilleur aux montagnes proches si on veut faire déplacer le monde», explique-t-il. 

Le futur est prometteur pour l’entreprise qui engage une quarantaine d’employés en haute saison. Le Chic-Chac compte rénover des chalets près du lac York, en bordure de la ville, pour les rendre habitables à longueur d’année. L’église, récemment acquise, sera transformée en place centrale de la vie alpine qui s’installe tranquillement, regroupant entre autres les services alimentaires et administratifs de la forfaiterie. L’entreprise a déjà doublé son nombre de réservations pour la saison à venir. 

Guillaume Molaison a acheté l’église il y a quelques mois.

Une communauté derrière le virage

En discutant avec les résidents, on sent bien l’appui de la population pour le virage touristique de la ville. «C’est beau de voir des jeunes avec de l’ambition», lance la postière du coin, Line, qui se serait impliquée dans le projet «si elle avait 20 ans de moins». Elle est dans une bonne position pour voir l’afflux de jeunes que le projet amène à la communauté. «Chaque fois que quelqu’un vient faire un changement d’adresse, je leur demande ce qu’ils viennent faire ici. Presque tous me disent qu’ils viennent travailler pour Guillaume», raconte-t-elle, ravie de voir une nouvelle génération s’installer. 

La mairesse de la ville se réjouit de voir des jeunes entrepreneurs choisir Murdochville et participer à la relance. «Les gens ont été résilients et les jeunes sont arrivés, explique Délisca Ritchie-Roussy. On est fier de voir notre ville reprendre de la vigueur. Tout le monde pousse dans le même sens. Sans ce renouveau, on serait morts», croit-elle. 

Dans les derniers mois, les habitants de Murdochville ont vu des dizaines de maisons se vendre, et la valeur des propriétés augmenter. De plus en plus d’entreprises font peau neuve ou s’implantent en ville. Tous considèrent que le virage serré que réalise la municipalité vers le tourisme d’aventure commence à porter ses fruits, laissant naître de l’espoir en l’avenir, quelque chose dont Murdochville a cruellement besoin. «Je ne veux pas qu’on reste, je veux qu’on progresse», conclut candidement la mairesse, ajoutant que «Murdoch est là pour longtemps».

L’âge d’or du cuivre

Au tournant des années 1970, Murdochville vivait la belle époque. Des gens de partout y déménageaient pour travailler sous terre, l’économie de la ville était florissante et les maisons poussaient comme des champignons. C’était l’âge d’or du cuivre.

«Les années 70 et 80, c’étaient les belles années. Il y avait des nouveaux développements qui poussaient et des commerces qui ouvraient. C’était les gros salaires dans la mine», se remémore Jean-Pierre Chouinard, jeune adolescent à l’époque. 

Lors de ces belles années, Murdoch se comparait aux autres villes gaspésiennes pour son dynamisme, mais aussi au niveau sportif. «On était particulièrement forts au hockey. On avait plusieurs équipes et quand Gaspé nous voyait débarquer, ils avaient peur», lance-t-il avec un petit ton moqueur. «Tu étais même allé au Tournoi pee-wee de Québec!», ajoute sa mère, Adrienne Chouinard, elle aussi bien heureuse d’évoquer les souvenirs d’une époque qui semble si lointaine.

Durant cette période, plus de 5000 personnes vivaient à Murdoch, et des centaines d’habitants des villages voisins y travaillaient. «Je me rappelle des autobus de travailleurs de Grande-Vallée et de Mont-Louis qui débarquaient. Il y avait vraiment du monde», note Mme Chouinard, dont le mari travaillait à la mine, «comme tout le monde».

Line Cyr aussi se rappelle des grandes années de Murdochville. «Dans ces années-là, c’était vraiment le gros kit. Tout le monde vivait gros et était fier. Si quelqu’un se payait une nouvelle galerie, la semaine suivante, son voisin allait faire pareil, assure-t-elle. Il y avait sept restaurants et huit bars à Murdoch. Peu importe ce que tu voulais manger, il y en avait», explique-t-elle.

Quand ils regardent la mine laissée à l’abandon, Yvan Chouinard et Francine se désolent de voir «la vache à lait» exempte de travailleurs. «Ça nous fend le cœur de voir le site minier comme ça. C’est une partie de l’histoire et surtout une grosse partie de notre vie», raconte-t-il, ajoutant que lors de la fermeture, le premier bâtiment à être démoli a été le vestiaire des ouvriers. «On voyait de vieux mineurs pleurer en se demandant pourquoi on faisait ça à “leur maison”. Ça a été très difficile», se rappelle M. Chouinard. 

Malgré tout, pas question de quitter Murdochville. «Ici c’est chez nous. Tu reviendras à ta retraite, on va encore être là», conclut-il après un long soupir, témoin de toutes les épreuves que la communauté a traversées au cours des dernières années.

Adrienne Chouinard se souvient très bien de la grève de 1957. 

La grève de 1957, un tournant dans l’histoire du Québec

Quatre ans après sa fondation, la jeune ville de Murdochville s’est retrouvée au cœur d’un conflit qui a pris une tournure provinciale aux balbutiements des mouvements syndicaux. En 1957, les mineurs ont mené, pendant sept mois, une grève jugée fondatrice pour le mouvement syndical québécois qui a mis la communauté à feu et à sang. 

Dès qu’on aborde le sujet, Adrienne Chouinard se redresse dans la chaise de sa petite maison de l’Avenue Miller. «Ça monsieur, je ne veux plus jamais vivre ça. J’ai eu très très peur», lance-t-elle. Fraîchement déménagée à l’époque, Mme Chouinard se souvient très bien de «la» grève. «Ça a été la période la plus difficile de ma vie», explique-t-elle. 

En 1957, les travailleurs, insatisfaits des conditions de travail, intègrent le syndicat des Métallos, nommant Théo Gagné comme représentant. Le 8 mars, alors que la tension était à son comble, les propriétaires de la mine mirent à la porte Gagné ainsi que plusieurs autres employés liés au syndicat. Le 11 mars 1957, Murdochville était en grève.

Pendant sept mois, les affrontements entre grévistes, policiers et briseurs de grève sont fréquents. «Je vais me rappeler pour le reste de ma vie la journée où les trois autobus de fier-à-bras envoyés par Duplessis sont débarqués. Ils étaient juste derrière le poste de police, raconte Mme Chouinard en pointant le bout de la rue. Le monde se tirait dans la rue. C’était épouvantable». Au total, environ 800 «agents de sécurité» ont été déployés par le gouvernement pour contrer la grève, en plus d’un nombre important d’agents de la Sûreté du Québec. Deux travailleurs sont décédés dans des affrontements.

Si la grève a marqué l’histoire du Québec, étant considérée par plusieurs historiens comme le premier pas vers la Révolution tranquille, celle-ci a eu des conséquences désastreuses pour les grévistes. Lors du retour au travail, seulement 200 employés ont pu reprendre leurs postes en acceptant des baisses salariales. Les autres ont été remplacés par des briseurs de grève.

Le gouvernement de Maurice Duplessis, farouchement anti-syndical, a déployé un nombre important d’agents de la SQ à Murdochville lors de la grève de 1957.

L’après-mine et le référendum

Les années suivant l’arrêt de l’exploitation minière, en 1999, ont été particulièrement difficiles pour les habitants de Murdochville. En plus d’une crise économique majeure, l’ex-ville minière a traversé une crise sociale dont les cicatrices sont encore visibles aujourd’hui. 

«Ça a été une période extrêmement difficile. Il y avait beaucoup de tension et on ne voyait pas la lumière», explique Line Cyr, qui habite Murdochville depuis ses premiers mois. Lorsqu’il est arrivé, son père portait le badge #3. «C’était un des premiers travailleurs», raconte-t-elle fièrement. 

En 2002, quelques mois après la fin officielle des opérations de la mine et de la fonderie, Murdoch a voté pour la première fois pour sa fermeture lors d’un référendum organisé par le syndicat des Métallos. Un peu plus tard, le gouvernement du Québec répète l’exercice pour avoir une idée claire du désir de la population. Le résultat est le même : 65 % des habitants votent pour la fermeture, dont le maire de l’époque, Marc Miville. Malgré la volonté des habitants, le gouvernement de Bernard Landry prend la décision de garder Murdochville ouverte.

En 2015, Lyne Cyr a envisagé de quitter Murdochville après avoir vu bon nombre de ses proches le faire.

Dans les années suivantes, le drame économique que vivait la petite municipalité s’est rapidement transformé en drame humain. Le débat sur la survie est devenu malsain, divisant la communauté entre deux positions irréconciliables. «La communauté était comme une famille, et le référendum a détruit le tissu social. Les gens ne se parlaient plus, beaucoup de liens se sont brisés», explique Francine, pour qui quitter Murdochville n’a jamais été une option. 

Mois après mois, les habitants s’exilaient par dizaines, laissant derrière eux maisons et amis. «J’ai eu beaucoup de peine. En quelques mois, j’ai tout perdu. Mes filles sont parties, mes parents nous ont quittés et en même temps, j’ai perdu des dizaines d’amis», se rappelle Line, émotive. 

Comme plusieurs, elle a envisagé de quitter le village dans les années suivantes. Ce sont les promesses des gouvernements qui l’ont motivé à rester, promesses de relance qui ne se sont jamais concrétisées. «Je suis restée très amère de tout ça. J’ai mis toute ma confiance en ces gens-là [les politiciens], et ils n’ont jamais livré. On était résignés, on nous a tellement promis. Je me raccrochais à leurs paroles et j’ai été déçue, comme tout le monde», conclut-elle. 

Aujourd’hui, parler du référendum et de la fermeture de Murdochville n’est plus un sujet tabou, assure la mairesse, même si les habitants «ne souhaitent pas revenir là-dessus». «Le temps a passé. Les gens qui sont restés sont en paix avec leur décision, lance Mme Ritchie-Roussy. On sent que l’optimisme et la fierté sont en train de revenir à Murdoch». 

La mine fermée depuis une vingtaine d’année est aujourd’hui interdite d’accès.