Abdel Faidi, un client de l'épicerie Assalam, est venu faire un tour, mercredi avant-midi, pour réconforter les employés, dont Ben Abdelmalek Houssemeddine.

Monsieur Azzedine et les fleurs du Coran

Quelques dizaines de gerbes de fleurs et des mots de solidarité sur la façade. Des employés et des clients ravagés par la tristesse. Une ambiance de recueillement. L'épicerie Assalam, sur le chemin Sainte-Foy, a rouvert ses portes, mercredi, deux jours après le drame de la Grande Mosquée. Sauf que l'âme des lieux, Azzedine Soufiane, un homme aimé de tous, ne sera plus jamais là.
En ce matin peu ordinaire, Ben Abdelmalek Housemeddine, qui travaille à cette épicerie halal depuis quatre ans, est occupé à remplir les étagères de pièces de viande. En toile de fond, une musique arabe et le bruit des réfrigérateurs. Dans une pièce froide, Mohammed s'affaire également. Un peu plus tard arrive Inaam, la dame responsable du coin restaurant, au fond du commerce.
Sur le comptoir, symboles de l'altruisme du disparu, plusieurs tirelires invitent les clients à faire des dons pour la mosquée de Lévis, pour celle de Rivière-du-Loup, et pour l'Association des étudiants musulmans de l'Université Laval.
«C'est dur pour tout le monde ce matin, confie Ben Abdelmalek. Azzedine, ce n'était pas un boss, c'était un frère.»
Vide monumental
Le premier client se pointe vers 10h15. Un Québécois «de souche» de 70 ans, un habitué du commerce, venu acheter des côtelettes d'agneau et des pots de tomates séchées. 
L'homme n'a pas voulu donner son identité. En revanche, il n'a pas hésité à dire tout le bien qu'il pense du disparu. «C'était un coeur en or. On a perdu quelqu'un qui savait partager. Il était toujours en train d'aider les autres. Vous savez, le sens du partage, ce n'est pas donné à tout le monde. Il ne pouvait pas accepter que personne n'ait rien à manger.
«Ça laisse un vide monumental, poursuit-il. C'était un gars brillant, simple, humble. C'est le seul avec qui je pouvais parler de Dieu, même si on ne partageait pas les mêmes croyances. On avait de bonnes discussions philosophiques.»
Une jeune mère, Rosalie, qui habite à proximité, entre à son tour, son poupon d'un mois et demi lové contre sa poitrine. «Ça laisse le coeur gros. C'est triste et incompréhensible. J'espère que le drame servira à faire tomber les barrières.»
Hedi Salah parle du défunt de 57 ans comme «quelqu'un de toujours souriant» qui va manquer à sa communauté. «Ça me brise le coeur.» L'homme d'origine tunisienne voit la fusillade comme «un acte isolé qui ne représente pas les Québécois et les Canadiens».
À intervalles réguliers, des curieux s'arrêtent en voiture devant l'épicerie pour regarder les offrandes laissées près de la porte. Un chauffeur de taxi, puis deux jeunes filles. L'une porte la main à sa bouche pour masquer sa peine.
La vie doit continuer
Mohammed se rend au comptoir servir une cliente d'origine africaine. Le chagrin se lit sur le visage de l'employé. On devine qu'il n'en peut plus. Les yeux rougis, il se retire, à l'écart. Un homme arrive, lui fait l'accolade, lui murmure quelques mots à l'oreille en guise de réconfort.
«C'est difficile pour lui de venir travailler parce que le monsieur, il n'est plus là et ça lui fait de la peine, dit Abdel Faidi. Mais je lui ai expliqué qu'il fallait continuer de travailler, que le magasin devait rester ouvert pour nourrir les trois enfants [du défunt] et payer le loyer. La vie continue, même après la mort. Chacun doit trouver une façon de faire de son mieux. Mais je ne vous cache pas que ce n'est pas facile...»
Appelé à parler du disparu, l'homme d'origine tunisienne s'interrompt quelques secondes. Les larmes lui montent aux yeux. «C'est une lourde perte. C'était un homme adorable [silence]. Quelqu'un de très souriant, d'une gentillesse extrême, toujours au service de la communauté et des gens qui venaient ici.»
L'homme d'une cinquantaine d'années avoue que l'appui de la population joue pour beaucoup dans la capacité de résilience de la communauté musulmane. «Je ne vous cache pas, monsieur, que la solidarité et la générosité des Québécois et des Canadiens est quelque chose qui apaise un peu le malheur.
«Je connais mes frères québécois, ce sont des gens fantastiques, poursuit-il. Des fanatiques, il y en a partout, mais la majorité silencieuse est pour la paix. Qu'on le veuille ou non, on est condamnés à vivre ensemble.»
Les radios, un problème
En revanche, Abdel Faidi avoue éprouver «un problème avec certaines radios» de la capitale qui font des amalgames avec l'islam et l'islamisme. «On tape sur les musulmans. Ce qui se passe en Irak et en Syrie, je n'y suis pour rien. Pourquoi devrais-je toujours m'excuser pour des actes que je n'ai pas commis? Est-ce qu'on demande aux Québécois de s'excuser pour un monsieur qui a perdu la tête et fait un massacre? Ça n'a pas de sens.»
Ces radios font «leur fonds de commerce» de la crainte des musulmans, estime M. Faidi. «C'est malheureux. Les citoyens lambdas ne sont pas outillés pour comprendre tous les enjeux. Ils se disent que les musulmans sont tous pareils. C'est légitime de se poser des questions mais c'est peut-être à nous de leur expliquer.»