Xi Jinping, l'empereur rouge

Le président chinois Xi Jinping ne cache pas ses ambitions planétaires. Il présente son pays comme un modèle à suivre en matière de développement, de commerce et même — ô surprise — de lutte contre les changements climatiques. Portrait du communiste qui veut sauver la… mondialisation.

La liste des qualités que la presse chinoise attribue au président Xi Jinping donnerait des complexes à n’importe qui. Y compris à Superman. Monsieur est présenté comme un «fin stratège». Un «timonier incontestable». Un «communicateur» hors pair. Un «visionnaire». Un «humaniste». Et un leader «infatigable», par--dessus le marché. «Tous les rapports qui lui sont soumis, quelle que soit l’heure tardive, en soirée, sont rendus avec des instructions appropriées dès le lendemain matin», assure son entourage. 1

C’est fini? Non, pas tout à fait. Car Monsieur se révèle aussi un sportif accompli, qui nage chaque jour la distance respectable de 1000 mètres…

Le 17 novembre, l’Agence Chine nouvelle a publié un portrait du surhomme de 64 ans, affectueusement surnommé «Oncle Xi». La tartine comprend 8000 mots. Le nom de Jinping y apparaît 113 fois. Le mot «démocratie»? Une seule. Mais qui va chipoter pour si peu? Vous êtes plutôt invités à applaudir. Pour vous exercer, nous conseillons un jeu vidéo très populaire, dont le président est le héros. Même que le but du jeu consiste à l’applaudir le plus souvent possible! 2

Sèche tes pleurs

Dans les librairies chinoises, le culte de Xi Jinping bat son plein. Au point où ses livres se multiplient plus vite que des lapins nourris avec des légumes imbibés de substances aphrodisiaques. Une cinquantaine se retrouvent simultanément sur les rayons. Citons le best-seller La gouvernance de la Chine, déjà traduit en 21 langues. Sans oublier l’énigmatique Connaître plus, Aimez plus, qui contient de la correspondance remontant aux années 80. Comme son titre l’indique, une lecture idéale pour tomber en amour avec le chef d’État. 3

Même le village pauvre de Liangjiahe, où le jeune Xi a vécu en exil, dans le centre de la Chine, est devenu un lieu de pèlerinage. Comme des milliers d’autres adolescents des villes, Xi Jinping y avait été envoyé pour «être rééduqué» durant la révolution culturelle. Aujourd’hui, les visiteurs contemplent un puits que le futur président a contribué à creuser. Ils admirent une fosse dans laquelle il a peut-être déversé du fumier. Ils visitent de petites maisons, creusées à même le roc, dans lesquelles l’adolescent a dû grelotter. Et on leur déconseille de s’en aller sans déguster un plat baptisé «Le menu du président».

Le message est clair : le président Jinping n’était pas un enfant gâté. Il a connu la honte, la misère, la vie extrêmement pénible des paysans pauvres. Mais Monsieur est un dur. La preuve? Lors d’une entrevue télévisée, il a expliqué que durant les sept ans passés à Liangjiahe, il n’a pleuré qu’à deux reprises. En plus la deuxième fois, ça ne compte pas vraiment, puisque c’était à la toute fin, au moment de dire adieu aux villageois, le cœur brisé… 4

Winnie l’ourson au placard

En octobre, à Pékin, le 19e Congrès du Parti communiste a permis au président Jinping de démontrer l’étendue de son emprise sur la direction du pays. À la veille du Congrès, les discothèques étaient fermées. La vente de couteaux et de ciseaux était interdite. Les sites «étrangers» comme Facebook, YouTube, Google ou Instagram étaient inaccessibles. La censure s’étendait même aux images de Winnie l’ourson, que des caricaturistes ont déjà utilisées pour se moquer du président.5

À son arrivée au pouvoir, en 2012, Xi Jinping a lancé une vaste campagne de répression, euh, pardon, de «rectification». Plus de 1,4 million de membres du Parti ont été exclus. Presque tous les gouverneurs des provinces ont été remplacés. L’état-major de l’Armée populaire de libération a été balayé. Cinq ans plus tard, on entend autant de voix discordantes au sein du Parti que dans une caisse de sardines conservées dans l’huile.

Le président chinois Xi Jinping assiste au discours de Justin Trudeau lors de son passage à Pékin plus tôt ce mois-ci.

En 2017, contrairement à la tradition, le Parti n’a pas jugé bon de nommer un successeur à Xi Jinping. Dociles à l’extrême, les délégués ont enduré sans broncher le discours-fleuve de trois heures vingt-cinq du camarade Xi. Seul l’ancien président Jiang Zemin a osé piquer une sieste en public. Pour se faire pardonner, Monsieur peut toujours s’inscrire dans les deux départements d’universités de Pékin, dont les enseignements sont entièrement consacrés à la pensée de Xi. 

Il faut dire qu’en matière de loyauté, le comité central du Parti a placé la barre haute. «Il n’y a pas de loyauté à 99,9 %, affirme son journal Qiushi. Nous avons besoin de 100 % de loyauté pure et absolue.» 6

Le rêve chinois

Après le rêve américain, voici le rêve chinois. Une promesse de renouveau national et de prospérité, sous la poigne de fer du Parti communiste et de son chef bien-aimé, Xi Jinping. Une recette éprouvée. En 1978, le PNB par habitant de la Chine s’établissait à 154 $. «[…] Aujourd’hui, il dépasse 9000 $ par année. Durant cette période, plus de 700 millions de Chinois se sont extirpés de la pauvreté.» 7

Mine de rien, le «rêve chinois» de Xi Jinping s’accompagne aussi d’une remise au pas de la société. Le président dénonce souvent la «vulgarité» de certains artistes. Il les invite à privilégier les valeurs «patriotiques» et «socialistes.» Il veut qu’ils améliorent «le goût culturel des gens» et qu’ils renforcent «la civilisation spirituelle».

À la télé et au cinéma, les réalisateurs doivent éviter les allusions à l’infidélité conjugale, au jeu, à la drogue, à l’homosexualité ou à toute autre forme de comportement jugé «immoral». On leur conseille plutôt de faire l’éloge du Parti communiste chinois, du pays, du peuple et des héros nationaux. Ou mieux encore, de glorifier le président. 8

Finie la rigolade. Le Parlement vient de voter une loi qui prévoit trois ans de prison pour quiconque manque de respect au drapeau ou à l’hymne national. L’an dernier, un artiste qui s’est moqué du président a été accusé de «provoquer des querelles et de fomenter des troubles». Il risque cinq ans de prison.

«C’est la Chine qui mène»

À l’échelle mondiale, tout semble réussir à Xi Jinping. Pour lui, l’élection de Donald Trump constitue une aubaine. Un cadeau du ciel, qui lui permet de jouer le bon gars à peu de frais. Plus l’Américain conteste les règles du commerce mondial, plus le Chinois se fait l’apôtre du libre-échange. Plus Donald Trump s’écarte du consensus mondial en matière de réchauffement climatique, plus il se porte à la défense de la planète. On raconte que lorsque les États-Unis se sont retirés de l’Accord de Paris sur le climat, le président français, Emmanuel Macron, s’est écrié : «Maintenant, c’est la Chine qui mène.». 9

Vrai qu’on ne saurait imaginer deux personnalités plus différentes que celle de Xi Jinping et de Donald Trump. Le premier cultive la discrétion. Il se présente comme un féru de littérature. Le second est un adepte de l’improvisation. Il raffole du bling-bling et il n’a que faire des convenances. En février 2017, Donald Trump a même permis à des invités de photographier le militaire qui le suit en transportant le «football», la valise contenant les codes pour déclencher une attaque nucléaire. On imagine la stupéfaction des Chinois lorsque la photo s’est retrouvée sur Facebook! 10

Malgré tout, les deux présidents ont réussi à fraterniser. Comme par enchantement, Donald Trump a renoncé à ses tirades anti-chinoises. Jadis, il accusait la Chine d’avoir «violé» les États-Unis à coup de pratiques commerciales douteuses. Aujourd’hui, il est devenu un fervent partisan de Xi Jinping. «Qui peut blâmer un pays de veiller à ses propres intérêts?» a-t-il philosophé, le mois dernier, au cours d’un voyage en Chine. 

Entre nous, le président chinois venait tout juste de signer des contrats d’une valeur de 250 milliards $. À ce prix-là, même Donald Trump peut lui cirer les chaussures, non? 11

La nouvelle route de la soie

Au début janvier, en Suisse, Xi Jinping est venu dire au Forum économique de Davos que la Chine voulait «guider» de la mondialisation économique. Il fallait se pincer pour y croire! Un président chinois qui donnait des leçons de commerce au gratin du capitalisme mondial? Mieux, le secrétaire général du plus grand Parti communiste du monde qui prenait la défense de la mondialisation?

Mao, Lénine et tous les autres doivent se retourner dans leur tombe! 12 Mais ça change rien. La Chine est devenue la première puissance économique du monde. Et les Chinois constituent les champions de la mondialisation. Soixante pour cent estiment qu’elle constitue «une bonne chose», contre seulement 49 % des Américains. 13

Pendant longtemps, la politique de la Chine consistait à brasser des affaires en gardant un «profil bas». Mais tout cela appartient au passé. Aujourd’hui, elle déborde d’ambitions. En mai, elle a lancé un gigantesque programme d’investissements de 800 milliards $, principalement en Asie et en Afrique. En septembre, elle ouvrait une première base navale à l’étranger, Djibouti, dans la corne de l’Afrique. 14

Oui, les grandes villes chinoises étouffent sous la pollution. Et les inégalités restent criantes. Mais plus personne ne s’inquiète vraiment en entendant cette vieille blague soviétique, recyclée au goût du jour. «Une vieille tante rend visite au président Xi Jinping. Le président lui montre son palais. Puis, il lui offre une promenade en limousine dans les rues de Pékin, à travers les gratte-ciel, les boutiques de luxe et les immeubles de nouveaux riches, qui ont balayé les anciens quartiers populaires. 

À la fin, Madame doit partir. Le président lui demande si elle a apprécié la visite.

— Formidable, répond-elle. Mais que feras-tu si les communistes reviennent?»

1 «Quand la presse chinoise dépeint Xi Jinping comme un surhomme», Le Figaro, 17 novembre 2017.

2 «Want to Clap for Xi Jinping’s Speech? Use your Smartphone», The New York Times, 19 octobre 2017. 

3 «Fifty Shades of Xi : Scores of Books Praising President Published in China», The Guardian, 10 octobre 2017.

4 «The Cave the Chinese President Called Home», The Telegraph, 19 octobre 2015.

5 «Censure chinoise : des interdictions jusqu’à l’absurde», Le Vif, 18 octobre 2017.

6 «Turning Points : What China Can Teach Developing Nations About Building Power», The New York Times, 6 décembre 2017.

7 «Xi Jinping Had Been Good for China Communist Party : Less so for China», The Economist, 14 octobre 2017.

8 Minxin Pei : «La campagne anticorruption de Xi Jinping ne fait que gratter la surface du problème», Le Monde, 17 février 2017.

9 Xi Jinping, TIME Person of the Year 2017 Runner Up, Time, 14 décembre 2017.

10 «Valise nucléaire et photos volées au restaurant : le week-end de Trump raconté en ligne», Le Monde, 14 février 2017.

11 «Trump Practiced Art of the Deal in China. Analysts Say It May Not Solve Long-Term Challenges», USA Today, 9 novembre 2017.

12 «Xi Jinping’s Davos Speech Showed the World Has Turned Upside Down», Newsweek, 18 janvier 2017.

13 Pew Research Center, 2016.

14 «China Opens First Overseas Base in Djibouti», Al Jazeera, 1er août 2017.

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JOUEZ À «UNE BONNE MAIN D'APPLAUDISSEMENTS POUR XI JINPING»

Cet automne, sur votre téléphone, l’application chinoise WeChat diffuse un jeu vidéo très populaire, dont le président Xi Jinping est le héros. L’action se déroule lors du discours-fleuve prononcé par le président lors du 19e Congrès du Parti communiste, le mois dernier. Chaque fois que «l’indispensable timonier» parle de «rénovation nationale» ou du «rêve chinois», vous devez l’applaudir un maximum de fois, durant 19 secondes. Il paraît que plus de 400 millions de joutes auraient été complétées, totalisant plus d’un milliard de clap! clap! clap! Enthousiasme non inclus.