Ambassadrice de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires, la Canadienne d’origine japonase Setsuko Thurlow, 85 ans, a joué un rôle majeur dans les négociations qui ont mené l’ONU à adopter un traité sur l’interdiction de l’arme atomique.

Une survivante d’Hiroshima dénonce les puissances nucléaires

MONTRÉAL — Rescapée d’Hiroshima et militante du désarmement, la Canadienne d’origine japonaise Setsuko Thurlow, qui recevra dimanche le prix Nobel de la paix au nom de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), a accusé samedi les puissances nucléaires occidentales de «saboter» les efforts de désarmement.

Si elle rassemblera plusieurs survivants des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, la cérémonie Nobel sera boudée par les ambassadeurs de trois puissances nucléaires (États-Unis, France et Grande-Bretagne), dans un signe apparent de défiance envers le traité d’interdiction de l’arme atomique adopté sous l’impulsion d’ICAN.

Satsuko Thurlow, qui avait 13 ans quand la bombe A a explosé à Hiroshima le 6 août 1945, a confié ne pas être «trop surprise».

«Ils ont essayé de bien des façons de saboter, de discréditer ce que nous avons essayé de faire», a déclaré la femme de 85 ans qui vit aujourd’hui au Canada.

Coalition regroupant des centaines d’ONG à travers le monde, ICAN a œuvré en faveur d’un traité historique d’interdiction de l’arme atomique, adopté en juillet par 122 pays, mais affaibli par l’absence des neuf puissances nucléaires parmi les signataires.

Née de parents pacifistes le 3 janvier 1932, Setsuko Thurlow est écolière quand se produit l’événement qui allait changer le monde à jamais. «Je me souviens d’un éclat de lumière bleutée. Mon corps a été soufflé dans les airs, je me souviens de cette sensation de flotter», confiait-elle cet automne à l’AFP. 

Coincée sous des décombres, elle s’en sort grâce à l’aide d’un inconnu. «La ville que j’ai vue était indescriptible. Je n’étais qu’une lycéenne de 13 ans, et je venais de voir ma ville détruite. C’était devenu une ville morte.»

Un étrange silence pesait sur Hiroshima, le soleil matinal d’une belle journée d’été ayant disparu dans le nuage de poussière qui enveloppait la ville. «Personne ne criait, personne ne courait. Les survivants n’en avaient pas la force physique ou mentale. Tout au plus étaient-ils capables de quémander de l’eau d’une voix à peine audible.»

À travers cette expérience traumatisante, elle trouve sa vocation : servir les autres. Après la guerre, Setsuko Thurlow entreprend des études en travail social à l’université Jogakuin d’Hiroshima, puis quitte son pays pour les États-Unis, où elle épouse un Canadien en 1950. Elle émigre au Canada en 1955.

Un monde plus dangereux

Enseignante dans des écoles de Toronto, elle se consacre ensuite à la mise en place de structures d’accueil pour les immigrants japonais.

Au milieu des années 70, elle relate les événements d’Hiroshima à des enfants dans les écoles puis devient conférencière en multipliant les tournées mondiales en faveur du désarmement nucléaire. À 85 ans, elle poursuit sans relâche cette mission. Inlassablement, elle raconte son histoire tant aux écoliers qu’aux plus hauts diplomates, dans l’espoir de les sensibiliser aux horreurs de la guerre nucléaire.

Ambassadrice de l’ICAN lors de son lancement en 2007, Mme Thurlow a joué un rôle majeur cet été dans les négociations qui ont mené l’ONU à adopter un traité posant pour la première fois l’interdiction de l’arme atomique.

«Je rappelle continuellement ces souvenirs douloureux, pour que les gens qui n’ont jamais vécu une telle dévastation puissent comprendre [...], pour qu’ensemble, nous puissions empêcher que cela se reproduise un jour», explique-t-elle.

«Le monde est un endroit bien plus dangereux aujourd’hui», dénonce Mme Thurlow en allusion aux tensions alimentées par le programme nucléaire nord-coréen.

«Il y a à présent une menace imminente», a déclaré Beatrice Fihn, directrice d’ICAN, qui recevra formellement le Nobel de la paix aux côtés de Mme Surlow, en exhortant les États-Unis et la Corée du Nord à la désescalade.