Au moins 37 personnes, dont 10 journalistes, sont mortes lundi en Afghanistan dans une série d’attentats meurtriers à Kaboul et dans le sud.

Un photographe pilier de l’AFP tué à Kaboul

KABOUL — Shah Marai disait avoir vu tant de cadavres depuis qu’il travaillait pour l’AFP qu’il n’en dormait plus la nuit. Le chef photographe de l’agence en Afghanistan a été tué lundi dans un double attentat-suicide à Kaboul.

Sa vie et son épilogue — il a été enterré lundi après-midi près de Kaboul — illustrent tristement les tourments de son pays. Âgé de 41 ans, Shah Marai avait démarré sa carrière à l’agence en 1996 en tant que chauffeur. Et c’est parce qu’il écoutait de la musique au volant que les talibans, alors au pouvoir et qui ne le permettaient pas, l’avaient roué de coup. Dix ans plus tard, il en avait encore des séquelles, avant d’être opéré à l’étranger en 2012.

Le chef photographe de l'AFP en Afghanistan a été enterré lundi après-midi près de Kaboul.

Shah Marai a obtenu sa revanche sur les «étudiants en religion» en annonçant le 7 octobre 2001 pour l’AFP les premiers bombardements américains sur l’Afghanistan, quelques semaines après les attentats du 11 septembre. Le correspondant texte de l’AFP avait alors été arrêté par les talibans.

Juché sur un vélo, l’appareil masqué dans un châle, il raconte dans un blogue de l’AFP avoir pris «six photos ce jour-là, pas une de plus», dans un Kaboul devenu «ville déserte».

Avec la fin du joug taliban, «tout redevenait possible, même les choses les plus simples, comme d’aller chez le coiffeur se faire raser la barbe», racontait Shah Marai, le visage toujours glabre, qui après avoir commencé à prendre quelques clichés pour l’agence en 1998, est devenu photographe à plein temps en 2002.

C’est alors l’âge d’or de l’Afghanistan, pays aujourd’hui en guerre depuis près de quatre décennies. La sécurité est assurée partout dans le pays. L’espoir renaît.

Mais les talibans, défaits sans combattre, reprennent leurs assauts en 2004. Les militaires étrangers constituent d’abord les cibles principales. Puis à leur départ en 2014, c’est le tour des forces de sécurité afghanes. Et enfin des civils.

En mars 2014, le journaliste Sardar Ahmad, autre pilier du bureau de l’AFP et l’un des meilleurs amis de Shah Marai, est tué avec sa femme et deux de leurs trois enfants dans un hôtel pourtant très sécurisé de Kaboul. Les talibans revendiquent l’attaque.

Shah Marai accuse fortement le coup, mais poursuit son travail.

Shah Marai (à droite), lors des funérailles de son ami et collègue Sardar Ahmad, en mars 2014.

«J’ai appris tout seul la photographie, donc je cherche toujours à m’améliorer. Et maintenant mes photos sont publiées dans le monde entier», soulignait-il.

«Mes meilleurs souvenirs sont lorsque je bats la concurrence en ayant la meilleure photo du président ou de quelqu’un d’autre, ou du site d’un attentat à la bombe. J’aime être le premier», disait-il de son métier.

Photographie prise par Shah Marai en avril 2015.

Nuits sans sommeil

En 2015, le groupe État islamique s’installe en Afghanistan, où il multiplie les attentats. Le climat de peur est latent. L’air devient irrespirable. Les photos puissantes de Marai racontent la guerre, l’effroi, le sang.

Mi-2016, en séjour à Paris, il décrit «ses nuits sans sommeil», passées à fumer. Sa panique et ses doutes après avoir été témoin de «tant d’attentats, tant de victimes». Son désir de quitter son pays aussi, comme des dizaines de milliers d’autres Afghans avant lui, tant l’avenir lui semble bouché.

Sa terreur surtout de mettre en danger sa famille. Shah Marai laisse derrière lui six enfants. Sa petite dernière est née il y a 15 jours. Le bureau de l’AFP avait célébré l’évènement il y a à peine quelques jours, défiant le climat de tension à Kaboul où un autre attentat avait fait une soixantaine de morts le matin même.

Shah Marai, ses grands yeux bleus très clairs, la blague toujours prête à fuser, et son titre autoproclamé de «champion du bureau de Kaboul» de ping-pong, ont été tués lundi lors d’un double attentat-suicide dans la capitale.

Shah Marai

Après qu’un premier kamikaze à moto s’est fait exploser devant le siège du NDS — les services de renseignement afghan —, un second kamikaze, «muni d’une caméra», a actionné sa charge parmi les reporters, selon une source sécuritaire.

«Il est mort en faisant son travail, comme il le faisait depuis deux décennies», lui a rendu hommage le correspondant du New York Times à Kaboul, Mujib Mashal.

«Nous sommes anéantis par la mort de notre photographe Shah Marai qui témoignait depuis plus de 15 ans de la tragédie qui frappe son pays», a déclaré Michèle Léridon, directrice de l’Information de l’AFP.

«La direction de l’AFP salue le courage, le professionnalisme et la générosité de ce journaliste qui avait couvert des dizaines d’attentats avant d’être lui-même victime de la barbarie».

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DES DIZAINES DE MORTS

Au moins 37 personnes, dont 10 journalistes, sont mortes lundi en Afghanistan dans une série d’attentats meurtriers à Kaboul et dans le sud. Un double attentat-suicide revendiqué par le groupe djihadiste État islamique a frappé la capitale tôt lundi, faisant au moins 25 morts. Huit autres journalistes ont également été tués au moment de la deuxième déflagration survenue au milieu des reporters.

Il a été suivi par un autre attentat-suicide à Kandahar, dans lequel 11 enfants ont péri, et par le meurtre par balle d’un journaliste afghan de la BBC à Khost.

Un militaire américain a par ailleurs été tué et un autre blessé lundi «lors d’une opération de combat dans l’est de l’Aghanistan», a indiqué la représentation de l’OTAN en Afghanistan dans un communiqué. «Plusieurs membres des forces de sécurité afghanes ont également été tués ou blessés», a ajouté l’OTAN sans plus de détail.

En revendiquant le double attentat de Kaboul, l’EI a dénoncé dans un communiqué les «apostats des forces de sécurité et des médias». Les deux explosions ont aussi fait 49 blessés, selon le ministère de l’Intérieur.

L’organisation Reporters sans Frontières (RSF) et le Centre des journalistes d’Afghanistan (AJC) ont recensé neuf journalistes tués.

«Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière [contre des journalistes] depuis la chute des talibans en décembre 2001», souligne RSF dans un communiqué. Elle «visait sciemment la presse».

Le premier attentat avait apparemment pour cible le siège des services de renseignement afghans, le NDS, attaqué de manière récurrente par les insurgés.

Mis à part Shah Marai, huit autres journalistes présents ont été fauchés par cette explosion. Parmi eux figuraient des reporters de la radio Azadai (Free Europe) et des chaînes de télévision afghanes Tolo News et TV1, selon RSF. Six autres ont été blessés.

RSF dit avoir recensé depuis 2016 «l’assassinat de 34 journalistes et collaborateurs de médias dans le pays, lors des différents attentats commis par les deux prédateurs de la liberté de la presse, le groupe État islamique et les talibans».

Selon une source sécuritaire, l’auteur de l’attentat qui a visé la presse s’était glissé parmi les reporters, faussement «muni d’une caméra».

«Le kamikaze s’est fait exploser parmi les journalistes», a précisé le porte-parole de la police de Kaboul, Hashmat Stanikzai.

Attaques à Khost et Kandahar

En fin de matinée, un nouvel attentat, perpétré par un kamikaze au volant d’une voiture, a provoqué la mort de 11 enfants qui s’étaient regroupés autour d’un convoi militaire de l’OTAN, près de l’aéroport de Kandahar, a raconté à l’AFP le porte-parole du gouverneur provincial, Said Aziz Ahmad Azizi.

Seize personnes ont été blessées dont huit soldats roumains et deux policiers afghans dans cette opération, qui n’a pas été revendiquée.

Un reporter afghan de la BBC en pachtou a par ailleurs été tué lundi à Khost, a annoncé la radio-télévision britannique.

«C’est avec une immense tristesse que la BBC confirme la mort de notre reporter afghan Ahmad Shah à la suite d’un attentat», écrit ce média dans un communiqué. Selon la chaîne de télévision Tolo News, il a été tué par balles.

Ces attaques surviennent alors que les talibans ont officiellement déclenché mercredi leur offensive de printemps, rejetant ainsi implicitement de récents appels du gouvernement afghan à entamer des négociations de paix.

Kaboul est devenue selon l’ONU l’endroit le plus dangereux d’Afghanistan pour les civils, avec depuis un an une recrudescence des attentats d’ampleur, généralement perpétrés par des kamikazes et tour à tour revendiqués par les talibans et le groupe État islamique.