Les corps des trois bébés ont été portés jusqu'à la rive, avant d’être mis dans des sacs mortuaires blancs puis mis dans une ambulance.

Un nouveau drame en mer pour des migrants

AL-HMIDIYA — Trois bébés sont morts et une centaine de personnes sont portées disparues, dont des femmes et des enfants, lors d’un naufrage vendredi au large des côtes libyennes, dans un nouveau drame de l’immigration clandestine.

Seuls les corps de trois bébés ont pu être repêchés. D’autres corps qui flottaient sur le lieu du naufrage n’ont pu être récupérés, «faute de moyens», a déploré un garde-côte libyen.

Quelque 120 migrants, en majorité africains, étaient à bord d’un canot pneumatique au moment du drame survenu à six kilomètres des côtes libyennes, ont indiqué à l’AFP des rescapés emmenés dans la région d’Al-Hmidiya, à 25 km à l’est de la capitale libyenne, Tripoli.

Au total, 16 migrants ont été secourus et sont tous de jeunes hommes, notamment du Yémen, de Gambie, de Zambie et du Soudan, a constaté un correspondant de l’AFP.

Ils sont arrivés à bord d’un zodiaque des gardes-côtes, avec les corps des trois bébés qui ont été portés sur les bras, avant d’être mis dans des sacs mortuaires blancs puis mis dans une ambulance.

Les 16 migrants secourus sont notamment originaires du Yémen, de Gambie, de Zambie et du Soudan.

Les rescapés semblaient sonnés, mais en bonne santé. Ils ont reçu des rations alimentaires distribuées par des organisations humanitaires, avant d’être transférés dans un centre de rétention pour migrants.

Leur embarcation avait quitté avant l’aube la ville côtière libyenne de Garaboulli, à quelque 50 km à l’est de Tripoli, devenue depuis quelques mois le principal point de départ principal des migrants depuis les côtes libyennes, ont raconté des rescapés à l’AFP.

Quelques heures plus tard, une explosion s’est produite à bord du canot et le moteur a pris feu.

L’embarcation a commencé à prendre l’eau et les migrants ont tenté de s’agripper à une partie de l’embarcation ou à des bidons de carburant tombés à l’eau.

Selon les gardes-côtes, ils ont été aperçus par des pêcheurs qui ont alerté la marine.

«Horrible»

Selon un rescapé, de nombreuses familles marocaines étaient à bord. Aucune n’a pu être sauvée. Parmi les disparus figurent aussi deux bébés et trois enfants de 4 à 12 ans, ainsi que 10 à 15 femmes.

Salem Al-Qadhi, le capitaine du bateau des gardes-côtes qui a secouru les migrants s’est dit «choqué». «C’était horrible à voir.»

Le porte-parole de la marine, le général Ayoub Kacem, a indiqué à l’AFP, qu’en plus des 16 rescapés, 345 autres migrants, à bord de trois embarcations, avaient été sauvés dans la même zone, toujours au large de Garaboulli.

La Libye est un pays de destination et de transit vers les côtes européennes pour des milliers de migrants africains.

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DES RESCAPÉS RACONTENT LA TERREUR

«Qui sauver en premier, mères ou enfants? Au final j’ai choisi de sauver ma vie»! Visiblement secoué, Amri Swileh, un rescapé, raconte le cauchemar vécu vendredi par des migrants lors du naufrage.

Ce Yéménite de 26 ans affirme avoir senti le danger et refusé dans un premier temps de monter sur l’embarcation qui a coulé moins d’une heure après son départ.

Les passeurs «nous ont dit que nous allions être 20 sur un bateau de 8 mètres» de long.

«J’ai été surpris quand j’ai vu l’embarcation. Elle était pleine [...] il y avait autour de moi 120 personnes».

Face à cette foule, le jeune Yéménite, venu en Libye via le Soudan, refuse alors de monter.

«Ils [les passeurs] m’ont frappé et m’ont dit: “si tu ne montes pas, nous allons tirer sur toi”». Amri Swileh montre au journaliste de l’AFP des hématomes sur les bras pour confirmer ses dires.

«Nous sommes partis à 4h du matin. Il y avait beaucoup de monde sur l’embarcation et le capitaine, un Africain, ne voyait rien devant lui.»

«Après une demi heure, il y a eu une explosion à l’avant du bateau qui a crevé et a perdu de vitesse. Le capitaine a essayé d’accélérer, mais le moteur a pris feu et l’incendie s’est propagé vers les bidons de carburants»..«J’ai vu des gens brûler.»

Une fois dans l’eau, «je ne savais plus quoi faire? Qui sauver en premier, mères ou enfants? Au final j’ai choisi de sauver ma vie!» se lamente-t-il, faisant apparaitre un sentiment de culpabilité.

«J’ai perdu tous mes amis yéménites qui étaient avec moi.»

«Tout a explosé»

Un autre rescapé, Bakari Badi, explique que l’embarcation était tellement pleine qu’un Marocain est tombé dans l’eau dès le début de la traversée, «avant d’être remonté à bord».

À ce moment-là, certains se disent que le voyage pourrait tourner au drame.

«Les gens disaient au capitaine de retourner en Libye. Mais peu de temps après, notre moteur a explosé». «Plusieurs personnes ont été brûlées vives».

«Notre bateau a explosé. Tout a explosé. Seul Dieu nous a sauvés.»

«J’ai vu un petit bébé... beaucoup de gens tombaient dans l’eau. J’ai perdu tous mes amis», dit-il d’une voix éraillée.

«Il y avait des Gambiens, des Syriens, des Soudanais, des Yéménites, des Marocains avec beaucoup de petits bébés et des femmes», précise le Gambien de 32 ans.

Kobrem lui, n’a que 17 ans. Installé en Libye depuis 2015, ce Soudanais décide d’effectuer la traversée dans l’espoir d’un «avenir meilleur» en Europe. Il affirme avoir payé les passeurs autour de 400 dollars.

«Moi je me suis accroché durant deux heures à une corde attachée à ce qui restait de l’embarcation», jusqu’à l’arrivée des secours.

«Chaque rescapé s’est accroché à quelque chose, des bidons vides pour la plupart.»

«J’ai vu des gens morts, des bébés, des enfants, des femmes, des hommes».

Rattrapé par l’émotion, Kobrem dit vouloir effacer cet épisode tragique de sa mémoire.

«Je ne veux plus me rappeler ce qui s’est passé».

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LE LIBYE COMME POINT DE PASSAGE

La marine libyenne a secouru des centaines de migrants depuis un peu plus de 10 jours.

Le 18 juin, cinq corps de migrants ont été récupérés et plus d’une centaine de personnes secourues après le naufrage de leur embarcation au large de la Libye. Et le 24 juin, près de 1000 migrants, qui étaient en difficulté à bord de canots pneumatiques, ont également été secourus.

Des centaines d’entre eux meurent tous les ans en traversant dans des conditions extrêmes la Méditerranée vers l’Italie, depuis les côtes libyennes, profitant de l’instabilité politique de ce pays.

Plongée dans le chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 et minée par les luttes d’influence, l’insécurité et une crise économique, la Libye estime avoir été abandonnée par l’Europe pour faire face seule aux flux de migrants transitant sur son territoire.

Vendredi, après des semaines de tension maximale, les dirigeants de l’Union européenne sont parvenus à un compromis qui propose la création de «plateformes de débarquements» de migrants en dehors de l’UE pour dissuader les traversées de la Méditerranée.

Pour des analystes, cet accord permet de sauver la face à plusieurs leaders en première ligne face à l’afflux de migrants depuis la Méditerranée, mais reste flou et ne comporte pas suffisamment d’engagements concrets pour régler cette question.

Dans une première réaction libyenne, l’homme fort de l’est libyen, le maréchal Khalifa Haftar, a mis en garde contre toute «présence militaire étrangère» dans le sud de la Libye «sous prétexte de la lutte contre l’immigration clandestine».

Déjà lundi, en recevant le ministre italien de l’Intérieur Matteo Salvini, le vice-premier ministre du gouvernement d’union nationale libyenne basé à Tripoli et reconnu par la communauté internationale, Ahmed Meitig, a affirmé que son pays «refusait catégoriquement l’installation de camps pour migrants en Libye».