Une maman et sa fille portant des masques circulent à vélo, à Pékin, le 2 février. Même si la capitale chinoise n’est pas officiellement en quarantaine, les activités y sont très réduites.
Une maman et sa fille portant des masques circulent à vélo, à Pékin, le 2 février. Même si la capitale chinoise n’est pas officiellement en quarantaine, les activités y sont très réduites.

Un coronavirus très politique

Durant tout le mois de décembre, un mystérieux virus se propage à Wuhan, une métropole de 11 millions d’habitants dans le sud de la Chine. Mais les autorités locales perdent un temps précieux à cacher l’information et à faire taire ceux qui veulent sonner l’alarme. Retour sur les débuts d’une épidémie très politique.

Au début décembre, plusieurs personnes se présentent dans les hôpitaux de Wuhan avec des symptômes qui s’apparentent à ceux d’une pneumonie. Les traitements habituels ne fonctionnent pas, mais il ne faut surtout pas ébruiter la nouvelle. On déconseille même aux médecins d’écrire «pneumonie virale» dans leurs rapports. Un seul indice : les patients travaillent presque tous dans l’immense marché «aux fruits de mer» du centre de la ville.

Il faut dire qu’on trouve de tout dans ce fameux marché «aux fruits de mer» de Wuhan. Y compris de nombreux animaux vivants. Cet automne, un menu en ligne offrait 110 espèces différentes, incluant des faons, des castors, des porcs-épics, des louveteaux et des serpents. Les prix oscillent entre 7 $ et 770 $. Souvent, le marchand tue la «marchandise» devant le client, pour garantir plus de fraîcheur. (1)

Curieusement, même si l’on croit que la maladie provient du sang ou des déjections d’un animal, la municipalité attend jusqu’au 1er janvier pour fermer le marché. Et même après, les communiqués rassurants se succèdent. Promis, juré, le virus ne se transmet pas d’un humain à un autre. Ah oui? Dès le 25 décembre, plusieurs membres du personnel médical sont pourtant tombés malades. À l’urgence de l’hôpital du district cinq, on accueille cinq membres d’une même famille qui ont contracté le virus. (2)

Gare à ceux qui essaient de sonner l’alarme. Au moins 40 personnes sont emprisonnées ou mises à l’amende pour avoir propagé de «fausses nouvelles». Le 1er janvier, la police se félicite d’avoir interpellé huit individus qui répandaient des «rumeurs» sur les réseaux sociaux. Plus tard, on apprend qu’il s’agit de médecins, qui voulaient révéler la progression de la maladie! (3)

Qui sait? À force d’ignorer le gorille de 300 livres qui se trouve dans la pièce, peut-être finira-t-il par disparaître?

Un cadeau au virus

Le temps passe. Le jovialisme des autorités devient de plus en plus invraisemblable. Selon les statistiques officielles, il n’y a pas de malades en dehors la ville de Wuhan! Le 10 janvier, Wang Guangfa, un expert des maladies respiratoires, explique à la télévision nationale que l’épidémie est «sous contrôle». Ironie du sort, Monsieur tombe lui-même malade, quelques jours plus tard! (4)

Le 14 janvier, une équipe de télévision de Hong Kong débarque dans un hôpital de Wuhan pour enquêter sur la «mystérieuse maladie». Les journalistes sont détenus durant plusieurs heures, le temps d’effacer tout ce qu’ils ont enregistré. Charlie Campbell, un journaliste du Time, est plus chanceux. On se contente de lui interdire les abords du marché «de fruits de mer», sous peine d’arrestation. (5)

Le 18 janvier, les médias du monde entier parlent déjà d’une épidémie de pneumonie. Mais dans la ville de Wuhan, l’heure est aux… célébrations du Nouvel An chinois. Les autorités de la ville organisent un banquet géant pour 40 000 personnes. Un véritable cadeau pour un virus!

À la fin décembre, le coronavirus, poétiquement baptisé 2019-nCoV, était encore une petite chose. Trois semaines plus tard, il est devenu un grave problème de santé publique. À Wuhan, du 27 décembre au 27 janvier, le nombre de malades passe de 27 à 4409. À lui seul, un patient a contaminé 14 membres du personnel. (6)

L’épidémie menace désormais d’échapper à tout contrôle…

Vivre sur un pont

Le 20 janvier, Pékin siffle la fin de la récréation. Un bref communiqué de président Xi Jinping annonce que la lutte contre le coronavirus devient LA priorité. Comme par magie, des appareils de lecture de la température corporelle apparaissent dans les aéroports et les gares de Wuhan. (7) Le maire de la ville, Zhou Xianwang, sort de sa torpeur pour supplier ses concitoyens de ne pas voyager durant le congé du Nouvel An.

Des rumeurs folles sur un isolement total de la ville se mettent à circuler. Pour une fois, elles disent vrai. Le 23 janvier, Wuhan et presque toute la province environnante du Hubei sont placées en quarantaine. Cela représente environ 56 millions de personnes! Un isolement d’une ampleur jamais vue! Reste qu’environ cinq millions de personnes ont eu le temps de quitter la ville, juste avant la quarantaine… (8)

Le 25 janvier, le président Xi Jinping va plus loin. Il décrète «l’état d’urgence sanitaire». Les gestes spectaculaires se succèdent. Plus de 6000 médecins et infirmières sont dirigés vers la zone interdite. (9) On mobilise 7500 ouvriers pour construire un premier hôpital de 1000 lits en… 10 jours. L’énorme administration chinoise se met en marche. Des fonctionnaires se plaignent soudain de recevoir tellement de directives «d’en haut», qu’ils passent leur temps à remplir des formulaires.

À travers le pays, la peur se répand. Les citoyens de Wuhan sont mis au ban. On pose des affiches qui promettent une récompense à ceux qui dénoncent «quiconque revient de la ville sans se déclarer aux autorités». (10) Des gens qui ont fui la ville juste avant la quarantaine reçoivent un message en provenance des autorités sur leur cellulaire. «Ton comportement nous inquiète. Retourne immédiatement chez toi!» (11)

Une vidéo devenue virale montre une famille, immobilisée dans sa voiture, sur un pont reliant la ville de Chongqing et la province de Guizhou. La ville de Chongqing, où habitent ces gens, ne veut pas les laisser entrer à cause de la quarantaine. Et la province de Guizhou refuse qu’ils reviennent, sous prétexte que les voyageurs sont désormais interdits! (12)

— Que devons-nous faire, demande le père de famille. Vivre sur le pont? (13)

Pour voir la vidéo : shorturl.at/etuGJ

Début de panique internationale

À la fin de janvier, le coronavirus est signalé dans 23 pays. La Russie, la Corée du Nord, la Mongolie, le Kazakhstan et le Népal ferment leurs frontières terrestres avec la Chine. Une vingtaine de compagnies aériennes suspendent leurs liaisons en direction de la Chine, notamment Air Canada, Air France, British Airways, Japan Airlines et American Airlines. (14) La crise est devenue une affaire internationale.

La panique se répand plus vite que le virus. Les canulars se succèdent. Peut-on contracter la maladie en manipulant des produits venus de Chine? (15) Ou en mangeant des mets chinois? Soudainement, 40 % des Américains veulent qu’on annule les Jeux olympiques de l’été prochain… au Japon. (16) Signe des temps, la progression du coronavirus peut être suivie en temps réel, sur un «tableau de bord» mis au point par des chercheurs du Johns Hopkins Center for Systems Science and Engineering! (17)

Pour suivre la progression de l’épidémie en temps réel : shorturl.at/BFKO7

La Chine accuse le monde de «trop réagir». Elle soupçonne tout particulièrement les États-Unis de vouloir «profiter» de la crise. Une déclaration du secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, n’arrange pas les choses. Selon lui, le coronavirus reste une affaire «très malheureuse», mais il espère tout de même qu’il convaincra des entreprises de rapatrier leurs opérations aux États-Unis. (18)

Le 3 février, le ministère chinois des Affaires étrangères dénonce le «parti pris» des médias étrangers. Il s’étonne des nombreuses manchettes sur le coronavirus en Chine, au moment où la grippe saisonnière a déjà fait «10 000 morts aux États-Unis, en plus de forcer l’hospitalisation de 180 000 personnes». (19)

Le 2 février, le maire de la ville de Wuhan, Zhou Xianwang (à gauche) reçoit d’un haut gradé de l’armée chinoise les titres de propriété d’un nouvel hôpital de 1000 places, construit en 10 jours.

La Chine au temps du confinement

Pour Xi Jinping, le président chinois, l’épidémie constitue un test. Monsieur s’est arrogé des pouvoirs sans précédent depuis l’époque de Mao Zedong. Les fonctionnaires doivent passer des heures à étudier ses œuvres. En 2017, un citoyen a écopé de deux ans de prison rien que pour l’avoir traité «de petit pain steamé». (20) De quoi aura l’air l’empereur rouge s’il ne parvient pas à protéger ses sujets?

Dans ces conditions, le président a pris les grands moyens pour enrayer l’épidémie. Il soumet le pays à une expérience médicale sans précédent, inconcevable en dehors d’un état autoritaire. «Peut-on arrêter la progression d’une épidémie en plaçant des millions de personnes en résidence surveillée?» se demande la Chine. Le monde va bientôt le savoir.

Déjà, plusieurs villes chinoises ressemblent à des cités fantômes. À Wuhan, épicentre de la crise, les hôpitaux sont débordés. Les gens doivent rester chez eux. Dans chaque foyer, une seule personne est autorisée à sortir, tous les deux jours, pour faire les courses. «Le matin, Wuhan est si tranquille qu’on entend le chant des oiseaux même sur les immenses boulevards», écrit un journaliste du New York Times. (21)

À Pékin, la vie semble arrêtée. Les vacances du Nouvel An ont été prolongées jusqu’au 10 février. Les grandes avenues sont quasi désertes. Le trafic a disparu. Les théâtres, les musées, les temples et les salons de coiffure sont fermés. La plupart des restaurants aussi. La Cité interdite, haut lieu du tourisme, est interdite «jusqu’à nouvel ordre». (22)

Même les casinos de la région autonome de Macao, la «capitale mondiale du jeu», sont fermés pour au moins deux semaines. Autant dire qu’on suspend les opérations d’une mine d’or. L’an dernier, les établissements de Macao ont amassé des revenus de 36 milliards $. Six fois ceux de Las Vegas. (23)

La saison du coupable

Aujourd’hui, la colère gronde sur les «plates-formes» comme WeChat et Weibo. Beaucoup de citoyens chinois sont furieux qu’on leur ait caché la progression de l’épidémie. (24) En particulier depuis la mort de Li Wenliang, 34 ans, l’un des huit braves médecins qui avaient d’abord tenté de révéler les dangers du virus.

En attendant la suite, la chasse au coupable est ouverte. Au moins 337 cadres du Parti communiste de Wuhan et des environs ont été sanctionnés. (25) «Si la situation s’améliore [le président] Xi Jinping va s’attribuer le mérite. Si elle s’empire, il blâmera [d’autres subordonnés]», prédit Vivienne Shue, une spécialiste de la Chine à l’Université d’Oxford, en entrevue au Guardian. Entre nous, n’est-ce pas la recette de n’importe quel patron autoritaire? (26)

Le président Xi Jinping a promis que toute personne qui camoufle des infos sur le coronavirus sera clouée au pilori «pour l’éternité». Mais il y a des limites. Le 2 février, le magazine chinois Caixin, qui a multiplié les scoops sur l’épidémie, n’a pas pu publier un article «pour des raisons techniques». Le reportage suggérait, à l’aide de témoignages, que de nombreux décès ne figurent pas dans les chiffres officiels. (27)

N’exagérons rien. L’empereur rouge a promis davantage de transparence. Il n’a pas dit qu’il allait se mettre à nu devant ses sujets.

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Deux personnes marchent le long d’un grand boulevard désert dans la ville de Wuhan, le 28 janvier.

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COMME LE SRAS?

Dans ses relations avec le monde extérieur, la Chine soigne son image de grande puissance «moderne» et «ouverte». Dès le 31 décembre, elle a prévenu l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qu’un nouveau virus se propageait. Le 12 janvier, elle a partagé la séquence génétique du coronavirus avec des chercheurs du monde entier.

Nul doute que la Chine veut faire oublier une autre épidémie de pneumonie atypique, celle du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en 2003. La lutte contre le SRAS avait tourné au désastre. Le pays avait mis plus de trois mois avant de donner l’heure juste sur la maladie. Plusieurs centaines de personnes étaient mortes.

Mais la Chine de 2020 n’est plus celle de 2003. Son système de santé a réalisé des progrès immenses, en particulier dans les villes. (28) Son PIB a été multiplié par huit, pour atteindre 14 000 milliards $. (29) En 2013, le pays avait vite été débordé. Les défaillances de son système médical n’échappaient à personne. À certains endroits, on mesurait la température des passants avec des thermomètres buccaux, assez grossièrement désinfectés… (30) Jean-Simon Gagné

Notes

(1) À l’heure du coronavirus, la Chine à la difficile école de la transparence, Le Temps, 28 janvier 2020.

(2) As New Coronavirus Spread, China’s Old Habits Delayed Fight, The New York Times, 1er février 2020.

(3) La délicate réhabilitation de huit médecins chinois, Le Monde, 30 janvier 2020.

(4) À l’heure du coronavirus, la Chine à la difficile école de la transparence, Le Temps, 28 janvier 2020.

(5) Here’s What It’s Like in Wuhan, the Chinese City at the Center of the Deadly Coronavirus Outbreak, Time Magazine, 22 janvier 2020.

(6) An Iron Fist With Flaws A Virus Can Fit Through

(7) Here’s What It’s Like in Wuhan, the Chinese City at the Center of the Deadly Coronavirus Outbreak, Time Magazine, 22 janvier 2020.

(8) En Chine, les leçons à demi apprises du SRAS, Le Monde, 28 janvier 2020.

(9) Dans les provinces chinoises, le réveil des préjugés, Huanqiu Wang (Pékin), traduit par Courrier international,  3 février 2020.

(10) Xi Urges Tougher Response to Crisis, New York Times, 4 février 2020.

(11) Beijing in the Time of Coronavirus : No Traffic, Empty Parks and Fear, New York Times, 3 février 2020.

(12) Fearful Cities in China Are Turning People Into Coronavirus Refugees in Their Own Country, Quartz, 5 février 2020.

(13) Pour voir le vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=jr3cfgvMYZc

(14) These Airlines Have Suspended Flights To and From China, CNN.com, 5 février 2020.

(15) Un colis venu de Chine peut-il porter le coronavirus? , Le Soleil, 29 janvier 2020.

(16) YouGov.com, 5 février 2020.

(17) China Coronavirus Outbreak Updates Can Now Be Tracked Live Online With This Dashboard, Newsweek, 28 janvier 2020.

(18) Wilbur Ross Says Coronavirus Could Bring Jobs Back to the U.S., New York Times, 30 janvier 2020.

(19) La Chine dénonce sa mise en quarantaine, Le Monde, 4 février 2020.

(20) Under Xi Jinping, China is turning back to dictatorship, Financial Times, 10 octobre 2017.

(21) Losing Track of Time in the Epicenter of China’s Coronavirus Outbreak, New York Times, 5 février 2020.

(22) Beijing in the Time of Coronavirus : No Traffic, Empty Parks and Fear, New York Times, 3 février 2020.

(23) Coronavirus Shuts Macau, the World’s Gambling Capital, New York Times, 4 février 2020.

(24) Can We Just Blame the Virus? New York Times, 7 février 2020.

(25) Coronavirus : sanctions et limogeages de cadres du parti dans le Hubei, Courrier international, 3 février 2020.

(26) Taking Credit, Avoiding Blame? Xi Jinping’s Absence From Coronavirus Frontline, The Guardian 4 février 2020.

(27) La Chine dénonce sa mise en quarantaine, Le Monde, 4 février 2020.

(28) Chine : le coût économique de l’isolement dû au coronavirus, Radio France Internationale, 2 février 2020.

(29) La Chine tousse, le monde s’enrhume, Courrier international, 3 février 2020.

(30) Want to Avoid the Scary Coronovirus? Wash Your Hands, ajc.com, 2 février 2020.