Le diplomate russe Andreï Karlov prononçait une allocution lors de l'inauguration d'une exposition d'art à Ankara lorsqu'un homme vêtu d'un costume noir a fait irruption et l'a froidement abattu. L'assassin dit avoir agi pour venger les victimes des bombardements russes à Alep, en Syrie. 

Turquie: un tireur abat l'ambassadeur russe

L'ambassadeur de Russie en Turquie a été assassiné lundi à Ankara par un policier turc, qui a affirmé agir pour venger le drame de la ville d'Alep, en passe de tomber aux mains du régime syrien soutenu par Moscou.
Le diplomate Andreï Karlov a été abattu de plusieurs balles alors qu'il prononçait une allocution lors de l'inauguration d'une exposition d'art dans la capitale turque.
Sur une vidéo de la scène diffusée sur les réseaux sociaux, on voit l'assassin présumé hurlant, d'abord en arabe avec un accent marqué, puis en turc, alors que l'ambassadeur est allongé à terre à côté de lui.
L'homme, en costume noir et armé d'un pistolet crie : «Allah Akbar ["Dieu est le plus grand"]» et évoque en arabe «ceux qui font allégeance au djihad». «N'oubliez pas la Syrie, n'oubliez pas Alep», a-t-il ensuite crié en turc à deux reprises, avant d'ajouter que «tous ceux qui prennent part à cette tyrannie rendront des comptes, un par un».
Trois autres personnes ont été blessées dans l'attaque, selon les médias turcs.
L'assassin présumé, a été identifié par les autorités turques comme étant Mevlüt Mert Altintas, un policier de 22 ans. Selon le quotidien progouvernemental Yeni Safak, il était membre des forces antiémeutes.
Une perquisition a ensuite eu lieu à son domicile, a annoncé le parquet. Ses parents et sa soeur ont été arrêtés, selon l'agence Dogan.
À Moscou, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a dénoncé «un acte terroriste» en annonçant que l'ambassadeur, qui était en poste à Ankara depuis juillet 2013, avait succombé à ses blessures.
«Crime abominable»
«La personne qui a mené l'attaque à main armée contre Karlov a été neutralisée au cours d'une opération», a fait savoir l'agence de presse progouvernementale Anadolu, sans préciser si l'assaillant était mort ou vivant. Des photos le montrant à terre, visiblement mort, avec des impacts de balle sur le mur derrière lui, ont toutefois été diffusées sur les réseaux sociaux.
La chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, s'est dite «profondément choquée» par cet assassinat dans un message à son homologue russe Sergueï Lavrov, tandis que le président français, François Hollande, s'est aussi empressé de condamner l'assassinat.
La Syrie, où la Russie apporte un soutien militaire crucial au régime de Bachar Al-Assad, a parlé d'un «crime abominable».
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a appelé son homologue russe, Vladimir Poutine, pour «lui donner des informations sur l'attaque», a indiqué le porte-parole du chef de l'État turc. Le ministère turc des Affaires étrangères a de son côté affirmé qu'Ankara tâcherait de préserver l'«amitié» turco-russe après cet assassinat.
De son côté, le président Poutine a parlé à la télévision russe d'une «provocation destinée à perturber la normalisation des relations russo-turques et le processus de paix en Syrie».
À Washington, le département d'État américain a également condamné l'attaque. «Nous condamnons cet acte de violence, quelle qu'en soit l'origine», a déclaré le porte-parle John Kirby.
Cet attentat est survenu à un moment où les relations turco-russes connaissent une embellie depuis plusieurs mois après une grave crise diplomatique née de la destruction en novembre 2015 par l'aviation turque d'un avion militaire russe.
C'est d'ailleurs à la faveur d'un accord de cessez-le-feu parrainé par la Turquie et la Russie que les quartiers rebelles d'Alep sont évacués depuis jeudi, une opération à l'issue de laquelle le régime pourra reprendre le contrôle de toute la ville.
La Russie est pourtant le principal allié du régime syrien, qui est en passe de reprendre Alep, la deuxième ville de Syrie, alors que la Turquie soutient les rebelles qui cherchent à renverser le président syrien Bachar Al-Assad.  avec Ezzedine Said
Des gens présents à l'exposition de photos ont été témoins du meurtre de l'ambassadeur russe.
Un acteur important de la relance Ankara-Moscou
L'ambassadeur de Russie en Turquie, Andreï Karlov, était un diplomate expérimenté ayant contribué à la relance des relations entre Ankara et Moscou après de fortes turbulences.
Le diplomate de 62 ans avait été nommé en Turquie en 2013, alors que les deux pays cherchaient à renforcer leurs relations commerciales en dépit de désaccords profonds sur le conflit en Syrie. En novembre 2015, les relations entre les deux pays s'étaient envenimées lorsqu'un chasseur turc avait abattu un avion de combat russe le long de la frontière syrienne. Sept mois après cet incident, le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, avaient commencé à aplanir leurs différents.
La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a expliqué que M. Karlov a «fait tout ce qu'il pouvait pour surmonter la crise dans les relations turco-russes, déclenchée il y a un an par ces événements tragiques».
Avant son poste à Ankara, M. Karlov, qui parlait coréen et anglais, avait passé dans la péninsule coréenne une grande partie de sa carrière. Il a été en poste dans les deux Corées, notamment comme ambassadeur à Pyongyang de 2001 à 2006.  AFP
D'autres cas d'ambassadeurs tués
L'ambassadeur de la Russie en Turquie, Andreï Karlov, en juin 2014
Rappel de quelques précédents cas d'ambassadeurs tués dans leurs fonctions après l'assassinat lundi à Ankara du diplomate russe Andreï Karlov.
Six ambassadeurs américains tués
Le 11 septembre 2012, l'ambassadeur des États-Unis en Libye, Christopher Stevens, et trois autres fonctionnaires américains sont tués dans une attaque contre le consulat de Benghazi, dans l'est de la Libye.
L'attaque est attribuée à des manifestants en colère contre le film islamophobe L'innocence des musulmans, une production amateur à petit budget réalisée aux États-Unis.
En Afghanistan, en février 1979, Adolph Dubs est tué dans l'assaut donné par les forces gouvernementales pour le libérer après son enlèvement à Kaboul par des islamistes radicaux.
Quelques mois après l'éclatement de la guerre civile au Liban, l'ambassadeur Francis Melloy, ainsi que l'attaché économique et le chauffeur de l'ambassade, sont enlevés à Beyrouth en juin 1976, puis tués par un groupuscule libanais pro-palestinien.
À Chypre, en août 1974, Rodger Davies est tué par balles dans les locaux de l'ambassade à Nicosie lors d'une manifestation de Chypriotes grecs qui accusent les États-Unis d'avoir soutenu l'invasion turque de la partie nord de l'île.
Au Soudan, en mars 1973, l'ambassadeur des États-Unis Cleo Noel, ainsi que son conseiller et le chargé d'affaires belge sont pris en otages par un commando palestinien et exécutés deux jours plus tard.
Finalement, au Guatemala, John Gordon Mein est enlevé en août 1968 puis exécuté par des membres des forces armées rebelles.
Deux ambassadeurs français
Le 4 septembre 1981, l'ambassadeur de France Louis Delamare est tué par balles à Beyrouth par des hommes armés alors qu'il se rend en voiture de la chancellerie à sa résidence. Son assassinat est attribué aux services secrets syriens.
En janvier 1993, Philippe Bernard, ambassadeur de France à Kinshasa, est tué officiellement par une balle perdue, alors qu'une émeute entre soldats mutins et loyalistes se déroule devant l'ambassade.
Diplomates britanniques
Le 22 mars 1979, l'ambassadeur de Grande-Bretagne à La Haye, Sir Richard Sykes, est tué par balle devant sa résidence, en plein centre de la capitale administrative néerlandaise.
L'opération est revendiquée par l'Armée républicaine irlandaise, l'IRA. Avant d'être nommé à son poste, le diplomate avait mené une enquête sur le décès de l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Dublin, Christopher Ewart-Biggs, tué par l'explosion d'une mine au passage de sa voiture.
L'ambassadeur bolivien en France
Le 11 mai 1976, à Paris, l'ambassadeur bolivien Joaquin Zenteno Anaya est assassiné à bout portant, de trois balles, par un commando qui signe l'attentat «Brigade Internationale Che Guevara».  AP

Témoignage du photographe de l'AP

Le photographe de l'Associated Press Burhan Ozbilici assistait à une exposition de photos, lundi, quand un policier turc en habit et cravate a ouvert le feu, tuant l'ambassadeur russe en Turquie. Il relate comment il a capté la scène chaotique avec son appareil malgré le danger.
L'événement semblait sans histoire, l'inauguration d'une exposition de photographies de la Russie. Alors lorsqu'un homme en habit noir et cravate a sorti une arme à feu, j'étais abasourdi et j'ai cru à une mise en scène.
Il s'agissait plutôt d'un meurtre froidement préparé, se déroulant devant mes yeux et ceux d'autres personnes qui ne savaient pas où se terrer, terrifiées, alors que l'homme aux cheveux courts tirait sur l'ambassadeur russe.
Les coups de feu - au moins huit ont été tirés - ont résonné fortement dans la galerie d'art. Les gens criaient, se cachaient derrière des colonnes et sous des tables et se jetaient au sol. J'étais effrayé et confus, mais j'ai pu me dissimuler en partie derrière un mur et faire mon travail : prendre des photos.
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Quand je suis arrivé, les discours avaient déjà commencé. Après que l'ambassadeur russe Andreï Karlov eut commencé son discours, je me suis approché pour le prendre en photo.
Il parlait doucement et - de ce que je pouvais percevoir - avec amour de son pays natal, s'interrompant à l'occasion pour permettre au traducteur de relayer ses propos en turc.
Puis sont survenus les coups de feu en succession rapide, semant la panique dans le public. Le corps de l'ambassadeur reposait au sol, à quelques mètres de moi. Je n'apercevais aucune trace de sang; je crois qu'il avait peut-être été atteint au dos.
Il m'a fallu quelques secondes pour réaliser ce qui venait de se passer : un homme était mort devant mes yeux, une vie avait été fauchée devant moi.
Je me suis reculé et éloigné vers la gauche.
L'homme armé était agité. Il a marché autour du corps de l'ambassadeur, frappant certaines des photos au mur.
(...)
J'étais, bien sûr, conscient du danger si l'homme armé devait se tourner vers moi. Mais je me suis avancé un peu et l'ai pris en photo alors qu'il semait la terreur de son audience captive.