Donald Trump
Donald Trump

Trump n’a rien inventé, la violence verbale existe depuis 200 ans en politique américaine

L’irruption de Donald Trump au premier plan de la scène politique nationale en 2015 a surpris la plupart des observateurs. Au-delà de son positionnement idéologique, sa rhétorique semblait marquer une véritable rupture avec les us et coutumes des campagnes présidentielles. Loin des discours policés et des débats aseptisés, Trump a volé la vedette à ses concurrents en s’appuyant sur un mélange de déclarations outrancières et d’invectives vulgaires ; une stratégie qui s’est intensifiée lors de son affrontement avec Hillary Clinton et qui n’a pas faibli depuis sa prise de pouvoir.

En effet, si Trump n’est pas le premier à brouiller la frontière entre les moments électoraux et les périodes de gouvernement effectif, on peine à se souvenir d’un Président américain qui l’aurait fait aussi ouvertement. Tout au long de son mandat, il a multiplié les grands rassemblements de campagne, les publicités politiques et, surtout, a maintenu ce ton vindicatif, bien loin du fameux « pivot » que certains annonçaient au début de son mandat, cette stratégie visant à normaliser son discours et à se rendre plus présidentiel.

En ancrant sa communication présidentielle dans cette posture agressive et verbalement violente, Trump rompt ainsi avec la tradition séculaire de l’exigence de dignité généralement accolée à la plus haute magistrature.

En revanche, au-delà de la spécificité de l’incarnation de cette position au sommet de la hiérarchie politique, on peut s’interroger sur les racines historiques d’une telle conduite. Plus encore qu’une analyse psychologique de Donald Trump lui-même, la question qui se pose est alors celle de la place de la violence verbale dans les joutes politiques américaines.

En d’autres termes, s’il est admis que l’usage d’une telle tonalité par un Président en place est relativement inédit, qu’en est-il de la simple présence de cette tonalité ? Trump est-il le symptôme absolu de la dégénérescence de la discussion politique américaine, désormais réduite à l’invective et à l’insulte en 140 caractères ? Rien n’est moins sûr.

Une culture de la violence

Au-delà de l’intensification de la publicité négative qu’ont connu les États-Unis depuis les années 1960, un retour sur l’histoire des campagnes présidentielles montre qu’il existe en fait une véritable culture de la violence verbale, voire physique dans certains cas, dans l’univers politique américain. Dès 1800, alors qu’un premier système partisan se polarise depuis plusieurs années autour de John Adams et Thomas Jefferson, l’agressivité s’installe dans la discussion publique.

À côté des attaques proprement politiques apparaissent des tentatives de déstabilisation bien plus sournoises. On accuse ainsi Jefferson d’avoir eu un enfant illégitime avec une jeune esclave de son domaine de Monticello, Sally Hemmings. Une accusation particulièrement infamante pour cet opposant absolu au métissage.

Ses supporteurs répliquent immédiatement en accusant John Adams de vouloir marier son fils avec une des filles du roi d’Angleterre, George III, afin de créer une dynastie royale américaine. Ce ton outrancier marque durablement les pratiques électorales du XIXe siècle et crée un ensemble de pratiques et de représentations propres aux campagnes présidentielles américaines.

Ainsi, lors de la campagne de 1828, les partisans du Président sortant, John Quincy Adams, inquiets de la popularité d’Andrew Jackson lancent une salve inédite d’attaques insultantes. Ils commencent par accuser la femme de Jackson, Rachel, d’être toujours mariée à son premier mari, rendant leur union illégitime.

Cherchant à faire exploser un candidat au caractère versatile, ils s’en prennent ensuite à la mère du général, présentée comme une fille facile, voire une prostituée, qui aurait eu une relation cachée avec un ancien esclave. Certains vont même jusqu’à affirmer que le candidat du tout nouveau Parti démocrate serait le fruit de cette union scandaleuse. En réponse, les jacksoniens n’hésitent pas à affirmer qu’Adams aurait servi d’entremetteur pour le Tsar de Russie, lui fournissant des adolescentes américaines pour son bon plaisir.

Un signe de la division partisane

Ce schéma se répète avec plus ou moins d’intensité tout au long du siècle, inscrivant durablement l’invective, le scandale (réel ou imaginé), la violence verbale et les attaques personnelles dans la culture des campagnes populaires américaines.

On pense notamment à la campagne de 1884, opposant James G. Blaine à Grover Cleveland, restée comme une des plus « sales » de l’histoire politique américaine. Les affaires de mœurs se multiplient, avec notamment une vague d’attaques sur l’enfant que Cleveland aurait abandonné avant de faire interner la mère pour taire le scandale potentiel. Chaque parti cherche à déterrer les scandales du candidat adverses, travestissant la vérité et jouant avec l’indignation des médias et du public.

Les exemples sont multiples à travers l’histoire et rappellent deux faits importants. Tout d’abord, l’idée d’un espace public autrefois intact, non encore pollué par la communication contemporaine, ne résiste pas à l’examen historique du XIXe siècle américain. Bien avant Twitter, les campagnes connaissaient le scandale, l’insulte personnelle, la violence verbale et les fake news. Si Trump a certainement accru l’intensité de cette violence, il n’a rien inventé en la matière.

D’autre part, il semble exister une corrélation assez claire entre l’augmentation de la polarisation de la vie politique et les regains d’intensité dans l’invective personnelle et la violence verbale. Ainsi, plus qu’un dévoiement absolu de la discussion politique dans le contexte récent, le « phénomène Trump », d’un point de vue de la communication, marque surtout un signal supplémentaire de la division partisane qui grève le pays depuis plusieurs décennies.

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Ce texte est d'abord paru sur le site franco-canadien de The Conversation. Reproduit avec permission.

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