Les forces de sécurité vénézuéliennes montent la garde là où est amarrée une embarcation dans laquelle selon les autorités un groupe d’hommes armés aurait tenté leur attaque, le 3 mai.
Les forces de sécurité vénézuéliennes montent la garde là où est amarrée une embarcation dans laquelle selon les autorités un groupe d’hommes armés aurait tenté leur attaque, le 3 mai.

Trucs infaillibles pour rater votre coup d’état

Le 3 mai, pendant que le monde n’en a que pour le coronavirus, un groupe de mercenaires et de soldats tentent de renverser le gouvernement du Venezuela. L’aventure, à mi-chemin entre la farce et la tragédie, tourne vite au désastre. Même s’ils avaient été conduits par Mister Bean en personne, les conjurés n’auraient pas commis un plus grand nombre de gaffes et de faux pas. Grâce à eux, on peut identifier cinq trucs infaillibles pour rater un coup d’État...

1  Annoncez votre arrivée en direct sur les réseaux sociaux

Dès le début, l’opération compte plus de fuites qu’un ballon de plage échappé dans une usine de clous. Les chefs sont plus bavards que des pies en état d’ébriété. Les combattants aussi. Tout le monde où presque connaît l’emplacement de leurs camps d’entraînement, près de la ville de Riohacha, dans le nord est de la Colombie. On dit que les lieux grouillent d’agents doubles qui rapportent tout ce qui s’y passe aux services de renseignements du Venezuela. Pour l’effet de surprise, il faudra repasser...

En mars, l’armée colombienne saisit une cargaison d’armes, probablement destinées au futur coup d’État, d’une valeur de 150 000 $.(1) Mais le plus gênant reste à venir. Le 1er mai, 48 heures avant le «débarquement», un journaliste d’Associated Press publie un reportage sur les dessous de l’attaque, pompeusement baptisée Opération Gideon, en référence à la Bible. On y apprend notamment que les combattants manquent de tout et qu’ils ont le moral dans les talons. (2) Pendant longtemps, faute de fusils, ils ont même dû s’entraîner avec des manches à balai...

Attendez. Même si cela paraît difficile à croire, il y a pire. Le 3 mai, au moment de débarquer sur les côtes du Venezuela, plusieurs guerriers sont mis knock-out par le mal de mer. Un petit nombre trouvent quand même la force de sortir un cellulaire pour partager des autoportraits avec le monde extérieur. Du genre : «Une photo de moi, juste au moment où nous allons libérer le Venezuela». Pas étonnant que le président vénézuélien, Nicolas Maduro se vante d’avoir connu à l’avance tous les détails de l’opération. «Nous savions tout! dira-t-il. Ce qu’ils mangeaient et ce qu’ils ne mangeaient pas. Ce qu’ils buvaient. Nous savions aussi qui les finançaient.»(3)

Vous en voulez encore? Juste au cas où les autorités vénézuéliennes n’auraient pas été prévenues, l’un des leaders du complot, qui est resté en Floride, annonce le début des opérations sur... Twitter. En direct!(4) Encore un peu, et il téléphonait à l’ennemi pour indiquer la géolocalisation de l’événement!

Sur cette photo du 6 mai, le président vénézuélien Nicolas Maduro exhibe les passeports de deux citoyens américains arrêtés lors de l’attaque ratée.

2. Avoir un faible pour James Bond

L’âme du complot est un certain Jordan Goudreau, un ancien des Forces spéciales américaines, qui s’est distingué en Irak et en Afghanistan. Dans une entrevue accordée au Globe and Mail, son ancien collègue Drew White le décrit comme un soldat modèle. «Exactement le gars avec qui tu veux te retrouver dans une tranchée, au moment critique». (5) Plus récemment, il avait néanmoins remarqué que son ami Goudreau perdait un peu contact avec la réalité…(6)

Après sa carrière militaire, Jordan Goudreau se recycle dans la sécurité privée. En 2018, il fonde Silvercorp USA pour offrir une protection aux écoles en cas de fusillade. Mais le soldat Goudreau caresse de plus grandes ambitions. Sur le site de SilverCorp, ses vidéos semblent tirées du dernier film de James Bond. On y voit des commandos qui sautent en parachute. Des hommes musclés qui s’entraînent au combat au corps à corps, en plein désert. Sans oublier les images d’une jolie dame à la robe longue, sur une terrasse au bord de la mer.(7)

«Le monde est dangereux, clame une voix testiculaire. Certains problèmes ne peuvent pas être réglés par le dialogue. Nous sommes là pour contrôler le risque. N’importe où. N’importe quand.»

Les affaires progressent. Au début de l’année 2019, SilverCorp assure la sécurité dans plusieurs rassemblements du président Donald Trump. Mais le tournant survient lorsque l’entreprise assure la bonne marche d’un concert-bénéfice pour les réfugiés vénézuéliens présents en Colombie, organisé par le milliardaire Richard Branson, fondateur de la marque Virgin. Goudreau y fait la connaissance de nombreux exilés rêvant de revanche et de coup d’État. Les esprits s’enflamment. Chacun exagère ses exploits du passé. Chacun se vante d’avoir une armée à son service. Bref, chacun se présente comme celui qui pisse le plus loin…

Sur le terrain, Jordan Goudreau s’associe à Cliver Alcalá Cordones, un ancien général de l’armée vénézuélienne en exil. Il importe peu que le général ait une réputation sulfureuse. Depuis 2011, les États-Unis veulent le juger pour trafic de drogue. Ils l’accusent notamment d’avoir livré des missiles sol-air à la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en échange d’une grande quantité de cocaïne. Ah oui, j’oubliais. Beaucoup de réfugiés vénézuéliens le soupçonnent aussi d’être un agent double, à la solde du Venezuela.(8)

Pas grave. Le général Alcalá possède de nombreux contacts. Il a le bras long. Il promet 800 hommes. Monsieur sera au cœur du complot, jusqu’à ce qu’il se livre lui-même aux autorités américaines, à la fin mars.

Avec un libérateur de peuple semblable, qui avait besoin de dictateur?

3. Partir au combat en culottes courtes

Tel un conquistador à la recherche des cités d’or, Jordan Goudreau entrevoit toutes sortes de trésors. Il y a d’abord la récompense de 15 millions $ promise par les États-Unis pour la capture du président vénézuélien, Nicolas Maduro. Mais il ne s’agit que de petite monnaie, par rapport au reste. Car Goudreau et sa bande rêvent aussi d’entrepôts secrets où le gouvernement vénézuélien aurait entreposé d’immenses ballots de dollars américains. Une fortune colossale. Les conspirateurs prétendent qu’ils toucheront une part de 14 % sur tous ces trésors…(9)

En attendant l’Eldorado, les futurs libérateurs du Venezuela manquent de tout. En septembre 2019, un ancien Navy Seal, Ephraim Mattos, se rend dans leurs camps pour donner une formation sur les premiers soins.(10) Il n’en croit pas ses yeux. Les hommes dorment par terre. Il n’y a pas d’eau courante. Les combattants crèvent littéralement de faim. Ils ont même dû se débarrasser de leurs bergers allemands, parce qu’ils n’ont pas de quoi les nourrir…(11)

Rien à faire. Les millions $ promis pour l’entraînement et l’équipement high-tech ne se matérialisent jamais. Découragés, plusieurs mercenaires renoncent au projet. Une sage idée. Le jour venu, «l’armée de libération» se compose d’une soixantaine d’hommes, qui prennent place à bord de deux bateaux de pêche. Plusieurs sont en t-shirts et en culottes courtes. (12) Les embarcations auront tout juste assez d’essence pour se rendre jusqu’au lieu de débarquement, la plage de Macuto, au nord de Caracas.

«Pour réussir un coup d’État, il vous faut trois choses, a résumé Hernan Alemán, un ancien sénateur vénézuélien en exil. Des hommes fiables, un bon plan, des ressources et — pardonnez-moi l’expression — une grosse paire de couilles [cojones]. Dans le cas d’opération Gideon, il n’y avait que la “grosse paire de couilles”.»(13)

Cette photo publiée par la présidence vénézuélienne montre des cartes d’identité des citoyens américains arrêtés par les forces de sécurité lors d'une réunion avec des membres des Forces armées nationales bolivariennes (FANB), au palais présidentiel de Miraflores à Caracas le 4 mai 2020. . 

4. Concevoir un plan d’attaque irréaliste

À la fin, la farce tourne à la tragédie. Le débarquement échoue lamentablement. La plupart des combattants sont arrêtés. Au moins huit sont tués. Mais l’affaire n’est pas finie. Bientôt, la télévision du Venezuela diffuse des images de Luke Denman, un mercenaire américain. La mine basse, Denman résume l’opération. Un premier groupe devait filer jusqu’au palais présidentiel pour capturer le président Nicolas Maduro. Un deuxième saisissait l’aéroport. Un troisième s’emparait de lieux névralgiques, comme les raffineries de pétrole…(14)

Quoi? Une bande de 60 conspirateurs en culottes courtes voulaient s’emparer du Venezuela? Sur le coup, personne ne prend le témoignage au sérieux. Le projet de coup d’État semble tellement insensé que l’on croit d’abord à une mise en scène du gouvernement vénézuélien, pour ridiculiser l’opposition. Aux États-Unis, des anciens des forces spéciales affirment que Luke Dentman a communiqué un code en clignant des yeux, pour indiquer qu’il parlait sous la contrainte.(15)

Il faudra pourtant se rendre à l’évidence. Le plan consistait VRAIMENT à débarquer au Venezuela pour s’emparer du président, à la barbe des 360 000 soldats du pays. Un combat à 60 000 contre un, que Rambo lui-même aurait trouvé un tantinet risqué. Le 6 mai, le Washington Post publie même un contrat de 40 pages entre la compagnie Silvercorp et des proches du principal dirigeant de l’opposition vénézuélienne, Juan Guaidó. (16) Très embarrassé, l’entourage de Guaidó assure que le contrat était seulement «exploratoire». À preuve, les quelque 213 millions $ promis n’ont jamais été versés...

Peu importe. Depuis Miami, Jordan Goudreau continue de défendre son plan d’attaque. En entrevue avec Factores de Poder, un média vénézuélien basé aux États-Unis, il évoque les exploits… d’Alexandre le Grand.

— Êtes-vous familier avec Alexandre le Grand? demande-t-il. À la bataille de Gaugamèles, il a vaincu les Perses de Darius III, qui étaient beaucoup plus nombreux. […]Si vous êtes assez braves et audacieux, vous pouvez réussir.» (17)

5. Croire aux miracles

Jusqu’au bout, les mercenaires croyaient à un miracle. Ils espéraient déclencher un soulèvement populaire, avec une finale digne d’Hollywood. Mais pour l’instant, leur échec constitue une aubaine pour Nicolas Maduro, qui préside depuis des années au naufrage économique du Venezuela. Il y a quelques mois, un sondage suggérait qu’à peine 9 % des électeurs lui accordent encore «leur soutien».(18) Contre toute attente, son opposant Juan Guaidó, reconnu président par une cinquantaine de pays, n’était guère plus populaire. Et son implication dans un complot de «mercenaires yankees farfelus» n’arrangera pas les choses.(19)

Aux États-Unis, l’administration Trump dément toute implication dans le coup d’État raté. «Ce n’était pas mené par le général George Washington, c’est le moins que l’on puisse dire», s’est moqué le président Trump. «Si nous avions participé, le résultat aurait été différent», a fanfaronné Mike Pompeo, le chef de la diplomatie. À Washington, à quelques mois des élections présidentielles, le Venezuela n’est pas pris à la légère. On compte plus de 200 000 électeurs d’origine vénézuélienne en Floride, un État que Donald Trump a remporté par seulement 122 000 voix, en 2016.(20)

La victoire a 100 pères; la défaite est orpheline. En signe de dérision, le coup d’État raté de Jordan Goudreau et cie a été rebaptisé la «Baie des cochonnets», en référence au débarquement raté de la baie des Cochons, à Cuba, en avril 1961. À l’époque, environ 2000 exilés cubains avaient tenté de renverser le régime de Fidel Castro. Mais l’opération désastreuse n’avait servi qu’à consolider le nouveau pouvoir. Quelques mois plus tard, Che Guevara, le bras droit de Castro, avait chaudement remercié un diplomate américain. «Avant l’invasion, la révolution était fragile, avait-il expliqué. Maintenant, elle apparaît plus solide que jamais.»(21)

La baie des Cochonnets? Pour reprendre un classique de l’humour anglais, il faut bien convenir «qu’aucune guerre n’a été menée de manière plus désastreuse depuis que le chef viking Olaf le chevelu a commandé par erreur 80 000 casques avec les cornes à l’intérieur...» 

Notes

(1) Venezuela : la déroute des mercenaires américains, Le Monde, 11 mai 2020.

(2) Ex-Green Beret Led Failed Attempt to Oust Venezuela’s Maduro, Associated Press, 1er mai 2020.

(3) From a Miami Condo to the Venezuelan Coast, How a Plan to «Capture» Maduro Went Rogue, The Washington Post, 6 mai 2020.

(4) The Dumbest Aspects of the Apparent Coup Attempt in Venezuela, New York Magazine, 5 mai 2020.

(5) Former Green Beret From Canada Says He Was Behind Failed Coup Attempt to Oust Venezuela’s Maduro, The Globe and Mail, 6 mai 2020.

(6) «His Head Wasn’t in the World of Reality»: How the Plot to Invade Venezuela Fell Apart, The Guardian, 8 mai 2020.

(7) www.silvercorpusa.com

(8) How Naive US Mercenaries Blew Their Coup, Sunday Telegraph, 10 mai 2020.

(9) From a Miami Condo to the Venezuelan Coast, How a Plan to «Capture» Maduro Went Rogue, The Washington Post, 6 mai 2020.

(10) Son organisation s’appelle Stronghold Rescue & Relief (strongholdrescue.org)

(11) Ex-Green Beret Led Failed Attempt to Oust Venezuela’s Maduro, Associated Press, 1er mai 2020.

(12) Au Venezuela, l’échec d’une opération de mercenaires embarrasse l’opposition, Mediapart, 13 mai 2020.

(13) Daring or Stupid? How Plot to Overthrow Venezuelan Regime Lacked Everything — Except «Cojones», The Telegraph, 9 mai 2020.

(14) An Incursion Into Venezuela, Straight Out of Hollywood, The New York Times, 7 mai 2020.

(15) Venezuela : la déroute des mercenaires américains, Le Monde, 11 mai 2020.

(16) Read the Attachments to the General Services Agreement Between the Venezuelan Opposition and Silvercorp, The Washington Post, 6 mai 2020.

(17) Inside the Botched Venezuela Raid that Maduro is Trying to Exploit, PBS, 12 mai 2020.

(18) Poll Shows Venezuela’s Guaidó is Losing Popularity and Has Sunk to Maduro Level, Miami Herald, 4 décembre 2019.

(19) Mercenary ratifies U.S. link with failed raid in Venezuela, Radio Havana Cuba, 13 mai 2020.

(20) Is the U.S. Government Back in the Business of Regime Change? Cato Institute, 15 mai 2020.

(21) In Venezuela, Americans Attempt to Stage a “Bay of Piglets”, The New Yorker, 13 mai 2020.