Le président cubain Raul Castro a participé mercredi au 64e anniversaire de l'assaut raté contre la caserne militaire de la Moncada. Âgé de 86 ans, il termine son second mandat, ce qui laissera la nouvelle génération prendre la tête du pays.

Raul Castro, le dernier homme fort de Cuba

À Cuba, personne n'a autant de pouvoir, d'autorité ni de secrets que Raul Castro. En tant que président, l'ancien général a pris le monde de court en tendant la main aux États-Unis et en réformant un des derniers systèmes communistes de la planète.
À 86 ans, son deuxième mandat touche à sa fin. Il a annoncé qu'il se retirait à partir du 24 février prochain pour laisser la main à la nouvelle génération.
Mercredi, le cadet des Castro préside pour la dernière fois la cérémonie du 26 juillet, journée nationale qui commémore l'acte de naissance de la révolution castriste : l'assaut raté contre la caserne militaire de la Moncada en 1953.
Aussi réservé et patient que Fidel était exubérant et bouillonnant, Raul a hérité le pouvoir de son frère malade en 2006. Tout en restant fidèle à l'héritage de son aîné, ce pragmatique réservé et patient a mis en marche une série de changements importants sur l'île, sans céder sur l'essentiel.
«Devant l'ennemi, nous ne devons pas donner l'impression d'avoir l'âme charitable», avait-il affirmé dans un rare entretien accordé au Sol de Mexico en 1993, pour justifier sa réputation d'homme implacable.
Une intransigeance maintes fois démontrée. À la tête des forces armées révolutionnaires (FAR) pendant 50 ans, il a su transformer des troupes de rebelles idéalistes en un appareil militaire efficace de 300 000 soldats qui contrôle des pans entiers de l'économie (tourisme, agriculture).
Pragmatisme
Dans un geste qui avait marqué les esprits en 1989, Raul Castro n'avait pas hésité à soutenir la décision de justice de lever le pardon octroyé au général Arnaldo Ochoa : ce dernier sera fusillé avec trois autres officiers pour trafic de drogue.
Des dizaines d'opposants ont été libérés de prison par Raul Castro grâce à la médiation de l'Église Catholique, mais les dissidents affirment que les arrestations arbitraires se sont multipliées sous son mandat, même si elles sont généralement brèves.
«Changer ce qui doit être changé» : sous ses lourdes paupières cachées par des lunettes, Raul Castro défend la nécessité de réformes, tant qu'elles ne remettent pas en cause les acquis du parti unique.
Sous sa férule, le pays s'est ouvert à l'initiative privée, son gouvernement a levé les restrictions empêchant les Cubains de voyager à l'étranger et autorisé l'achat et la vente des voitures et logements par les particuliers.
Dans le cadre d'une «actualisation», il a également ouvert son pays à l'investissement extérieur.
Après avoir longtemps préparé son peuple à une invasion américaine, Raul Castro annonce à la surprise générale en 2014 un rapprochement avec Washington, tournant la page de plus d'un demi-siècle de défiance et de tensions. En 2016, il recevait Barack Obama à La Havane.
Raul s'est «ouvert à des changements de politique, mais pas à celui du système politique lui-même. Il n'a jamais été question d'autre chose que du maintien du parti unique et d'introduction de doses d'économie de marché de façon partielle et limitée», résume l'universitaire cubain Arturo Lopez-Levy, auteur du livre «Raul Castro and the New Cuba, a Close-up view of change.»
Patriarche discret
En novembre dernier, c'est Raul qui a annoncé au monde la mort de Fidel Castro, mais il n'a jamais fourni de détails sur ce décès. «C'est un homme de pouvoir parce que c'est un homme de secrets», affirme l'homme d'affaires mexicain Mario Vasquez Raña, qui s'était entretenu avec lui en 1993.
Quant à savoir qui va lui succéder en février prochain, seuls lui et ses proches le savent, même si son premier vice-président et numéro deux du gouvernement, Miguel Diaz-Canel, 57 ans, semble tenir la corde. Le futur ex-président devrait toutefois garder la main sur le Parti communiste cubain et maintenir l'armée sous son autorité.
Sur le volet personnel, l'ancien agent de Moscou et ami de Raul Castro, Nicolas Leonov, a évoqué dans un livre l'amour de Raul Castro pour les arbres, son goût pour la natation et les promenades et ses qualités de blagueur.
Raul Castro a été marié pendant 48 ans à Vilma Espin, sa compagne d'armes décédée en 2007. Il a trois filles et un fils, ainsi que neuf petits enfants et une arrière-petite-fille. Son fils Alejandro est un éminent colonel qui a représenté son pays de 2013 à 2014 dans les négociations secrètes ayant conduit au dégel historique avec les États-Unis.
Une commerçante de San Luis, à Cuba, inscrit la ration de nourriture dans une <em>libreta</em>, ce carnet d'approvisionnement qui date de 1963, lorsque le pays a commencé à subir les effets de l'embargo américain.
La libreta, symbole de l'égalitarisme cubain
D'un bout à l'autre de Cuba, chaque habitant sait qu'il y aura toujours quelque chose sur la table grâce à sa «libreta», carnet d'approvisionnement et emblème de l'égalitarisme communiste que Raul Castro a voulu supprimer avant de se raviser.
Le président cubain quittera le pouvoir en février prochain, mais il est très probable que le petit livret couleur sable lui survive.
Derrière le projet avorté de mettre un terme à ce système d'approvisionnement universel, affleure le défi majeur du pays communiste : ouvrir l'économie sans sombrer dans le capitalisme. Un chemin prudemment ouvert par Raul Castro et qui devra être prolongé par son successeur.
En 1963, Cuba commence à sentir les effets du strict embargo américain et subit ses premières pénuries. Dans l'adversité, les révolutionnaires adoptent la libreta, un carnet de rationnement subventionné pour tous les foyers de l'île.
Depuis lors, chaque famille cubaine reçoit tous les mois, et sans distinction, des produits alimentaires de première nécessité contre le dixième de leur valeur sur le marché noir.
L'État cubain dépense chaque année un milliard de dollars pour fournir le minimum vital à ses 11,2 millions d'habitants. En 2011, Raul Castro avait affiché son souhait de supprimer graduellement ce carnet, arguant notamment de son coût exorbitant. Mais depuis aucune mesure n'a été prise.
«Tout le monde mange»
Esther Rodriguez et son époux cultivent des mangues et élèvent des porcs à El Caney, dans les montagnes de l'«Oriente», l'est cubain. L'État leur achète l'essentiel de leur production et une bonne année ne leur rapporte que quelque 125 dollars.
À 61 ans, Esther gère une libreta pour quatre personnes, mais elle n'a plus que deux bouches à nourrir depuis que ses enfants sont partis. Ce carnet «fut la meilleure mesure qu'ils ont prise, parce que tout le monde mange. S'ils l'enlèvent, il va y avoir des problèmes».
Et la maintenir seulement pour les plus démunis «reviendrait à diviser le pays en deux [...] et Cuba est entière, c'est tout le monde ou rien», martèle-t-elle.
À Cayo Granma, village de pêcheurs de l'extrême est de Cuba où vivent 1200 personnes, les clients de la «bodega» locale qui fournit les détenteurs du livret sortent avec des paniers chichement garnis.
L'un d'eux, Noel Santiesteban, professeur à la retraite de 65 ans qui se déplace en fauteuil roulant, affirme que la libreta offre «la garantie que tu vas avoir quelque chose à mettre sur la table, même si ce n'est pas grand-chose».
De fait, depuis plusieurs années, l'éventail des produits rétrécit d'année en année. Quelques oeufs, de l'huile, du riz, du sucre, des haricots rouges, du pain, du poulet et du café, rien de plus. Le tout permet au maximum de se nourrir pendant deux semaines. Auparavant, les dotations étaient supérieures et variées, et incluaient jusqu'à une portion généreuse de cigarettes.
M. Santiesteban reçoit l'équivalent de 12 dollars de pension chaque mois et souhaite que l'économie s'améliore pour que «la libreta puisse disparaître».
À l'évocation de cette perspective, il affirme qu'il se sentira «comme quand une vieille fiancée nous quitte: on ne voulait pas qu'elle parte, mais on est content qu'elle ne soit plus là».
Obsolète
Luis Silva est l'humoriste le plus populaire de Cuba. À 39 ans, son personnage de Panfilo, un retraité débonnaire et railleur suivi chaque soir par des millions de téléspectateurs, a reçu la visite de l'ex-président américain Barack Obama en marge de son voyage officiel historique l'année dernière.
Dans un récent épisode de son feuilleton, Panfilo chantait : «Mettez la libreta au panthéon, elle a déjà rempli sa fonction!», déclenchant les rires du public.
«Les gens l'ont déjà un peu jetée aux oubliettes. Bien sûr on l'utilise toujours [...] mais je pense que personne ne peut vivre avec ce qu'ils donnent» dans ce carnet, explique-t-il à l'AFP.
«Il y a des gens qui ignorent la libreta, ils n'achètent rien avec», souligne encore l'humoriste, précisant que son foyer fait partie de ceux qui l'utilisent encore.
«C'est un système assez obsolète», constate l'économiste cubain Pavel Vidal. «Un fossile», reprend un autre économiste, Mauricio Miranda.
Pour M. Vidal, tant que l'économie et les salaires (moins de 30 dollars par mois en moyenne, NDLR) ne s'amélioreront pas, une grande partie de la population dépendra «de l'approvisionnement universel pour ne pas sombrer dans la misère».
M. Miranda considère de son côté qu'il serait préférable de viser en priorité les plus nécessiteux. «Pour quel motif doit-on permettre à une personne ayant des revenus relativement élevés d'acheter quelques oeufs à bas prix?», s'interroge-t-il.
Mais Raul Castro a renoncé à assumer le coût politique d'une suppression. «La décision incombera à la prochaine génération de dirigeants cubains», dit M. Vidal.