Très attaché à la langue catalane et passionné d’histoire, Carles Puigdemont gardera en tête, à l’adolescence, la répression imposée à sa région rebelle après la guerre civile (1936-1939).

Puigdemont, l’homme qui a poussé la Catalogne à rompre

BARCELONE — Président de la Catalogne destitué par Madrid, Carles Puigdemont a poussé le parlement de sa région à déclarer l’indépendance, un rêve de jeunesse pour lequel il appelle ses partisans à continuer de se mobiliser pacifiquement.

Aux yeux du monde, l’ancien journaliste de 54 ans à l’épais casque de cheveux bruns est désormais le visage du mouvement indépendantiste catalan, qui avait réuni 47,7 % des voix aux élections régionales de 2015.

Les milieux économiques parlent d’un «effet Puigdemont» sur des entreprises fuyant la région. «Puigdemont en prison», criaient samedi des défenseurs de l’unité de l’Espagne manifestant à Madrid au lendemain de la proclamation d’une «république» par le parlement catalan.

Comment comprendre la détermination de cet heureux mari d’une Roumaine, père de deux petites filles, qui dit envisager sans peur son arrestation?

Rescapé d’un accident

Dans une biographie publiée en 2016, un journaliste ami, Carles Porta, l’a décrit en homme «honnête et résilient», indépendantiste de toujours au caractère de «coureur de fond». «Il a cette qualité [ou ce défaut] : il est têtu», glissait-il.

Anonymement, un adversaire dans la région accable un président catalan «n’ayant pas un grand bagage intellectuel» mais qui, depuis ses 16 ans, a «l’indépendantisme dans le sang» et des «convictions radicales».

Son destin a changé un jour de janvier 2016 quand il a été appelé à diriger une coalition hétéroclite de séparatistes, résolus à mener les 7,5 millions de Catalans vers l’indépendance.

Maire de Gérone (98 000 habitants) depuis 2001, le député catalan remplaçait soudain un autre conservateur à la tête de la région : Artur Mas, dont le profil de récent converti au séparatisme et les politiques d’austérité avaient braqué les indépendantistes d’extrême gauche.

Mas lui légua un pesant costume : celui d’ennemi n°1 du gouvernement espagnol du conservateur Mariano Rajoy, avec lequel aucun dialogue ne s’est engagé.

Rare point commun entre Rajoy et Puigdemont : tous deux ont souffert dans leur jeunesse de terribles accidents de voiture. Rajoy en garde les cicatrices sous sa barbe, Puigdemont sur la lèvre et au front, sous la frange.

Carles Puigdemont est né en 1962 dans la maison de sa famille à Amer, village du Piémont pyrénéen, à une centaine de kilomètres de Barcelone et de ses élites.

Fils et petit-fils de modestes pâtissiers, deuxième de huit enfants, il n’a que 9 ans quand il est envoyé en pension et «apprend à être un battant», rapporte M. Porta.

Le dictateur Francisco Franco meurt l’année de ses 13 ans.

Très attaché à la langue catalane et passionné d’histoire, l’adolescent gardera en tête la répression imposée à sa région rebelle après la guerre civile (1936-1939).

En 1980, il rejoint le parti Convergence démocratique de Catalogne (CDC, conservateur et nationaliste) de Jordi Pujol, qui négocie avec Madrid une plus grande autonomie pour la région.

Entré comme correcteur en 1982 au journal nationaliste Punt Avui, il finira rédacteur en chef, combinant journalisme et militantisme.

Les indépendantistes catalans dans son genre sont alors rares.

Lui s’en va à l’été 1991 étudier le cas de la République de Slovénie qui, dans la foulée d’un référendum interdit, vient de faire une déclaration d’indépendance de la fédération de Yougoslavie, suivie d’un court conflit armé.

Les années suivantes, il plaide pour l’élargissement de la base sociale de l’indépendantisme, dans la non-violence comme Gandhi : «ne pas se dépêcher, faire ça bien», rapporte son biographe.

Très à l’aise avec les nouvelles technologies, parlant anglais, français et roumain, il a aussi fondé une agence de presse catalane, un journal en anglais sur la Catalogne, et présidé l’Association des communes pour l’indépendance. «Il a un grand sens de la mise en scène et sait utiliser les médias», souligne le politologue Anton Losada.

«Terre promise»

Depuis cinq ans, d’immenses manifestations réclament à Madrid un référendum d’autodétermination de la région. Une partie des Catalans lui sait gré d’avoir tenu sa promesse d’organiser, vaille que vaille, un référendum interdit le 1er octobre, émaillé de violences policières. Résultat proclamé : «90,18 %» de oui à une République catalane avec 43 % de participation.

L’autre partie crie à «l’escroquerie démocratique» destinée à légitimer une déclaration d’indépendance, et lui reproche d’avoir créé sa propre réalité en tournant le dos à l’autre moitié de la région, non indépendantiste.

Pour le politologue Joan Botella, «il y a une fuite en avant» : «Puigdemont croit être appelé par le destin pour conduire les Catalans à la terre promise, son entourage est très peu prévisible et il n’est pas discipliné vis-à-vis de son parti, où l’on s’inquiète.» Mais «il n’apparaît pas du tout comme l’illuminé fanatique décrit à Madrid», dit-il.

Samedi, malgré l’annonce de sa destitution par Madrid, le séparatiste a signé son discours d’un «Carles Puigdemont, président de la Generalitat [gouvernement] de Catalogne». Il a appelé à «s’opposer démocratiquement» à la mise sous tutelle de la Catalogne, sans préciser comment.