Les arrestations ont jeté une ombre sur les récentes ouvertures du prince héritier Mohammed ben Salmane, y compris sa décision historique de lever le 24 juin l’interdiction de conduire pour les femmes.

Plusieurs militants des droits des femmes détenus en Arabie saoudite

DUBAÏ — L’Arabie Saoudite détient et interroge au moins 10 militants des droits des femmes — sept femmes et trois hommes — qui n’ont aucun accès à un avocat, selon des personnes au fait du dossier.

Les détentions sont considérées comme le point culminant d’une répression constante de ceux qui sont perçus comme étant des détracteurs du gouvernement.

Des sources ont indiqué, sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles, que les militants avaient eu droit à un seul appel à leurs proches inquiets, mais que l’une des femmes était tenue entièrement au secret.

La rafle a commencé le 15 mai, lorsque la police a arrêté les 10 militants, dont certains dans la capitale, Riyad, et les a transférés vers la ville de Djeddah. On ne sait pas exactement où ils se trouvent. La presse saoudienne rapporte que les arrestations ont été effectuées par des forces qui dépendent directement du roi et du prince héritier.

Des militants ont déclaré que sept de ces personnes participaient à des efforts pour créer une organisation non gouvernementale appelée Amina qui offrirait un soutien et un abri aux victimes de violence conjugale. Ils avaient récemment soumis leur demande au gouvernement pour créer l’ONG.

Les arrestations ont jeté une ombre sur les récentes ouvertures sociales du prince héritier Mohammed ben Salmane, y compris sa décision historique de lever le 24 juin l’interdiction de conduire pour les femmes. Le royaume saoudien est le seul pays au monde à interdire aux femmes de conduire un véhicule automobile.

Amnistie internationale affirme que les promesses de réforme du prince Mohammed «tombent à plat au milieu de la répression croissante à l’endroit des voix dissidentes dans le royaume». «Ses promesses sont très minces si ceux qui se sont battus pour le droit de conduire sont maintenant derrière les barreaux pour avoir fait pacifiquement campagne en faveur de la liberté de mouvement et de l’égalité», a déclaré Samah Hadid, directeur d’Amnistie internationale pour le Moyen-Orient.

Cette répression survient au moment où l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont promis 100 millions $US à un fonds de la Banque mondiale pour les femmes entrepreneures, que la fille du président américain Donald Trump, Ivanka, a publiquement soutenu. Le prince héritier saoudien aurait ainsi tenté de contrer des rivaux régionaux comme le Qatar et l’Iran.

Une ouverture contrôlée

Lorsque le royaume a publié l’année dernière son décret royal annonçant que les femmes seraient autorisées à conduire en 2018, les défenseurs des droits des femmes ont été contactés par la cour royale et mis en garde contre les entrevues aux médias ou des interventions sur les médias sociaux.

Après les mises en garde, certaines femmes ont quitté le pays pendant un temps et d’autres ont cessé d’exprimer leurs opinions sur Twitter. Au cours des dernières semaines, des militants ont déclaré que des dizaines de militants des droits des femmes s’étaient également fait interdire de voyager à l’étranger.

Plusieurs des femmes récemment détenues sont considérées comme des icônes du mouvement des droits des femmes saoudiennes et ont réclamé la fin des lois sur la tutelle qui permettent aux hommes de décider si une femme peut se marier, obtenir un passeport ou voyager à l’étranger. Leur mouvement était considéré comme s’inscrivant dans le cadre d’une initiative plus large pour les droits démocratiques et civiques dans le royaume.

Leur plaidoyer, bien que tempéré ces dernières années par la crainte d’une arrestation, représentait l’un des rares espaces de militantisme dans le royaume, où toutes les manifestations sont illégales et où toutes les décisions majeures reposent sur le roi Salmane et le prince héritier.

«Diffamer la réputation de l’État»

Au cours des dernières années, les autorités ont sévèrement réprimé les défenseurs des droits de la personne, dont des membres de l’Association saoudienne des droits civils et politiques, aujourd’hui dissoute, connue sous le sigle HASEM. Les membres fondateurs du groupe purgent de longues peines de prison en vertu d’une loi antiterroriste radicale datant de 2014, qui définit en tant que terrorisme des actes aussi vagues que «diffamer la réputation de l’État».

Le ministère de l’Intérieur n’a pas nommé les 10 personnes arrêtées, mais a déclaré qu’elles faisaient l’objet d’une enquête pour avoir communiqué avec des «entités étrangères» afin de recruter des personnes occupant des postes sensibles au sein du gouvernement et de fournir de l’argent à des étrangers pour déstabiliser le royaume et lui nuire.

Des experts juridiques cités dans des médias officiels saoudiens affirment que les membres du groupe pourraient être condamnés à 20 ans de prison et, bien que peu probable, faire face à des accusations de trahison passibles de la peine de mort.

Des militants des droits de la personne qui ont parlé sous couvert de l’anonymat par crainte de représailles affirment qu’on compte parmi les 10 personnes arrêtées trois militantes saoudiennes des droits des femmes, à savoir Loujain Al-Hathloul, Aziza Al-Yousef et Eman Al-Najfan.