Okawa: le village qui ne veut pas mourir [VIDÉO]

Troisième de trois — Au Japon, le vieillissement de la population est en train de redessiner la carte du pays. Plusieurs régions se meurent. Plus de 8,5 millions de maisons sont abandonnées. Des milliers villages sont en voie de disparition. Mais sur l’île de Shikoku, le petit village d’Okawa refuse de mourir. Pour combien de temps encore?

Vous voulez savoir à quoi pourrait ressembler le Québec dans 15 ou 20 ans? Alors suivez LE SOLEIL pour une série de trois reportages sur le Japon, le pays le plus âgé du monde. Au pays du Soleil levant, près de 30 % de la population a dépassé le cap des 65 ans, contre 19 % au Québec. Et ça ne fait que commencer. Du code de la route au magasinage, en passant par le travail, le manga, les loisirs et le cinéma... porno, les Japonais sont obligés de réinventer la vieillesse. Dans cette troisième partie, nous faisons le portrait du village d’Okawa, dans le sud-est.

Un peu avant d’arriver au village d’Okawa, le paysage ressemble à une carte postale. Une rivière de couleur émeraude. Des montagnes acérées, où s’accrochent quelques petits nuages.

Jean-Simon Gagné au Japon. Les ex-citadins Yosuke et Cinema Watanuki ont rénové une maison ancienne avec l’aide de la municipalité. Le couple et leurs quatre enfants sont devenus LE success story local.

Sur la route, les habitants disent à la blague que vous allez croiser plus de singes que d’humains. Ici, les macaques japonais semblent plus nombreux que jamais. Ce sont plutôt les humains qui sont en voie de disparition…

Au début des années 1960, le village d’Okawa, comptait plus de 4100 habitants. En 2019, ils ne sont plus que 406. La moitié ont plus de 65 ans. Le quart a dépassé 80 ans. En 2018, Okawa a célébré cinq naissances. Pas de chance, il a aussi enregistré sept morts...

Une maison abandonnée dans le village Motoyama non loin d’Okawa.

«Le village le moins peuplé du Japon»

Un jour, il y a deux ans, le maire d’Okawa, Kazuhito Wada, en a eu ras-le-bol. Ras-le-bol d’assister à l’agonie du village. Ras-le-bol des maisons abandonnées. Ras-le-bol de voir les jeunes s’en aller. Ras-le-bol de tenir des réunions du conseil municipal devant une salle quasiment vide.

Le maire a explosé. Selon le Japan Times, il a fait inscrire sur sa carte de visite : «Okawa, le village le moins peuplé du Japon, à part sur les îles perdues». 1 Il a multiplié les déclarations à l’emporte-pièce. Il a menacé d’abolir le conseil municipal. À quoi bon tout le bla-bla-bla si personne ne s’y intéresse?

La nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre. Du genre : «Un village du bout du monde veut en finir avec les élections!» À Tokyo, au moins un constitutionnaliste s’est penché sur la question. L’affaire s’est même rendue jusqu’à Londres, où le très sérieux The Guardian a parlé d’Okawa et de son maire en colère.

Beaucoup de cheveux blancs

Le maire Wada devient songeur lorsqu’il revient sur l’épisode. «Les journalistes m’ont cité tout de travers. Je recevais des appels de partout. J’étais tellement stressé que mes cheveux sont devenus blancs. Même mes sourcils ont blanchi! Au moins, j’ai provoqué un sursaut, conclut-il. Je voulais que les gens s’impliquent. C’est tout.»

«L’important, c’est de ne pas descendre en dessous du chiffre fatidique de 400 habitants», prévient le maire. Plus bas, il faudrait probablement diminuer le nombre d’enseignants à l’école, qui ne compte plus que 32 élèves. Qui sait si le médecin viendrait encore trois fois par semaine? Et recevrait-on l’argent qui permet d’offrir un autobus à prix modique aux citoyens âgés vivant dans les montagnes?

Une maison abandonnée dans le village Motoyama non loin d’Okawa.

Kazuhito Wada convient que la survie d’Okawa ne tient qu’à un fil. Il redoute par-dessus tout que le village soit victime d’une fusion «juste pour réduire les services et économiser de l’argent».

Est-il trop tard? «Peut-être pas, répond-il. Tout dépendra de notre capacité à attirer des jeunes.»

«Le grand bonheur»

Au début des années 1960, le village d’Okawa comptait 4100 habitants. Puis, la mine de cuivre a fermé. Et la construction d’un énorme barrage a englouti pour toujours des dizaines de bâtiments. Lors des périodes de sécheresse, on voit encore apparaître le toit de l’ancien centre communautaire… comme un remords.

Aujourd’hui, la survie du village passe par de nouveaux citoyens comme Kenji Nishimura, 28 ans. Jusqu’en 2015, Nishimura travaillait dans le secteur de la construction, à une centaine de kilomètres de Tokyo. Il a entendu parler d’Okawa un peu par hasard, grâce à un programme gouvernemental. Il a décidé de plonger, même si ses parents étaient contre.

Quatre ans plus tard, Nishimura ne regrette rien. Il s’est établi dans le village. Il a marié une fille du coin. Au printemps, il a même été élu conseiller municipal. Il parle avec passion d’un plan de 10 ans pour relancer la municipalité, en misant sur l’agriculture, l’élevage et le tourisme.

Jean-Simon Gagné au Japon. Un aperçu du village d’Okawa, dans la préfecture de Kochi.

Dans le centre communautaire qui sert à la fois de resto et de point de vente pour les produits locaux, le conseiller montre fièrement les échantillons d’une campagne pour inciter les citadins à venir s’installer ici. «Trouvez le grand bonheur dans un petit village», clame une affiche. Ou encore : «Chez nous, il n’y a pas de supermarché et pas de bistro, mais les enfants jouent dans la forêt» …

Enfants du désastre

Dans le village voisin, les ex-citadins Yosuke et Cinema Watanuki ont rénové une maison ancienne avec l’aide de la municipalité. Ils font pousser 20 sortes de légumes. Ils produisent plus de riz que leur famille n’en consomme. De toute manière, ils n’ont pas besoin de beaucoup d’argent. Même leur auto fonctionne avec de l’huile de soja recyclée...

Le couple Watanuki et leurs quatre enfants sont devenus LE success-story local. «Nous sommes ici pour que nos enfants connaissent autre chose, explique Yosuke. Nous ne les empêcherons pas de jouer aux jeux vidéos. Plus tard, il est très probable qu’ils partent en ville. Au moins, ils choisiront leur vie en connaissance de cause.»

Avant, Yosuke et Cinema avaient touché à l’agriculture et à la restauration. Avant, ils menaient une vie à peu près normale, près de Shizuoka. Pour eux, comme pour beaucoup de Japonais de leur génération, le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011, ont marqué un tournant. Tchernobyl aux portes de la plus grande ville du monde, ça change une vie.

«Le gouvernement essayait de rassurer la population, rappelle Yosuke. Mais en communiquant avec des amis de l’étranger, nous apprenions le contraire. Pendant plusieurs jours, nous avons eu peur qu’une partie du Japon soit balayée par un nuage radioactif. Les gens entreposaient des choses chez eux, comme pour la fin du monde.»

Sur cette affiche qui fait la promotion du village d'Okawa on peur lire: «Trouvez le grand bonheur dans un petit village». Ou encore : «Chez nous, il n’y a pas de supermarché et pas de bistro, mais les enfants jouent dans la forêt» …

«Après, les choses n’étaient plus pareilles. Pour nous, ce fut le déclic.»

Épilogue

Le couple Yosuke n’est pas seul. Beaucoup de Japonais surnomment pudiquement le tsunami et l’accident nucléaire de 2011 «le désastre». Des années plus tard, les blessures ne sont pas totalement guéries. Il y a eu plus de 15 000 morts. 15 0000 déplacés. Très loin d’Okawa, à quelques kilomètres de la centrale maudite, tout au nord du Japon, un homme a même installé cabine téléphonique au milieu de nulle part. Elle n’est pas branchée, mais ça ne fait rien.

Les gens brisés par le chagrin viennent y parler à leurs morts, quand ils n’en peuvent plus… 2

Le Soleil s’est rendu au Japon dans le cadre d’un programme de bourse offert par le Foreign Press Center Japan (FPCJ).

Jean-Simon Gagné au Japon. Le conseiller municipal Kenji Nishimura dans le centre communautaire qui sert à la fois de resto et de point de vente pour les produits locaux.

Notes :

(1) Japan’s Shrinking Rural population Poses a Dilemna for Democracy, The Japan Times, 7 août 2017.

(2) Au Japon, la cabine téléphonique où l’on vient parler à ses morts, L’Obs, 13 juin 2019.

(3) Inside the Japanese Town that Pays Cash for Kids, CNN, 3 février 2019.

(4) One Shrinking Japanese Town’s Plan : Give Away Houses for Free, cbs.news. 27 octobre 2019.

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CITADINS DEMANDÉS

En 2019, 93% des Japonais vivent dans les villes. 3 La population du grand Tokyo continue de grandir, pendant que la moitié des régions vivent le «Kaso», le dépeuplement. Plus d’un millier de villages sont menacés de disparition.

À travers le pays, on trouve plus de 8,5 millions de maisons abandonnées. Souvent, les héritiers sont trop loin ou trop âgés pour récupérer le bâtiment.

Les villages déploient toutes sortes de stratégies pour faire réhabiter les maisons laissées vides. Ainsi, la petite ville d’Okutama, à deux heures de Tokyo, offre gratuitement ses maisons désertées, à condition que d’y demeurer 15 ans... 4

Pour sa part, le gouvernement japonais envisage de subventionner les habitants des 23 quartiers de Tokyo les plus peuplés, pour qu’ils déménagent «ailleurs». Déjà, un programme du ministère de l’Intérieur et des Communications permet aux administrations locales de recruter des citadins. À la fin de l’été, plus de 5 530 Japonais s’y étaient inscrits. Pour s’installer en région, chaque participant reçoit une somme pouvant atteindre 49 000 $, sur une période de 3 ans.

À terme, le programme sera étendu à 8 000 personnes, principalement des jeunes. Pour l’instant, les statistiques suggèrent que six participants sur 10 s’installent définitivement sur les lieux, après trois ans. Un succès appréciable, mais qui représente tout de même une goutte d’eau dans l’océan... Jean-Simon Gagné

Le Soleil s’est rendu au Japon dans le cadre d’un programme de bourse offert par le Foreign Press Center Japan (FPCJ).