Le directeur du centre Bio-Ken spécialisé dans les serpents venimeux, Royjan Taylor, extrait du venin d’une vipère heurtante dans son laboratoire de Watamu, au Kenya, le 13 février.

Morsures de serpents: un poison toujours aussi meurtrier [PHOTOS]

WATAMU — Le 15 juin 2015, la vie de Chepchirchir Kiplagat, aujourd’hui âgée de 8 ans, a basculé: mordue par un serpent venimeux, elle a perdu l’usage de son côté gauche. Scholar, sa petite soeur de deux ans, dormait à ses côtés. Mordue elle aussi, elle n’a pas survécu.

«C’était difficile de comprendre ce qu’il se passait, car les enfants pleuraient», se remémore leur père, Jackson Chepkui, un éleveur kényan de 39 ans. Puis «nous avons vu les deux points rouges sur le poignet» de Chepchirchir et «nous avons compris: elles avaient été mordues par un serpent», poursuit-il, interrogé à son domicile des environs du lac Baringo (centre-ouest du Kenya).

Le temps de trouver de nuit une moto-taxi, Chepchirchir et son père arrivent au centre de soins de la localité voisine, Marigat, à 01H00 du matin. La fillette est redirigée vers l’hôpital de Kabarnet, qui n’a plus d’antivenin en stock, et finit par être admise à 05H00 du matin à l’hôpital régional d’Eldoret, à 90 km. Elle y restera plus de deux mois.

Chaque année, les envenimements (morsures de serpent avec injection de venin) touchent 2,7 millions de personnes dans le monde, essentiellement dans des régions tropicales et pauvres, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Entre 81.000 et 138.000 personnes en meurent, et 400.000 survivants souffrent de séquelles permanentes.

Chepchirchir Kiplagat, accompagnée ici de son père, Jackson Chepkui, a perdu l’usage de son côté gauche après avoir été mordue par un serpent en juin 2015.

«Tellement de souffrances» 

Des histoires comme celle de Chepchirchir, cette accumulation d’absence de mesures de prévention (une moustiquaire fait souvent la différence), de difficulté d’accès à un centre de santé proche et d’indisponibilité d’antivenin (ou de mauvaise qualité), Royjan Taylor en a entendu des centaines au cours de sa carrière et trouve chacune d’elles tout aussi révoltante.

Parce que ce n’est pas une maladie qui se transmet, «ce n’est pas toujours pris au sérieux. Mais allez dans n’importe quel hôpital en Afrique et parlez-leur de morsures de serpents: ils en ont vu. C’est le même problème en Inde», explique le directeur du centre Bio-Ken spécialisé dans les serpents venimeux et installé à Watamu, sur la côte kényane.

«Nous voyons tellement de morsures de serpents, tant de souffrances, de personnes qui perdent un membre, une jambe», des gens «dont la vie est complètement foutue pour la simple raison qu’elles ont tout simplement marché sur un serpent».

Ce jour-là, l’équipe de Bio-Ken reçoit un appel sur une ligne dédiée: un serpent a été repéré par un habitant du comté.

Quelques minutes plus tard, Royjan et son collègue Boni attrapent chacun avec une pince une extrémité du reptile et dans un mouvement coordonné placent délicatement dans une boîte le spécimen du jour, une vipère heurtante - l’espèce qui a paralysé à vie Chepchirchir.

«Celui-là était bien caché», dissimulé sous des feuilles mortes. «Au moins, il ne mordra personne ici», se félicite Royjan.

De tels appels, l’équipe de Bio-Ken en reçoit en moyenne un par jour, fruit d’un long travail de sensibilisation invitant la population à contacter les spécialistes plutôt que de tenter de tuer le reptile et prendre des risques inutiles.

La côte kényane abrite certains des serpents venimeux les plus dangereux au monde - mambas noir et vert, cobra cracheur - et comme dans d’autres régions rurales et pauvres d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Inde, ces serpents posent un réel problème de santé publique, très longtemps ignoré.

Le directeur du centre Bio-Ken spécialisé dans les serpents venimeux, Royjan Taylor, manipule un petit serpent dans son laboratoire de Watamu, au Kenya, le 13 février.

500 000 traitements en 2024

Les choses sont toutefois en train de changer et 2019 pourrait devenir une année charnière dans la prévention et la prise en charge des morsures de serpents dans les pays à faibles et moyens revenus.

Un pas important a été franchi en 2017 lorsque, sous la pression d’une vingtaine de pays et d’organisations comme Médecins sans frontières (MSF), Health Action International (HAI) ou Global Snakebite Initiative, l’OMS a inscrit les morsures de serpents sur la liste des maladies tropicales négligées.

Et, le 21 février, un groupe de travail de spécialistes mis sur pied par l’OMS a dévoilé une stratégie de réponse globale aux envenimements, qui ambitionne de réduire de moitié d’ici 2030 le nombre annuel de décès et d’infirmités. Cette feuille de route sera officiellement lancée en mai.

Dans son rapport, le groupe travail de l’OMS dresse un constat sans appel: «Comme beaucoup d’autres maladies de la pauvreté, les morsures de serpent ne parviennent pas à attirer les investissements et l’attention nécessaires des pouvoirs publics...»

«C’est largement dû à la démographie des populations affectées et à leur manque de poids politique», ajoutent sans détour les auteurs.

Pour diviser par deux le nombre annuel de victimes, l’OMS veut améliorer toute la chaîne de prise en charge des patients. L’objectif est de rendre disponibles sur le marché 500.000 traitements d’antivenin efficaces pour l’Afrique subsaharienne par an d’ici 2024. Puis 3 millions par an à l’échelle mondiale en 2030.

L’OMS entend pour ce faire restructurer la filière de production des antivenins. Un travail débuté avec une étude sur l’efficacité et les effets secondaires des produits existant sur le marché de l’Afrique subsaharienne, dont les résultats sont attendus dans les prochains mois.

Un important volet du programme de l’OMS concerne aussi l’éducation des populations (comment mieux prévenir les risques?) et celle, cruciale, des personnels médicaux.

Dans une étude conduite fin 2017-début 2018 dans une centaine de centres de santé du comté de Kilifi (Kenya) par HAI, 86% des soignants interrogés disaient ne pas avoir été formés pour traiter les morsures de serpents.

Un cobra cracheur noir du centre Bio-Ken de Watamu

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POUR EN FINIR AVEC LES MORSURES DE SERPENTS: PLUS D’ANTIVENINS

Pour soigner les victimes de serpents venimeux, l’Afrique a besoin d’antivenins efficaces, d’un coût abordable et en quantités suffisantes, ce qui n’est actuellement pas le cas, au grand dam des spécialistes et organisations oeuvrant en première ligne contre les effets ravageurs de ces morsures.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de prendre le problème à bras-le-corps et vient de publier une feuille de route globale pour diminuer de moitié à l’horizon 2030 le nombre annuel de décès (entre 81.000 et 138.000 actuellement) et de personnes souffrant de séquelles permanentes (400.000) provoquées par les morsures de serpents.

Aux côtés de la formation des personnels de santé et de la sensibilisation des populations à risque, l’OMS met un accent tout particulier sur les antivenins, pierre angulaire du traitement des victimes.

La méthode, mise au point à la fin du 19e siècle, n’a guère évolué depuis 50 ans: il s’agit d’extraire du venin du serpent dont on veut protéger la population et de l’injecter par doses progressives à un animal de bonne taille, souvent un cheval, pendant plus d’une année.

L’animal développe des anticorps, lesquels sont ensuite collectés dans le sang de l’animal et purifiés. L’antivenin est conditionné dans une ampoule en verre et prêt à être utilisé, en intraveineuse.

«Aucune donnée clinique»

Le secteur des antivenins pour l’Afrique a été complètement bousculé lorsque le laboratoire français Sanofi a arrêté la production en 2014 de son antivenin polyvalent «FAV-Afrique», essentiellement pour des raisons de rentabilité. Les dernières doses ont été utilisées en 2016.

Différents acteurs africains ou indiens se sont alors engouffrés dans la brèche, en proposant des antivenins à l’efficacité plus ou moins avérée.

L’ONG australienne Global Snakebite Intiative, spécialiste de la question des morsures de serpents, dénonce «l’introduction opportuniste de contrefaçons de mauvaise qualité ou d’antivenins inappropriés», avec souvent «des effets désastreux», et des prix en hausse pour compenser la baisse des ventes.

Médecins sans frontières (MSF) a ainsi dû se résoudre à mener sa propre évaluation des produits en circulation pour déterminer ceux à retenir pour ses centres de soins. «Nous évaluons les antivenins existants, qui pour la plupart ont été mis sur les marchés sans aucune donnée clinique, sans aucune donnée d’efficacité ou d’innocuité chez l’homme», explique Julien Potet, responsable des maladies tropicales négligées au sein de MSF.

Et quand la qualité des produits n’est pas remise en cause, c’est leur disponibilité qui fait défaut. Ainsi, une étude de 2018 menée par l’École de médecine tropicale de Liverpool soulignait qu’un antivenin sud-africain polyvalent avait prouvé son efficacité, mais qu’il était très difficile de s’en procurer en dehors de l’Afrique australe.

«Le marché reste volatil», confirme M. Potet: «Ce sont de petits producteurs et le marché des antivenins africains est assez limité. En général, ils (les fabricants) attendent d’avoir une commande de plusieurs personnes en même temps qui justifie le lancement d’une production (...) Il faut donc vraiment anticiper la demande.»

Une infirmière du centre Bio-Ken tient une fiole d’antivenin, le 14 février.

Efficacité et innocuité

«Nous n’avons pas assez d’antivenins à l’heure actuelle. Nous perdons chaque année 1.000 personnes au Kenya à cause des morsures de serpents», peste Royjan Taylor, directeur du laboratoire Bio-Ken à Watamu, sur la côte kényane, qui récolte et vend du venin pour la fabrication d’antivenin.

Tous les acteurs de la filière attendent avec impatience d’ici quelques mois les conclusions des travaux de l’OMS, qui a lancé une vaste étude des antivenins disponibles en Afrique, pour déterminer notamment leur efficacité et leur innocuité.

L’OMS ambitionne également de restructurer le marché en s’assurant de la disponibilité de 500.000 traitements antivenimeux par an d’ici 2024 en Afrique subsaharienne, puis de 3 millions de traitements dans le monde d’ici 2030.

L’organisation espère «revigorer les investissements dans la production d’antivenins et établir un environnement qui attire de nouveaux fabricants, stimule la recherche et encourage l’innovation».

«Les gouvernements et organisations internationales doivent vraiment prendre ce problème à bras-le-corps, tout simplement parce que c’est la bonne chose à faire», plaide Royjan Taylor.

Il espère «voir d’ici 5 à 10 ans, même 15, un antivenin produit pour chaque région du globe concernée et qui serait disponible gratuitement pour les habitants.»

Une échide des pyramides, un serpent de la famille des Viperidae, photographiée à Marigat, au Kenya, le 22 février

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QUELQUES CONSEILS

Si vous habitez ou voyagez dans une région tropicale abritant des serpents, qui plus est venimeux, voici quelques faits et conseils à garder en tête:

Le serpent se défend

«La règle quasiment universelle c’est que, si un serpent voit arriver un homme, le serpent prend la fuite. Il n’a aucun intérêt dans son histoire évolutive à affronter l’homme», rappelle Julien Potet, responsable des maladies tropicales négligées au sein de l’ONG Médecins sans frontières (MSF).

En général, le serpent mord quand il se sent menacé ou en cas d’accident, quand un être humain lui marche dessus par exemple.

Il est par nature très discret

Il est souvent (très) difficile de repérer un serpent dans son environnement naturel. Des millions d’années d’évolution expliquent pourquoi le mamba vert vit dans des arbres et pourquoi la vipère à cornes, installée dans des régions désertiques, est couleur sable.

Les serpents peuvent pénétrer les habitations pour y chasser des rongeurs, trouver de la nourriture ou de la chaleur. Là aussi, ils se montrent souvent discrets et peuvent se lover dans un coin ou dans un lit.

En guise de prévention

Dans la nature, des chaussures en cuir vous protégeront efficacement (même si les crocs d’un mamba noir peuvent transpercer le cuir). Des gants sont recommandés pour le travail dans les champs et jardins. Les oiseaux peuvent vous aider: de nombreuses espèces possèdent un chant d’alarme pour signaler un danger à proximité, y compris la présence d’un serpent.

Plus un habitat est rangé, plus vous avez de chances de repérer l’intrus, explique Benjamin Waldmann, de l’organisation Health Action International (HAI). «Les moustiquaires sont très efficaces pour empêcher les serpents de venir dans le lit», ajoute-t-il, sans oublier de se munir d’une lampe-torche pour se déplacer la nuit.

En cas de morsure

Toutes les morsures ne sont pas venimeuses: elles peuvent être infligées par des serpents non venimeux. Elles peuvent aussi être des morsures sèches, faites par un serpent venimeux sans injection de venin.

Il existe différents types de venins. Certains agissent sur le cerveau et provoquent une paralysie du système respiratoire; d’autres nécrosent les tissus; d’autres encore altèrent les vaisseaux sanguins et provoquent des hémorragies.

Dans tous les cas, HAI recommande de ne pas intervenir sur la plaie (ne pas la couper, ne pas la sucer, ne pas la nettoyer), d’enlever tout bracelet ou montre qui pourrait la serrer (et donc d’éviter tout garrot) et de transporter au plus vite le patient dans un centre de santé.

Clare Taylor, directrice des opérations chez Bio-Ken, laboratoire kényan spécialisé dans les serpents venimeux, rappelle que l’administration d’un antivenin se fait par perfusion et déconseille vivement à toute personne qui en disposerait de se l’injecter elle-même.

Un antivenin peut provoquer un choc anaphylactique et, avant une injection, il est préférable d’être dans une structure de santé qui dispose d’adrénaline et d’oxygène, assure-t-elle.