Les propos d’une employée de la Maison-Blanche envers John McCain, cette figure respectée de la politique américaine, ont déclenché une vive polémique.

McCain «va mourir de toute façon», lance une employée de la Maison-Blanche

WASHINGTON — L’opposition du sénateur John McCain à la nomination de la candidate pour diriger la CIA n’est pas grave, car «il va mourir de toute façon»: les propos d’une employée de la Maison-Blanche envers cette figure respectée de la politique américaine ont déclenché une vive polémique.

Selon des médias américains, la remarque visant ce sénateur atteint d’un cancer du cerveau émane de Kelly Sadler, membre de l’équipe de communication de Donald Trump, qui s’exprimait jeudi lors d’une réunion.

Interrogée à plusieurs reprises sur ce sujet, Sarah Sanders, porte-parole de la Maison-Blanche, a refusé de s’excuser au nom de l’exécutif ou d’aborder le sujet frontalement, affirmant n’avoir aucun commentaire à faire sur des propos tenus «lors d’une réunion interne».

«Nous respectons tous les Américains», a-t-elle simplement affirmé, confirmant par ailleurs que Kelly Sadler travaillait toujours à la Maison-Blanche.

Quelques heures plus tôt, la fille de John McCain, Meghan, avait estimé que l’auteure de cette remarque devait être limogée.

«Je ne comprends pas l’environnement dans lequel [ces propos] seraient acceptables et que vous puissiez revenir au travail le lendemain et garder votre emploi», a-t-elle dit sur ABC. «Ne vous en faites pas pour notre famille, nous sommes forts», a-t-elle ajouté.

Selon la presse américaine, Mme Sadler s’est excusée auprès de Meghan McCain pour ses propos.

L’épouse de John McCain, Cindy, a elle aussi réagi: «Puis-je vous rappeler que mon mari a une famille, 7 enfants et 5 petits-enfants», a-t-elle écrit sur Twitter, en s’adressant directement à Kelly Sadler.

L’ancien vice-président démocrate Joe Biden, un ami proche de M. McCain, s’est également indigné. «Les gens se demandaient quand l’administration toucherait le fond en matière de décence. C’est arrivé hier», a-t-il dit dans un communiqué.

«Étant donné le manque de respect de la Maison-Blanche envers John et d’autres, cette collaboratrice n’est pas l’exception à la règle, mais son incarnation», a-t-il ajouté.

Nomination de Gina Haspel

Depuis son fief, M. McCain s’est opposé à la nomination de Gina Haspel, choisie par le président Trump pour diriger la CIA où elle a passé plus de 30 ans, en raison de son rôle controversé dans des programmes d’interrogatoires poussés après le 11 septembre. Elle avait dirigé pendant au moins une partie de l’année 2002 une prison secrète de la CIA en Thaïlande, où des détenus suspectés d’appartenir à Al-Qaïda ont été torturés.

M. McCain est un héros de la guerre du Vietnam, où il a passé plus de cinq ans comme prisonnier de guerre et a été torturé pendant sa captivité.

Un animateur de la chaîne TV Fox Business s’est également excusé jeudi auprès du sénateur sur Twitter pour ne pas avoir contredit un de ses invités qui affirmait que M. McCain avait parlé sous la torture pendant sa détention au Vietnam. Cette accusation, déjà lancée en 2008, s’était révélée fausse.

La chaîne a annoncé vendredi que l’invité, le général en retraite Thomas McInerney, ne serait désormais plus invité.

Le président Donald Trump s’en était déjà pris aux états de service de M. McCain pendant la campagne électorale de 2016. «C’est un héros parce qu’il a été capturé? J’aime les gens qui n’ont pas été capturés», avait-il lancé.

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LE CONGRÈS SE PRÉPARE AUX ADIEUX DE MCCAIN

Si le Sénat espère toujours un retour de John McCain, beaucoup de ses collègues semblent résignés à ne plus jamais le revoir à Washington.

Plus d’une douzaine de sénateurs — dont plusieurs amis de l’élu depuis un quart de siècle ou davantage — reconnaissent, lors de conversations discrètes et délicates avec l’AFP au Capitole, avoir peine à s’habituer à un Sénat sans celui qui fait figure de géant dans le milieu.

Tous aspirent au retour en politique active de ce monument du parti républicain, mais certains admettent, en privé, que cela pourrait ne jamais arriver.

L’ancien candidat à l’élection présidentielle de 2008 n’a pas fait d’apparition au Congrès depuis le début de l’année.

«Il me manque tout le temps», confie à l’AFP le sénateur démocrate Michael Bennet.

Le sénateur de 81 ans, six mandats à son actif, a été diagnostiqué l’année dernière avec un glioblastome, une forme agressive de cancer du cerveau ayant pris la vie d’un autre géant du Sénat en 2009, Ted Kennedy.

Et la santé de ce vétéran de la guerre du Vietnam pourrait avoir un impact notable sur les efforts des républicains pour maintenir leur très courte majorité au Sénat. Une retraite ou un décès en mai de John McCain conduirait probablement à une élection partielle en novembre, dans un environnement électoral favorable, nationalement, aux démocrates.

Pays au-dessus du parti

Les membres du Congrès évitent d’évoquer directement ces sujets tabous.

«Il n’est pas parti», relève Roger Wicker, sénateur républicain, ajoutant que M. McCain reste «en grande partie toujours présent», menant des téléconférences avec son équipe et assurant toujours à distance la direction de la puissante commission des Forces armées du Sénat.

Mais son absence était palpable mercredi lorsque la commission sénatoriale du Renseignement a interrogé Gina Haspel, candidate choisie par Donald Trump pour prendre la tête de la CIA, mais au rôle controversé dans le programme d’interrogatoires «poussés» introduit après le 11 septembre.

«Il est difficile d’avoir un débat significatif à propos d’un enjeu important comme la torture sans John McCain», indique le sénateur démocrate Chris Murphy, rappelant le traitement brutal subi par celui qui fut torturé dans les geôles nord-vietnamiennes.

Républicain, John McCain a aussi fait partie des quelques sénateurs capables d’unir les deux camps.

«Il n’y a aucun doute concernant le fait que le pays compte davantage pour John que le parti», tranche le sénateur Murphy.

«Dire combien je l’aime»

John McCain a perdu l’élection présidentielle de 2008 face à Barack Obama. Mais au fil des ans, il a gagné le respect et l’admiration de ses collègues et acquis une stature particulière aux yeux des Américains.

L’ancien vice-président démocrate Joe Biden est un ancien sénateur et ami proche. Il a récemment rendu visite à John McCain dans son ranch du sud-ouest du pays où il se soigne et mène ce combat si difficile contre la maladie.

«Je voulais lui dire combien je l’aime et à quel point il compte pour moi et combien j’admire son intégrité et son courage», a-t-il dit au New York Times.

Lindsey Graham, sénateur républicain et ami proche de John McCain a aussi fait le voyage. Le second sénateur de l’Arizona, le républicain, Jeff Flake l’a vu à deux reprises récemment.

«Nous avons eu une bonne conversation», confie-t-il à propos de leur seconde rencontre, tout en refusant de parler de la santé de son ami.

Évoquer une retraite anticipée ou un décès de John McCain était rare début 2018, mais aujourd’hui les sénateurs reconnaissent, en privé, que peu a été entrepris pour un adieu officiel.

«Les gens font preuve d’une retenue incroyable», confie un sénateur.

Dans de nouveaux mémoires à paraître le 22 mai, John McCain lance un appel à l’unité des Américains, à qui il demande de «retrouver la sensation que nous sommes semblables plutôt que différents». «Peut-être serais-je parti avant que vous ne lisiez cela», écrit-il aussi.

Les législateurs ont commencé prudemment à aborder cette éventualité. Et John McCain et son entourage semblent aussi commencer à s’y préparer.

Ainsi, selon le New York Times, le vieux sénateur a fait savoir qu’il ne voulait pas de la présence à ses obsèques du président Donald Trump qui avait un jour moqué sa captivité au Vietnam et avec lequel il entretient des relations houleuses.

Un sénateur de longue date ne veut pas qualifier d’adieu sa visite à John McCain un peu plus tôt cette année. Mais il y a de l’émotion dans sa voix lorsqu’il décrit la scène à l’AFP: «Nous nous sommes serrés dans les bras et dit au revoir».