«L'UE et le Royaume-Uni tomberaient dans le régime OMC, qui n'est pas l'enfer, mais qui est loin du paradis actuel» - Pascal Lamy
«L'UE et le Royaume-Uni tomberaient dans le régime OMC, qui n'est pas l'enfer, mais qui est loin du paradis actuel» - Pascal Lamy

Londres et Bruxelles vont trouver «un moyen pour s'entendre» sur leur relation post-Brexit

BRUXELLES — Le Royaume-Uni et l'Union européenne sont entrés dans la bataille de la négociation de leur future relation post-Brexit et chacun a revêtu «ses peintures de guerre» mais ils vont trouver «un moyen pour s'entendre», prédit Pascal Lamy, ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Aujourd'hui président Europe du cabinet Brunswick (conseil en communication) et président émérite de l'Institut Jacques Delors, il compare cette négociation à «une régate qui va durer longtemps», dans un entretien avec l'AFP.

QUESTION: Les positions du premier ministre britannique, Boris Johnson, et du négociateur de l'UE, Michel Barnier, sont-elles conciliables ?

REPONSE : «Probablement, car ce sont des positions de départ, comme dans toute négociation. Chacun revêt ses atours les plus impressionnants, ses peintures de guerre.

Le Brexit, ça consiste à dire: on veut nos propres règles et donc on recrée la frontière qu'on avait supprimée.

La question, désormais, est celle de l'épaisseur de la nouvelle frontière: si les Britanniques divergent beaucoup, elle sera épaisse. S'ils sortent peu, elle sera fine. Les Suisses et les Norvégiens, ça ne les dérange pas de suivre nos règles.

La difficulté, c'est que Boris Johnson est obligé de maintenir un voile d'ambiguïté sur le niveau de divergence. S'il fait la lumière, il va se faire attaquer par les "brexiteers" sur le thème "on ne diverge pas assez" et par les "remainers" sur le thème "on diverge trop".»

Q: Dans ce contexte, peut-on finir l'année sans accord ?

R: «L'UE et le Royaume-Uni tomberaient dans le régime OMC, qui n'est pas l'enfer, mais qui est loin du paradis actuel.

À mon avis, ils trouveront un moyen - c'est l'art des diplomates - pour s'entendre sur un animal qui a des pattes et des ailes, qui vole quand on veut que ça vole, qui marche quand on veut que ça marche. C'est faisable.

À la différence de Barnier, BoJo est un bluffeur, un populiste, comme on dit. Il ne faut pas prendre au mot ce qu'il dit tous les jours.

Il s'agirait d'un accord dont on établit les principes et on voit comment ça fonctionne au fur et à mesure, Michel Barnier prenant les assurances nécessaires contre du dumping britannique.

Mon pronostic, c'est que cette négociation est une régate qui va durer longtemps. Pendant 15 ans, au sein du système politique britannique, ils vont continuer à s'envoyer des horions entre eux en disant: "Tu vois bien que ça marche !", "Tu vois bien que ça ne marche pas !".

Et il va y avoir un écho chez nous: "Vous voyez bien que ça marche !", "Vous voyez bien que ça ne marche pas !". C'est inévitable.

Au final, j'ai beaucoup de mal à penser que les Britanniques gagneront la régate. Surtout dans un système capitaliste de marché globalisé, dans lequel les économies d'échelle continuent de jouer un rôle très important.»

Q: Les Britanniques peuvent-ils gagner avec les États-Unis ce qu'ils perdraient avec l'UE ?

R: «Les États-Unis, c'est un peu plus loin que l'UE. La distance compte moins qu'avant, mais compte encore un peu.

Le problème, ce sont les normes et les standards. Évidemment que les États-Unis, pour le prix d'un accord commercial avec la Grande-Bretagne vont demander des normes similaires.

Les Américains vont dire: "poulet au chlore, boeuf aux hormones, prix des médicaments". Mon sentiment, c'est que l'opinion britannique ne va pas tellement avoir envie de manger du poulet au chlore, parce qu'ils restent quand même, mentalement, des Européens, avec un certain sens de la précaution, de l'environnement, de la santé.

Ils ne vont pas devenir Américains pour passer de 10% à 15% de leur commerce avec les États-Unis.»