Le journaliste et sociologue français Frédéric Martel a de son côté choisi le sommet comme rampe de lancement jeudi dans 20 pays de son livre-enquête explosif «Sodoma, enquête au cœur du Vatican».

L’homosexualité, invitée inattendue d’un sommet au Vatican

ROME — Les catholiques les plus conservateurs, mais aussi un sociologue français, se sont invités cette semaine dans les débats d’un sommet du Vatican consacré à la lutte contre la pédophilie, en abordant avec fracas le sujet de l’homosexualité dans les rangs de l’Église.

Les présidents de 114 conférences épiscopales de tous les continents se retrouvent de jeudi à dimanche au Vatican, à l’appel du pape François, pour parler de «la protection des mineurs» et prendre conscience de leur responsabilité individuelle face aux scandales répétés qui ternissent l’image de l’Église.

Deux cardinaux traditionalistes, l’Américain Raymond Burke et l’Allemand Walter Brandmüller les ont cependant appelés mercredi dans une lettre ouverte à condamner aussi «le fléau de la cause homosexuelle qui s’est propagé à l’intérieur de l’Église, promu par des réseaux organisés et protégé par un climat de complicité et la conspiration du silence».

Car pour ces deux gardiens inflexibles du dogme, la morale de l’Église est désormais «ouvertement remise en cause» en interne.

Les traditionalistes, frange marginale de l’Église, plus présente aux États-Unis, jugent d’ailleurs que le pape jésuite tient des propos ambigus sur l’homosexualité, même s’il n’a pas changé le catéchisme officiel évoquant un acte «désordonné».

«Cléricalisme»

Les deux cardinaux s’insurgent par exemple de voir «l’horrible crime des abus sur mineurs» expliqués essentiellement par «le cléricalisme» et non par «le mal». Le mot «cléricalisme» est prisé par le pape pour décrire une forme d’abus de pouvoir exercé en vase clos.

Mardi des représentants de groupes traditionalistes de différentes nationalités s’étaient retrouvés sur une place du centre de Rome, debout et silencieux, un chapelet à la main, avant de tenir une conférence de presse.

L’occasion de soutenir l’archevêque italien Carlo Maria Vigano qui a accusé en août le pape d’avoir longtemps ignoré des signalements sur le cardinal américain Theodore McCarrick présenté comme un prédateur sexuel notoire de séminaristes. L’ex-cardinal de 88 ans, accusé d’abus sexuels, a été défroqué samedi par le pape, une première historique.

Dans son texte au vitriol, Mgr Vigano préconisait lui aussi «d’éradiquer» «les réseaux homosexuels» jusqu’au sommet de l’Église.

Dimanche, le site américain traditionaliste National Catholic Register a offert une nouvelle tribune à Mgr Vigano, mais aussi à des cardinaux influents comme l’Allemand Gerhard Müller, ex-gardien du dogme au Vatican non renouvelé par le pape. Le cardinal a dénoncé les évêques, en Allemagne et aux États-Unis, qui selon lui remettent en cause la chasteté et défendent les homosexuels.

Les traditionalistes citent une étude américaine non contestée selon laquelle 80 % des abus sexuels commis par le clergé concernent des victimes masculines. Un amalgame dénoncé par le pape et les organisateurs de son sommet, qui n’ont aucune intention d’aborder le thème.

«Sodoma»

Le journaliste et sociologue français Frédéric Martel a de son côté choisi ce sommet comme rampe de lancement jeudi dans 20 pays de son livre-enquête explosif Sodoma, enquête au cœur du Vatican. Le Français, ouvertement gai et qui a enquêté pendant 4 ans, affirme que l’homosexualité est extrêmement présente chez les ecclésiastiques, qui mènent d’hypocrites doubles vies.

«Les abus sexuels n’ont pas de lien particulier avec l’homosexualité», a-t-il toutefois insisté mercredi à Rome, tout en expliquant l’omerta autour des agressions sexuelles par une homosexualité réprimée.

Un évêque secrètement homosexuel peut protéger un pédophile «parce qu’il a peur, il est terrifié qu’en cas de problème, de médiatisation, de procès, alors sa propre homosexualité pourra être révélée», avance Frédéric Martel. «Il y a un lien complexe, je suis triste de le dire en tant qu’homosexuel».

Le journaliste bat en brèche le fantasme d’un «lobby gai au sein de l’Église». «C’est l’inverse, ce sont d’innombrables individus isolés», décrit-il, ajoutant toutefois que l’homosexualité au Vatican est une grille de lecture clé expliquant bien des décisions.

Si le journaliste a offert quelques munitions aux traditionalistes catholiques, sa démarche reste aux antipodes de la leur lorsqu’il souligne que «l’homosexualité n’est plus un crime».

Des victimes de l’organisation internationale «Ending Clerical Abuse» (ECA) sont également montées au créneau mercredi contre tous ceux qui seraient tentés de faire un amalgame entre homosexualité et pédophilie.

«C’est immoral de faire un tel lien, ceci n’est pas un sommet sur des comportements sexuels consentis, mais sur des abus sexuels», a fustigé Peter Isely, un des fondateurs américains de cette organisation.