Annalena Baerbock et Robert Habeck

Les Verts allemands: 40 ans de révolution apprivoisée

Il y a 40 ans, les Verts allemands faisaient peur. Aujourd’hui, ils flirtent avec le pouvoir. Si la tendance se maintient, il est possible que ce soit un Vert qui succède à la chancelière Angela Merkel, à la tête du gouvernement. Reste que les écolos de 2020 n’ont plus rien à voir avec ceux de 1980. Retour sur une révolution domestiquée.

Est-ce la fin de la civilisation? Les vandales aux portes de Rome? Le 28 mars 1983, l’arrivée des premiers députés verts au Parlement ouest-allemand cause un scandale. Les 28 élus sont comparés à des Martiens hippies. Ou à une horde de Néandertaliens chevelus. «Retourne dans ton arbre!» «As-tu déjà eu un vrai travail»? hurlent certains députés. (1) 

Loin de calmer le jeu, les Verts se présentent comme «le Parti des anti-partis». Ils n’ont que faire des traditions «d’un autre âge». Au Parlement, la plupart des hommes refusent de porter le veston et la cravate. Ils arborent de longues barbes qui les font ressembler au magicien Gandalf, dans le «Seigneur des anneaux». Les femmes tricotent. Pire, elles décorent leur bureau avec d’immenses bouquets de fleurs des champs. 

Le simple fait que le Parti impose la «parité» entre les hommes et femmes, dans son caucus de députés, est perçu comme une provocation. Quand la députée Waltraud Schoppe parle du «sexisme au quotidien», la Chambre explose de rage. «Sorcière!» «Sorcière!» aboient des députés. C’est à peine s’ils ne brandissent pas des crucifix et des gousses d’ail, comme pour repousser un vampire.

Les Verts accusent leurs ainés d’avoir «saccagé» la planète. Leur programme de 1980 évoque «une crise écologique mondiale qui s’intensifie de jour en jour». Il parle d’en finir avec la société de consommation. Il exige que l’Allemagne quitte l’OTAN et ses plans «belliqueux». Le manifeste condamne aussi l’énergie nucléaire. «Nous sommes en train de transmettre aux générations futures un héritage sinistre», peut-on y lire. (2)

Soudain, des ministres regrettent de ne pas avoir interdit ce Parti de pacifistes «enragés», lors de sa fondation, en 1980. (3) À défaut de le voir disparaître, on décide de lui faire la vie dure. Jusque dans les détails. «Pour leurs déplacements, les députés écolos reçoivent des billets de train de seconde classe alors que les [autres députés] voyagent en première». Ça leur apprendra. (4) 

À leur arrivée au Parlement allemand au début des années 1980, les Verts se présentent comme «le Parti des anti-partis». Ils n’ont que faire des traditions «d’un autre âge».

«L’ancien monde» ne prend pas les Verts au sérieux. La presse boude leurs assemblées interminables. On les décrit comme un accident de parcours. Une folie passagère de l’électorat. «Je leur donne deux ans», prédit le chancelier, Helmut Kohl. En France, le célèbre humoriste Coluche caricature le problème vert. «Pour qu’un écologiste soit élu président, il faudrait que les arbres votent.»

Mao, boulot, dodo

Quarante ans plus tard, les arbres ne votent pas encore. Mais les révolutionnaires de 1983 flirtent avec le pouvoir. En ce début d’année 2020, on retrouve des ministres verts dans les gouvernements de 11 des 16 états [länder] allemands. Des villes comme Stuttgart, Hanovre, Fribourg et Darmstadt ont élu des maires écologistes. Depuis 2011, le länder du Baden-Würtemberg, le berceau prospère de Daimler et de Porsche, est dirigé par un ministre-président vert. Une première.

Avec le recul, rien ne symbolise mieux la trajectoire des Verts que la carrière de «Joschka» Fischer. Jusqu’en 1977, Monsieur milite dans des groupuscules maoïstes plus ou moins violents. Son élection comme député vert, en 1983, confirme son goût pour la provocation. L’un de ses premiers discours commence par une insulte au président de la Chambre:

— Sauf votre respect, Monsieur le président, vous êtes un trou de c…! (5)

Tout cela n’empêche pas le révolutionnaire de se transformer en politicien de carrière. En 1985, il devient ministre dans l’état de Hesse. Tant pis si plusieurs Verts sont scandalisés. Juste pour sauver les apparences, le nouveau ministre porte des jeans et des espadrilles blanches lors de son assermentation. À chacun son costume...

Pour Fischer, c’est le début «d’une longue marche». «Après, nous ne pouvions plus retourner à notre posture d’opposants perpétuels», dira-t-il. (6). En 1998, l’ambitieux grimpe plus haut. Il devient ministère des Affaires étrangères de l’Allemagne; le premier Vert à atteindre l’air raréfié des sommets! Il approuve même la participation de soldats allemands aux opérations de l’OTAN au Kosovo. Une «hérésie pure», pour la vieille garde pacifiste du Parti...

Vingt ans plus tard, Joschka Fischer reste l’une des personnalités allemandes les plus populaires et les plus controversées. Depuis son retrait de la vie politique, il a même travaillé comme «consultant» pour un pipeline turc. Ironie suprême, les espadrilles blanches qu’il portait lors de son assermentation comme ministre sont accrochées au mur de son chic bureau de Berlin...

Seule une blague désobligeante rappelle qu’une minorité n’a pas tout pardonné... 

— Pourquoi les arrivistes comme Joschka Fischer s’opposent-ils davantage au commerce des fourrures qu’à celui du cuir?

— Parce qu’il est beaucoup plus facile d’embêter quelques vieilles dames riches que de s’en prendre à des bandes de motards...

Joschka Fischer reste l’une des personnalités allemandes les plus populaires et les plus controversées.

Le «vert» à moitié plein ou à moitié vide?

Les Verts sont souvent accusés d’avoir renié leurs idéaux de jeunesse. En claquant la porte du Parti, la cofondatrice Jutta Ditfurth les a comparés à «un parti libéral en vélo». (7) Vrai qu’au fil des ans, les Verts ont participé à des coalitions avec tous les autres partis, à l’exception de l’extrême droite. Avec des résultats très variables. 

«L’environnement n’est ni droite ni de gauche», répète la coprésidente du parti, Annalena Baerbock (8). Ça expliquerait pourquoi les Verts ont parfois soutenu l’austérité économique. Ou encore leurs divisions sur l’opportunité d’interdire les véhicules au diesel. Par contre, en 2012, c’est un Vert qui a débusqué une vaste fraude sur les crédits d’impôts, permettant à des banques d’extorquer des milliards $ au fisc. (9)

Est-ce les Verts qui changent la politique où la politique qui change les Verts? En 1983, ils défendaient l’égalité homme-femme, les droits des homosexuels, la fin du nucléaire et le développement des énergies renouvelables. Quarante ans plus tard, la plupart de ces idées n’ont rien de révolutionnaires. Elles sont devenues «grand-public». 

Les Verts ont changé. L’Allemagne aussi. Depuis 10 ans, la part d’électricité provenant des énergies renouvelables est passée de 10% à 40%. Le nucléaire deviendra chose du passé en 2022. La fermeture de la dernière centrale au charbon est prévue pour 2038, peut-être 2035. (10) À Berlin, la plupart des nouveaux bâtiments possèdent un toit vert.  

Au passage, on notera que l’électeur écologiste n’a plus le profil de l’enragé qui veut s’emparer du Parlement, le couteau entre les dents. Le Vert typique est une femme de 49 ans, diplômée universitaire, qui habite une grande ville. (11) De plus, l’écologie reste l’affaire des nantis. Sauf exception, les bastions verts ne se trouvent pas dans les régions pauvres. À Berlin, c’est dans le quartier de Kreuzberg que le Parti réalise son meilleur score. Un berceau de la culture alternatif devenu un quartier bon chic bon genre où l’on circule à vélo, où l’on recycle à gogo et où l’on paye plus cher pour manger bio. (12)

En plein le genre d’évolution qui inspirait au défunt dessinateur George Wolinski une phrase douce-amère: «on a fait mai 68 pour ne pas devenir ce que nous sommes devenus.»

Un «réaliste radical»

Depuis l’été, les Verts atteignent parfois 27% dans les sondages. Pour la première fois de son histoire, le Parti a occupé la première place dans les intentions de vote, devant la CDU d’Angela Merkel. (13) La moitié des électeurs ont une image plutôt favorable du Parti. Bref, il n’est pas exclu que son candidat Robert Habeck se retrouve aux commandes de la 4e économie mondiale... 

À 50 ans, le candidat Habeck, se présente d’abord comme une «personne normale» (14). Un gars «ben ordinaire». Écrivain, philosophe, père de quatre enfants, il soigne son image «cool». À Munich, on l’a vu plonger dans une foule, à la manière d’une vedette pop. Monsieur répète qu’il veut faire de la politique d’une manière plus amicale et plus civilisée, pour changer la politique elle-même.

Personne ne risque de confondre Robert Habeck avec un révolutionnaire. Monsieur se décrit plutôt comme «un réaliste radical». Tant pis si on lui reproche parfois de manquer de substance. «Beaucoup de gens aiment ce qu’il dit et sa manière de le dire. Mais après coup, ils ne se souviennent pas vraiment de ses propos,» s’est moqué l’hebdomadaire Der Spiegel.  

Habeck joue la carte de la prudence. En 2013, les sondages prédisaient aussi une percée des Verts… Le Parti se voyait déjà au pouvoir, mais ça n’avait pas duré. Les Verts trainaient encore l’image du «Parti des donneurs de leçons». Par exemple, sa volonté d’imposer une journée entièrement végétarienne dans les cafétérias des écoles avait été très mal accueillie.

La page couverture du premier programme du Parti vert allemand en 1980.
Aujourd’hui, Robert Habeck a tiré des leçons de cet échec. «Si vous dites aux gens qu’il n’y aura plus de viande à la cafétéria le jeudi, ce n’est pas très constructif. Ça revient à leur imposer ce qu’ils doivent manger. Mais si vous élaborez des standards pour que les animaux soient mieux traités et que la viande soit de meilleure qualité, alors la société progresse. Et ça n’empêche personne de manger des kebab.»(15)

Un «post-mortem» électoral qu’un cynique a résumé de la manière suivante: «les Verts ont appris que lorsque tu veux sonder la profondeur d’un cours d’eau, il est préférable de ne pas utiliser tes deux pieds en même temps.» 

Merci de nous «botter les fesses»

En 1983, les Verts faisaient peur. Aujourd’hui, ils n’effrayent personne, ou presque. Seule l’extrême droite continue de prédire qu’ils vont détruire le pays. En Allemagne, il n’est pas rare d’entendre un chef d’entreprise vanter les avantages «concurrentiels» d’une économie verte. En septembre, même le conservateur German Economic Institute, jugeait que le plan climatique actuel de l’Allemagne était insuffisant. (16)  

Incroyable mais vrai, le vote écolo deviendrait conservateur. «L’écologie est une forme de conservatisme, confiait un célèbre professeur de sociologie au Figaro. La sécurité dans l’environnement et l’alimentation a remplacé le thème de l’insécurité dans les préoccupation de cet électorat.» (17)

Signe des temps, les Verts se font rappeler à l’ordre par de jeunes écologistes. En mars, lors d’un congrès, la militante Luisa Neubauer, alias la Greta Thunberg allemande, a interpellé le Parti. Elle lui reproché le manque de mesures décisives pour lutter contre le réchauffement climatique. Jamais pris au dépourvu, Robert Habeck a remercié les jeunes écolos de «botter les fesses» des plus vieux.

À quoi ressemblerait une Allemagne dirigée par un chancelier vert? Les paris sont ouverts. Un peu plus ouverte à l’immigration? Un peu plus pressée d’en finir avec le charbon? Un peu plus généreuse envers les pays pauvres? On est loin de la révolution. (18) En 1983, la simple possibilité qu’un écologiste soit élu à la tête de l’Allemagne aurait semé la panique. Aujourd’hui, il s’en trouve pour redouter que cela ne change pas grand-chose...


++


LES VERTS ALLEMANDS EN SIX DATES

Janvier 1980: Fondation du Parti, qui deviendra plus tard Alliance 90/Les Verts, après la réunification de l’Allemagne, en 1990.

Février 1983: Élection des premiers députés verts au Bundestag, le Parlement allemand. Avec 5,6% de suffrages, le Parti dépasse de justesse la barre fatidique des 5%, qui permet d’accéder au Parlement.

Décembre 1985: Joschka Fisher devient ministre de l’Environnement et de l’Énergie de l’état de Hesse. Une première pour un écologiste.

Octobre 1998: Joschka Fisher est nommé ministre des Affaires étrangère de l’Allemagne et vice-chancelier.

Mai 2011: Winfried Kretschmann devient le premier écologiste qui accède au titre de ministre-président d’un état, le Bade-Wurtemberg.

Mai 2019: Aux élections européennes, les Verts récoltent 20,5% des suffrages. Ils deviennent le premier parti chez les électeurs de moins de 30 ans.


Notes

(1) Germany’s Greens Hit Adulthood, Der Spiegel, 16 janvier 2020.
(2) Pour consulter le programme de 1980, en allemand: https://www.boell.de/de/navigation/archiv-4289.html?dimension1=division_agg 
(3) Métamorphose des Verts allemands, Manières de voir, Le Monde diplomatique, 1er décembre 2015.
(4) Allemagne: en 40 ans, la métamorphose des Grünen, Le Figaro, 10 janvier 2020.
(5) Les Verts allemands fêtent leurs trente ans de politique, Le Figaro, 7 mars 2013.
(6) Germany’s Greens Hit Adulthood, Der Spiegel, 16 janvier 2020.
(7) Métamorphose des Verts allemands, Manières de voir, Le Monde diplomatique, 1er décembre 2015.
(8) Allemagne: en 40 ans, la métamorphose des Grünen, Le Figaro, 10 janvier 2020.
(9) Dividend Tax Scandal: How Banks Short-Changed Germany, Reuters, 22 juin 2016.
(10) L’Allemagne est-elle vraiment écolo? Aujourd’hui en France, 24 août 2019.
(11) Le nouveau visage des écologistes allemands, Le Point, 9 novembre 2018.
(12) Derrière le vote du Bundestag: Portrait-robot des électeurs allemands, Allemagne d’aujourd’hui, no 206, 2013-14.
(13) Les Verts allemands fêtent leur 40 ans et leur succès, Challenges, 12 janvier 2020.
(14) Germany’s Big Green Mood Lacks Radicalism, The Nation, 25 octobre 2019.
(15) Robert Habeck: Could He Be Germany’s First Green Chancellor? The Guardian, 27 décembre 2019.
(16) Germany’s Big Green Mood Lacks Radicalism, The Nation, 25 octobre 2019.(17) L’Allemagne se convertit à l’écologie, Le Figaro, 20 avril 2011.
(18) Germany’s Green Party Faces Serious Growing Pains, Der Spiegel, 19 juin 2019.