Au Mexique, les meurtres de journalistes sont devenus presque banals.

Les cicatrices invisibles des journalistes mexicains couvrant le narcotrafic

Après avoir été kidnappé par des narcotrafiquants qui ont menacé de le brûler vif, Jorge Martinez, est resté enfermé chez lui durant 15 jours, traumatisé.
Il se trouvait parmi un groupe de six autres journalistes enlevés le 13 mai par une centaine d'hommes armés appartenant du cartel de La Familia, dans l'État de Guerrero, au sud du Mexique.
«Peut-être que c'est juste les nerfs, mais j'ai l'impression d'être suivi» murmure au téléphone ce journaliste de 44 ans, très angoissé à l'idée de sortir pour répondre à une interview.
Deux jours après cet enlèvement, un autre journaliste, Javiez Valdez, spécialiste du narcotrafic et pigiste de l'AFP, était abattu en plein jour dans l'État de Sinaloa, l'un des États les plus violents du Mexique.
L'assassinat de ce journaliste respecté a soulevé une vague d'indignation internationale, mais au Mexique les meurtres de journalistes sont devenus presque banals.
Couvrir la guerre sanglante que se livrent les cartels de drogue expose les journalistes à des risques de plus en plus grands.
Un article perçu comme menaçant ou peu flatteur par les membres d'un cartel ou des autorités corrompues peut s'avérer fatal.
«Être journaliste, c'est faire partie d'une liste noire», disait Valdez dans son ultime ouvrage paru en 2016.
Derrière la Syrie et l'Afghanistan
RSF a placé le Mexique comme troisième pays le plus dangereux au monde pour les journalistes derrière la Syrie et l'Afghanistan.
Depuis 2006, l'année où le gouvernement a déployé l'armée dans le pays pour lutter contre les cartels, une centaine de journalistes ont été tués et plus de 20 sont portés disparus.
Plus de 200 autres ont survécu à une attaque par des membres de cartel.
Parce qu'ils ont été victimes d'agressions directes ou du simple fait de l'exposition quotidienne à la violence, beaucoup souffrent de stress post-traumatique (PTSD).
Selon une étude réalisée l'an dernier portant sur 246 reporters travaillant au Mexique, 41 % souffraient de symptôme du PTSD, 77 % souffraient d'anxiété et 42 % de dépression.
Protection inefficace 
Alejandro Ortiz est un reporter de 26 ans travaillant pour la radio W à Chilpancingo, la capitale de l'État de Guerrero où les violences entre cartels pour le contrôle de la drogue sont régulières.
Il a été agressé à quatre reprises par des groupes criminels qui l'ont enlevé, ligoté, frappé, ou mis en joue à bout portant. Mais il dit qu'il est déterminé à ne pas laisser les narcotrafiquants l'emporter.
«On sait tous qu'exercer la profession de journaliste au Mexique est à haut risque. Travailler dans le Guerrero est encore pire», dit-il à l'AFP.
Eric Chavelas, à la tête d'une association locale de journalistes, estime que 30 % de ses collègues souffrent de PTSD.
«On a déclenché l'alerte il y a plusieurs années. On ne sait pas vers qui se tourner» pour obtenir de l'aide psychologique, dit-il.
La plupart des journalistes souffrant de ce syndrome ne sont pas traités, selon les experts.
Et certains journalistes gagnent seulement 150 dollars par mois, ce qui complique leur accès à un traitement.
Ezequiel Flores, 40 ans, correspondant de l'hebdomadaire mexicain Proceso, a cessé de se rendre sur le terrain pour exercer son métier après avoir été malmené et reçu des menaces de mort.
Il travaillait dans la région d'Iguala, où 43 étudiants ont été enlevés en 2014 par une police municipale corrompue puis livrés aux mains d'un cartel qui les aurait vraisemblablement assassinés.
«Tu relates tragédie sur tragédie, chaque jour, et tu ne peux pas, ou ne sais pas, comment évacuer tout ça», résume-t-il.
Le gouvernement a mis en place un système de protection pour les journalistes menacés, mais cela n'a pas empêché les agressions. Depuis le début d'année, cinq journalistes ont été tués au Mexique.
Sergio Ocampo, un des journalistes kidnappés le 13 mai dans l'État de Guerrero, estime que les mesures du gouvernement telles que le bouton de panique ou même les gardes du corps sont dérisoires.
Depuis son enlèvement, ce collaborateur du quotidien la Jornada et pigiste de l'AFP, âgé de 60 ans, à la moitié droite du visage paralysé.
Son médecin a diagnostiqué un traumatisme psychologique.
Une centaine de criminels «étaient sur le point de nous tuer entre deux check-points de l'armée», raconte Ocampo, qui éprouve désormais des difficultés à articuler.
«Alors à quoi me serviront leurs mesures de protection?» s'interroge-t-il.