En 2014, l’État de New York a infligé une amende 650 000 dollars à Macy’s après une enquête montrant que les clients non-blancs étaient appréhendés et faussement accusés dans des proportions bien supérieures aux clients blancs.
En 2014, l’État de New York a infligé une amende 650 000 dollars à Macy’s après une enquête montrant que les clients non-blancs étaient appréhendés et faussement accusés dans des proportions bien supérieures aux clients blancs.

Le spectre du racisme hante les grandes chaînes 

John Biers
Agence France-Presse
NEW YORK — En pleine vague de manifestations contre le racisme et les violences policières aux États-Unis, les chaînes de grands magasins ont multiplié les messages pour l’égalité et la justice sur les réseaux sociaux.

Mais ces publications, qui font suite à la mort de George Floyd à Minneapolis, ont suscité des commentaires sceptiques de clients issus des minorités visibles.

Le contrôle au faciès (racial profiling) — connu en ligne sous le hashtag #shoppingwhileblack — est un problème épineux que le secteur a largement choisi d’éviter ces derniers jours, se contentant de communiqués fustigeant le racisme et promettant une plus grande diversité aux postes de direction.

De nombreux clients noirs et latinos disent se sentir surveillés et traités de manière différente des blancs.

Jerome Williams, qui est Afro-Américain et enseigne le commerce à Rutgers University, se souvient d’un épisode dans les années 1980 où trois de ses enfants ne s’étaient pas rendus au point de rendez-vous après une virée dans un centre commercial.

Après s’être inquiété, M. Williams a appris que ses enfants étaient retenus par des agents de sécurité qui jugeaient les enfants suspects, car ils portaient des t-shirts neufs.

Au-delà même de l’incident, M. Williams s’est dit troublé par la réaction de ses collègues blancs, jugeant l’affaire anecdotique.

Depuis cette époque, «il y a eu des progrès énormes, mais on n’a pas éliminé tout le problème», estime l’universitaire, qui conseille des entreprises sur ces questions.

Les militants pour les droits civiques espèrent que le mouvement actuel mène à un changement dans de nombreux domaines.

En avril 2018, l’arrestation de deux hommes noirs dans un Starbucks de Philadelphie avait fait grand bruit, conduisant le groupe à fermer ses 8000 cafés aux États-Unis pour un après-midi pour faire suivre à ses employés un séminaire de formation à la diversité raciale.

«Les dirigeants d’entreprises doivent faire bien plus que publier des communiqués condamnant le racisme», avance Dariely Rodriguez, directrice du Projet pour la justice économique au sein de l’organisation de défense des minorités «Lawyers’ Committee for Civil Rights Under Law».

Selon Mme Rodriguez, ces dirigeants «doivent adhérer aux demandes de longue date des militants pour démanteler le racisme structurel» en s’attaquant aux discriminations salariales, en promouvant les employés non blancs à des postes de direction et «en éradiquant la discrimination raciale contre les clients et les salariés noirs.»

Contrôle des comportements

Face au vol à l’étalage, qui coûte des milliards de dollars au secteur chaque année, les grandes enseignes encouragent les contrôles, mais sur la base du comportement et non de l’ethnicité.

Les comportements suspects sont détaillés dans les manuels des employés, qu’il s’agisse d’un client qui fait le tour du magasin, d’un autre qui évite de croiser le regard ou d’un chaland qui scrute les caméras de sécurité.

Dans de nombreux cas, ces manuels déconseillent formellement le contrôle au faciès, explique Read Hayes, directeur du Loss Prevention Resdearch Council, un groupe de recherche soutenu par le secteur.

M. Hayes pense toutefois que cette pratique continue d’exister de manière «isolée».

«C’est un vrai tabou de faire ce genre de choses, mais quelques personnes font encore des erreurs», dit-il.


« Les dirigeants d’entreprises doivent faire bien plus que publier des communiqués condamnant le racisme. »
Dariely Rodriguez, directrice d'un Projet pour la justice économique

En 2014, l’État de New York a infligé une amende 650 000 dollars à Macy’s et exigé un audit indépendant de trois ans après une enquête montrant que les clients non blancs étaient appréhendés et faussement accusés dans des proportions bien supérieures aux clients blancs.

En avril 2018, l’arrestation de deux hommes noirs dans un Starbucks de Philadelphie avait fait grand bruit, conduisant le groupe à fermer ses 8000 cafés aux États-Unis pour un après-midi pour faire suivre à ses employés un séminaire de formation à la diversité raciale.

Le mois suivant, le président de Nordstrom Rack s’était rendu à St Louis pour s’excuser auprès de trois jeunes hommes noirs faussement accusés de vol à l’étalage.

Macy’s et Nordstrom, qui n’ont pas répondu aux sollicitations de l’AFP, ont condamné la mort de George Floyd et prôné une plus grande diversité au sein du secteur.

Que faire?

Selon Shaun Gabbidon, professeur à Penn State Harrisburg et auteur d’un nouveau livre sur le sujet, les enseignes n’ont pas tenu compte de ses recommandations de publier des chiffres sur les arrestations en magasin.

«Le problème est que quand il y a un incident très médiatisé, personne n’a suffisamment de données pour savoir s’il s’agit ou non d’un événement isolé», explique-t-il.

Les experts estiment par ailleurs que les employés devraient être encouragés à discuter des questions raciales sans craindre des représailles.

«Il n’y a pas de honte à avoir des préjugés», souligne Anne-Marie Hakstian, professeur à Salem State University

«Ce qui est important est de reconnaître ces préjugés et de ne pas agir en fonction d’eux», prône-t-elle.

«Le problème est bien plus large que la grande distribution. C’est évidemment une question sociétale», ajoute Mme Hakstian.