Le rêve pharaonique d’une nouvelle capitale

Le nouvel homme fort de l’Égypte, le président Abdel Fattah el-Sissi, adore les grands travaux. Son vrai bébé, cela reste pourtant la construction d’une nouvelle capitale de six millions d’habitants, en plein désert, d’ici 2023. Un chantier pharaonique derrière lequel se cache un calcul politique.

La future capitale de l’Égypte n’a pas encore de nom. Mais on sait qu’elle sera sept fois plus grande que Paris. Au milieu, on trouvera un espace vert faisant deux fois la taille de Central Park, à New York. Son palais présidentiel pourra contenir huit Maison-Blanche. Son aéroport dépassera celui de Londres. Faut-il mentionner son parc d’attraction géant, quatre fois plus vaste que Disneyland? Et que dire des centres commerciaux? Mine de rien, leur superficie totalisera 120 fois celle des Galeries de la Capitale.

Officiellement, le projet vise à extirper le gouvernement des embouteillages et de la pollution du Caire, la capitale mal-aimée. En 1960, Le Caire était une ville «paisible» de 3,3 millions de personnes. En 2019, elle est devenue un cauchemar de 23 millions d’habitants. Le trafic est infernal. Les embouteillages peuvent durer une demi-journée. Souvent, le smog devient si intense que le soleil se réduit à un disque pâlot.

Le pire est peut-être à venir. D’ici 2050, Le Caire pourrait atteindre 40 millions d’habitants. Si cela se réalise, les pessimistes affirment qu’il deviendra pratiquement impossible d’en sortir en voiture…

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La nouvelle «capitale administrative» de l’Égypte offrira tout ce que le Caire a perdu.

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Licornes non incluses

Promis, juré. La nouvelle «capitale administrative» de l’Égypte offrira tout ce que Le Caire a perdu. La verdure. L’air pur. L’espace. Le stationnement. Les trottoirs en bon état. Il est même question de feux de circulation qui fonctionnent! Une rareté dans Le Caire d’aujourd’hui! Il n’y manque que des licornes et des fontaines de chocolat.

D’accord. Pour l’instant, à peine quelques dizaines d’édifices ont surgi du désert. En janvier, pour l’inauguration d’une mosquée géante, il a fallu amener des figurants, pour sauver la face. 2 Mais rira bien qui rira le dernier. Le Parlement pourrait déménager dès cet été. Trente-quatre ministères suivront, d’ici la fin de 2020, avec la présidence, la Cour suprême, la Banque centrale et la Bourse. (3)

Quant à savoir si les Égyptiens ordinaires auront les moyens d’habiter dans cette ville idéale, tous les doutes sont permis. Même chose pour les 50 000 fonctionnaires qui doivent y travailler. Le prix des appartements les plus modestes tourne autour de 73 000 $. Une somme considérable, quand on sait qu’un professionnel du gouvernement égyptien gagne 4800 $ par année.

Pas étonnant qu’on parle d’un projet conçu par des riches, pour d’autres riches. En signe de dérision, la nouvelle capitale est déjà baptisée «Sissi-City». (4) Le New York Times a recueilli les confidences d’un ouvrier travaillant sur le mur qui doit ceinturer la ville. «Voici le mur de Sissi et la capitale de Sissi à l’intérieur, a-t-il expliqué. Partout autour, ce sera l’Égypte.» (5)

Loin de la révolution

Défense de rigoler. Depuis le coup d’État qui l’a amené au pouvoir, en juillet 2013, le président Sissi règne sans partage.* Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées. Selon Amnistie Internationale, le pays est devenu une «prison à ciel ouvert» pour les opposants.(6) Récemment, un jeune homme a passé 700 jours en prison pour avoir porté un t-shirt sur lequel étaient inscrits les mots: «une nation sans torture». Et il s’en tire plutôt bien.

Le président ne rend des comptes qu’à Dieu. C’est lui qui le dit. En 2013, il prétend qu’Allah s’est adressé à lui dans un rêve, pour prédire de grandes choses. Depuis, les désirs de Monsieur sont des ordres. En janvier, son administration a exigé que tous les bâtiments du Caire soient repeints en beige.(7) Plus récemment, elle a fortement incité les téléromans à «glorifier l’armée» et à «promouvoir les valeurs traditionnelles».(8)

Officiellement, la future capitale doit permettre à l’Égypte de se donner un visage plus moderne. Plus humain. Elle doit aussi fournir du travail à une population qui augmente en flèche. Mais le projet cache peut-être des calculs moins avouables. Apparemment, le président Sissi n’a pas oublié la révolution qui a renversé Hosni Moubarak, en 2011. En l’espace de quelques jours, la foule en colère avait paralysé les principaux centres du pouvoir.

Le président ne veut pas que cela se reproduise. En déménageant le pouvoir à 50 kilomètres du Caire, en plein désert, il s’assure que les manifs deviendront rarissimes. Juste au cas où les choses tourneraient au vinaigre, il prévoit la construction d’une immense base militaire, non loin de son palais. Il va de soi que le complexe sera plus grand que l’édifice du Pentagone, dans la région de Washington...

Les nouvelles pyramides? 

En Égypte, on a longtemps mesuré l’importance d’un ministre ou d’un fonctionnaire par le degré de climatisation de son bureau. Aujourd’hui, on évalue son rang par le degré d’enthousiasme envers la future capitale. Déjà, les groupies du président comparent la construction de la ville à celle des… pyramides. Le premier ministre, Moustafa Madbouly, évoque même un exploit «sans égal dans l’Égypte moderne».(9)

Bien sûr, en 5 000 ans d’histoire, le président Sissi n’est pas le premier maître de l’Égypte qui déménage la capitale. Du temps des pharaons, on a créé notamment Thèbes et Memphis. De plus, l’idée de reconquérir le désert constitue un classique. Depuis 1970, pas moins d’une vingtaine de cités-modèles ont été inaugurées, en plein désert, en périphérie du Caire.

En l’an 2000, l’une d’entre elles avait été baptisée «Le Nouveau Caire». Une ville moderne. Modèle. Elle devait accueillir 5 millions de personnes. Ouille. Aux dernières nouvelles, elle en comptait moins de 500 000. (10)

Dans son livre Egypt’s Desert Dream (11), l’urbaniste David Sims analyse les hauts et les bas de ces villes modèles. Il rappelle que plusieurs ont échoué parce qu’elles ne tenaient pas compte de la réalité. Souvent, les maisons étaient trop grosses, trop coûteuses. De plus, tout était planifié en fonction de la voiture. Une aberration, quand on sait que seulement 9 % des Égyptiens possèdent une automobile.

Bref, c’est comme si on s’obstinait à construire des bicyclettes pour les poissons.

La ville de 300 milliards $

Au Caire, ces jours-ci, des panneaux publicitaires invitent les passants à faire le grand saut dans la capitale de rêve. Il est question de «réinventer la vie urbaine». Mais plusieurs questions restent sans réponse. Au début, le coût de la capitale était évalué à 45 milliards $. Mais très vite, des sources indépendantes ont évoqué 300 milliards $.(12) Une somme considérable, dans un pays qui consacre déjà des milliards $ au remboursement de sa dette.**

D’autres critiques s’inquiètent de la quantité d’eau qu’il faudra acheminer vers «la ville de Sissi». Jusqu’à 1,5 million de mètres cubes par jour, à la fin du projet.(13) Plus que tout, on se demande ce qui arrivera de la mégapole du Caire lorsque le gouvernement l’aura désertée. Plus de 30 % de la population y vit dans la pauvreté extrême. Au centre, des milliers de personnes habitent même dans les tombes d’un immense cimetière, la Cité des morts.

Soudain, on comprend mieux la sagesse des révolutionnaires de 2011, lorsqu’ils s’écriaient: «Chers manifestants. Prière de ne pas endommager les pyramides, car nous n’aurons plus les moyens de les reconstruire.»

* Le président a été réélu en 2018,  avec 97 % des voix.

** Une compagnie de Dubaï, Emaar Properties, devait d’abord financer le projet. Depuis son retrait, c’est l’armée égyptienne qui détient 51% de la compagnie qui chapeaute les constructions.

Notes

(1) The Ten Most Polluted Cities on Earth, Forbes, 23 août 2018.

(2) Egypt Prepares to Opens Its Grand New Capital, The Economist, 26 janvier 2019.

(3) Inside Egypt’s Vast New Desert Capital, Far From Cairo’s Traffic and the Threat of Revolution, The Telegraph,  17 février 2019.

(4) Une nouvelle capitale d’Égypte jaillit du désert : le projet pharaonique du maréchal Sissi, L’Obs, 31 mars 2019.

(5) Egypt’s Rickety Dictatorship, The New York Times, 28 janvier 2017.

(6) Égypte. Une prison à ciel ouvert pour les détracteurs du régime, Amnistie internationale, 20 septembre 2018. 

(7) Egyptian President Calls for Unified Colour Scheme for Buildings, The Guardian, 21 janvier 2019.

(8) Egypt’s President el-Sisi Extends Iron Grip New Arena: Soap Operas, The New York Times, 3 avril 2019.

(9) With New Egypt Capital Being Build’ What Becomes of Cairo? Associated Press, 16 novembre 2018.

(10) Egypt’s New Capital : An Elephant in the Desert, The Economist, 26 janvier 2019.

(11) Egypt’s Desert Dreams; Development or Disaster?, David Sims, American University of Cairo Press, 2015.

(12) What Can $300 Billion Buy in Egypt? A New Capital or a Pipedream, Reuters World News, 19 mars 2015.

(13) Cairo Has Started to Become «Ugly» : Why Egypt is Building a New Capital City, The Guardian, 8 mai 2018.

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CHÉRIE J'AI DÉMÉNAGÉ LA CAPITALE

Le projet de déménager la capitale de l’Égypte n’est pas unique, loin de là. Plusieurs États en ont déjà fait l’expérience, avec des résultats variables. Un aperçu des aventures de Brasilia (Brésil) et d’Astana (Kazakhstan).

1. Brasilia, l’avion échoué au milieu de nulle part 

De 1956 à 1961, le Brésil se construit une nouvelle capitale, Brasilia. Il faut coloniser le cœur du pays. Occuper le territoire. On demande aux architectes de créer une ville utopique, comme le monde n’en a jamais vu. Ils conçoivent une cité impressionnante en forme d’avion, avec les bâtiments liés au pouvoir qui forment le «cockpit». Dommage que le chantier devienne vite un gouffre financier colossal. 

Soixante ans plus tard, le bilan apparaît mitigé. La ville était conçue pour 600 000 personnes. Elle en contient plus de 2,5 millions. Les trois quarts des habitants vivent dans des cités satellites, souvent très pauvres. La voiture y est quasiment indispensable. Pire que tout, les bâtiments ont été vite construits. Ils n’ont pas été conçus pour affronter le climat de la région. Les rénovations sont fréquentes. Et coûteuses.

Malgré tout, la vue d’ensemble se révèle encore spectaculaire. En débarquant à Brasilia, l’astronaute Youri Gagarine, le premier homme dans l’espace, avait été abasourdi. «J’ai l’impression d’être débarqué sur une autre planète, s’exclamait-t-il. Pas sur la Terre, en tous cas.» (1) 

2. Astana, aujourd’hui Noursultan, la «Dubaï des steppes» 

En 1994, le despote Noursoultan Nazarbaïev décide de catapulter la capitale du Kazakhstan à plus de 1000 kilomètres de distance. Vers le nord. Au milieu des steppes désertiques. L’ancienne capitale, Almaty, lui semble polluée, et trop proche de la Chine, dont il se méfie. Il veut aussi occuper le territoire, en faisant migrer les Kazakhs au nord, où se trouvent de nombreux Russes.

Le résultat est un déluge de dorure et de démesure, souvent rebaptisé la «Dubaï des steppes». Le piéton s’y sent tout petit. On y trouve un centre commercial en forme de yourte géante, un ministère en forme de briquet, une étrange pyramide géante, des gratte-ciel à la Staline et un palais en forme de savon. Sans oublier l’œuf doré, le symbole de la ville, pendu (ou pondu ?) à 90 mètres de hauteur.

Vingt ans plus tard, la ville futuriste compte près de 900 000 habitants, mais le coût très élevé de sa construction reste un mystère. Peu importe. Astana vient d’être rebaptisée Noursultan, en hommage à son père fondateur. «Ici, le soleil brille 300 jours par an», répétait ce dernier. En oubliant de dire que la température y varie de 40 °C en été à – 40 °C en hiver. «Glaciale en hiver, irrespirable en été,» persiflent les critiques. 

Notes

(1) Landmark Anniversary for Brasilia Leaves Architect «Sad», AFP, 20 avril 2010.

(2) Astan, capitale kitsch du rêve Kazakh

QUELQUES CHIFFRES

Égypte

Population

En 1960 : 27 millions

En 2019 : 101 millions

En 2050 : 153 millions (estimation)

Proportion de la population âgée de moins de 24 ans : 51 %

Proportion du territoire recouvert par le désert : 94,5 %

Proportion du pays qui est cultivable : 4,5 %

Le Caire

Population

En 1960 : 3,3 millions

En 2019 : 23 millions

En 2050 : 40 millions (estimation)

Nombre d’habitants par km carré

À Québec : 1 171

À Montréal : 3 779

À New York : 11 000 

Au Caire : 100 000

Sources : Institut de la statistique du Québec, Institut national d’études démographiques (INED), Direction égyptienne de la santé.