Le poison, ce criminel indémodable

On le croyait oublié. Démodé. Rangé au rayon des antiquités. Mais voilà que le poison effectue un retour en force. Il apparait même furieusement «tendance», comme le montre l’empoisonnement de l’espion russe Sergeï Skripal, en Angleterre. Bienvenue dans un monde où l’on croise des espions, des chimistes, des magiciens et la plupart du temps, la mort elle-même.

Salisbury (Angleterre), le dimanche 4 mars 2018. Vers 16h, les policiers de la petite ville reçoivent un appel de routine. Un couple en détresse est signalé sur un banc, près du centre commercial. Lorsque les agents arrivent sur place, vers 16h15, un attroupement s’est formé. Des gens tentent de soutenir une femme, qui a perdu connaissance. Quelqu’un a déjà téléphoné aux urgences. (1)

L’état du couple semble grave. Les policiers pensent à une overdose. Mais les ambulanciers appelés sur les lieux soupçonnent autre chose. À 17h15, la femme est évacuée à bord d’un hélicoptère. L’homme, plus âgé, est placé dans une ambulance. Un cordon de sécurité est déployé dans le secteur, pour la cueillette d’éléments de preuve. Deux journalistes locaux viennent poser quelques questions. Ils notent l’heure: 17h43.

Très vite, les ambulanciers et les policiers qui ont approché les victimes éprouvent des symptômes étranges. Les yeux piquent. La respiration devient difficile. Puis, on apprend que l’homme est un ancien espion russe, Sergeï Skripal. Durant des années, il a livré des secrets à la Grande-Bretagne, avant d’être arrêté et condamné pour haute trahison. «Libéré» lors d’un échange d’espions, il était venu s’établir à Salisbury, en 2010. Monsieur était accompagné de sa fille Yulia, tout juste débarquée de Moscou, pour lui rendre visite. 

Il faut se rendre à l’évidence. Il s’agit d’une tentative d’assassinat. Mais le pire est à venir. Le policier qui s’est rendu à l’appartement de Skripal est hospitalisé dans un état grave. En tout, une vingtaine de personnes doivent se rendre à l’hôpital. On devine l’action d’un neurotoxique puissant. Mais lequel? Dès l’aube, Salisbury se réveille avec des agents aux allures de scaphandriers qui fouinent un peu partout. 

Des agents photographiés à Salisbury le 16 mars, soit 12 jours après l'attaque contre Sergeï Skripal.

Tous les endroits visités par les victimes sont interdits d’accès. Des scellés sont apposés sur un resto et un pub. Même l’ambulance qui a transporté l’ancien espion est considérée comme un objet dangereux, qui est enveloppé dans un linceul de plastique, avant d’être transféré dans un véhicule militaire.

Les soupçons se tournent aussitôt vers la Russie, qui a commandité plusieurs assassinats en Grande-Bretagne. On s’indigne de l’utilisation d’un poison très puissant en public, sans égard pour les passants. On évoque une attaque «irresponsable». 

Les empoisonneurs n’ont-ils donc pas d’honneur?

Parapluie et venin de crapaud

Plus moyen d’en douter. Le poison est de retour. Dans des versions souvent 1000 fois plus toxique que le bon vieux cyanure, jadis surnommé «la poudre des héritiers». L’an dernier, le frère du leader nord-coréen, Kim Jong-Un, est mort en l’espace de quelques minutes, après avoir été aspergé de VX, un dérivé du sarin, dans l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie.

Pour amadouer le juge, l’une des suspectes déclare qu’elle croyait participer à une émission de télévision de type caméra cachée!

Il est vrai que les empoisonneurs ont toujours démontré une imagination débordante. La légende veut que Catherine de Médicis éliminait ses rivales avec des gants enduits de venin de crapaud. Et il était déconseillé de serrer la main du prince César Borgia, puisqu’il en profitait pour vous piquer avec sa bague pourvue d’un aiguillon empoisonné…

Honoré de Balzac prétend que les chimistes de la Renaissance avaient conçu un poison qu’on déposait sur un seul côté de la lame d’un couteau. L’assassin pouvait ainsi «partager une pêche avec sa victime, en mangeant la moitié saine et en donnant la mort avec l’autre».

La tradition se poursuit. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques rêvent d’empoisonner le thé d’Adolf Hitler. Mais les nazis ne sont pas en reste. Leurs espions tuent en deux étapes. D’abord, ils offrent une cigarette conçue pour provoquer un violent mal de tête. Ensuite, pour soulager la douleur, ils proposent une aspirine empoisonnée.

Plus près de nous, la Guerre froide constitue une sorte d’âge d’or pour les empoisonneurs. Dès 1954, un manuel du parfait assassin de la CIA assure que le poison constitue une méthode «simple et efficace». Ça n’empêche pas l’Agence d’échouer dans ses tentatives pour empoisonner son ennemi juré, le Cubain Fidel Castro. En désespoir de cause, la CIA veut saupoudrer ses chaussures avec des sels de thallium, pour faire tomber ses poils de barbe. Elle imagine même d’intoxiquer Castro avec du LSD, pour le faire divaguer lors d’un discours.

Au même moment, les Soviétiques inventent le «parapluie bulgare», dont le bout est coiffé d’une seringue qui injecte une bille remplie de poison à base de ricine. En 1978, l’engin sera expérimenté contre l’écrivain bulgare Gueorgui Markov, en exil à Londres. Alors qu’il attend l’autobus, M. Markov est bousculé par un passant. Au même moment, il ressent une douleur au mollet.

Le soir même, Gueorgui Markov se sent fiévreux. Trois jours plus tard, il est mort.

La sinistre «Kamera»

Encore aujourd’hui, la Russie occupe une place à part dans l’univers des poisons. Les Occidentaux l’accusent périodiquement de maintenir en opération un laboratoire soviétique ultra-secret, malgré les traités interdisant les armes chimiques. Fondé durant les années 20, le laboratoire était surnommé la Kamera [La Chambre]. Il visait la création de poisons capables de tuer sans laisser de trace, en laissant croire à une mort naturelle. (2)

Comme par hasard, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine coïncide avec une recrudescence des cas d’empoisonnement «exotiques». Dès l’an 2000, on soupçonne qu’un rival potentiel du président, l’ancien maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak, a été empoisonné par une substance appliquée sur l’ampoule de sa lampe de chevet. C’est la chaleur de l’ampoule allumée qui aurait diffusé le poison.

En 2004, en pleine campagne électorale, le futur président ukrainien Viktor Youchenko est défiguré par un empoisonnement à la dioxine. On croit qu’il a ingurgité le poison lors d’un copieux dîner à la datcha du numéro 2 des Services de sécurité ukrainiens. 

Mais le cas le plus spectaculaire reste celui d’Alexandre Litvonenko, un ancien espion russe. Réfugié en Grande-Bretagne. Litvonenko dénonce le président Poutine, qu’il accuse notamment de complicité avec le crime organisé.

Le 1er novembre 2006, dans un chic hôtel de Londres, Litvinenko rencontre deux anciens du KGB qui se présentent comme des hommes affaires. L’un des invités verse du polonium 210, une substance hautement radioactive, dans sa tasse de thé. Dès la première gorgée, Litvinenko est condamné à mort… 

Curieusement, les deux empoisonneurs multiplient les bévues. On dirait deux sosies de Mr Bean jouant à la roulette nucléaire. Les enquêteurs vont pouvoir suivre leurs traces radioactives de Londres jusqu’à Moscou. On les détecte sur leurs sièges d’avion. Dans les restaurants. Sur la poignée d’un narguilé. Et jusque dans un bordel qu’ils ont fréquenté.

L’infortuné Litvinenko meurt 23 jours après son empoisonnement, dans d’atroces souffrances. Mais il faut atteindre 10 ans pour que la Justice britannique conclue que le meurtre a «probablement» été approuvé par Vladimir Poutine. Vrai que le polonium utilisé provient d’un laboratoire d’état russe. Il aurait coûté des dizaines de millions $ sur le marché noir. Aucune organisation criminelle n’aurait choisi un poison aussi coûteux. (3) 

Peu importe. Les suspects sont loin. L’un d’entre eux, Andreï Lugovoï, est devenu député au Parlement russe. En 2015, il a même été décoré pour «services rendus à la mère Patrie».

Les histoires de poison finissent mal, mon général.

Voici «le petit nouveau»

Retour à Salisbury, dans le sud de l’Angleterre. Deux semaines plus tard, la petite ville est devenue l’épicentre d’une crise diplomatique majeure. La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne accusent désormais la Russie d’avoir empoisonné l’ancien espion Skripal. Et le poison a été identifié. Il s’agit du Novitchok [Le petit nouveau] l’un des agents neurotoxiques les plus puissants jamais mis au point.4

Au moment d’écrire ses lignes, Sergeï Skripal et sa fille restent hospitalisés dans un état critique. Selon le Telegraph, le poison a été camouflé dans les bagages de Yulia Skripal, avant son départ de Moscou. A-t-il été inséré dans un vêtement? Dans un produit cosmétique? Dans un emballage cadeau?

Allez savoir. Pour l’instant, la riposte britannique se limite à l’expulsion de 23 diplomates russes. Un geste qu’une source anonyme du Foreign Office juge aussi efficace que «le fait de frapper sur Vladimir Poutine à coup de feuilles d’essuie-tout humides». On évoque aussi le boycott de la Coupe du monde de soccer, qui se déroule cet été, en Russie. Mais le geste apparait risqué politiquement, dans un pays où le soccer constitue une religion.

Quelques voix s’interrogent sur l’existence de preuves tangibles contre la Russie. D’autres relativisent les faits. Un chroniqueur du Guardian se demande: «Au fond, est-il plus immoral d’éliminer ses ennemis avec du poison ou avec des drones, comme nous?»

Reste que l’ère du temps favorise la paranoïa. À preuve, les autorités britanniques s’interrogent sur 14 morts suspectes d’opposants russes, survenues au cours des dernières années. On pense à l’homme d’affaires Alexander Perepilichny, décédé d’un arrêt cardiaque, alors qu’il faisait du jogging, le 10 novembre 2010. Des analyses n’ont-elles pas révélé qu’il avait ingéré du gelsemium, un poison surnommé la plante des crises cardiaques?

Soudain, on rigole moins en apprenant que les espions de la CIA avaient eu recours aux enseignements d’un magicien, durant les années 60. Celui-là enseignait l’art de verser le poison dans un verre, pendant que la victime regarde ailleurs. Par-dessus tout, il conseillait d’adopter l’expression faciale du parfait imbécile. Parce qu’il n’y a rien de plus trompeur qu’un idiot, paraît-il…

(1) How Salisbury Case Went From Local Drama to International Incident, The Guardian, 10 mars 2018.

(2) Arkadi Vaksberg, Le laboratoire des poisons, Folio Gallimard, 2008, 346 pages.

(3) Affaire Litvinenko: la justice britannique accuse Vladimir Poutine, Le Monde, 22 janvier 2016.

(4) Novitchok: un poison soviétique à l’histoire sulfureuse utilisé contre l’agent double russe, Le Monde, 13 mars 2018.

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PETIT LEXIQUE DE POISONS

Arsenic

Autrefois surnommé la «poudre de succession» ou «des héritiers». Les empoisonneurs appréciaient particulièrement sa solubilité dans l’eau. Un peu dépassé. À une certaine époque, il était prescrit comme médicament pour les asthmatiques, à petite dose!

Ricine

Cette protéine, produite par un petit arbre, est 6000 fois plus toxique que le cyanure. Une quantité équivalente à un gain de sel suffit pour tuer. On ne connait pas d’antidote. Pratiquement indétectable dans le sang. C’est une petite bille creuse contenant 0,2 milligramme de ricine qui était utilisée dans le célèbre «parapluie bulgare».

Novitchok

Le «petit nouveau», en russe, décrit une famille d’agents neurotoxiques extrêmement puissants. On les considère 5 à 10 fois plus toxiques que le gaz sarin. Ils présentent l’avantage d’être constitués de substances inoffensives, qui sont réunies pour former un poison sous forme d’une poudre ou d’une pâte. Dans un environnement idéal, leurs effets se révèlent particulièrement dévastateurs. Deux grammes peuvent suffire à tuer 500 personnes. Les effets apparaissent au bout de quelques minutes. Il provoque un ralentissement du rythme cardiaque et l’obstruction des voies respiratoires jusqu’à la mort par asphyxie. 

Gelsemium

Produit à partir des extraits d’une plante, le gelsemium est étudié depuis la fin du XIXe siècle. Surnommé «l’herbe des crises cardiaques», il a été mis en cause dans l’assassinat de l’homme d’affaires russe Alexandre Perepilichny, en 2012. Un siècle plus tôt, l’écrivain Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, s’en administrait de petites doses comme tranquillisant. Il dut interrompre le traitement qui lui causait de sévères maux de tête et qui provoquait un état dépressif.

Polonium 210

Substance hautement radioactive utilisée dans l’assassinat de l’ancien lieutenant-colonel des services de renseignements russes, Alexandre Litvinenko, en 2006. Quand il est absorbé par l’organisme, le polonium 210 constitue l’un des poisons les plus mortels. Une dose infime, de l’ordre du microgramme, invisible à l’œil nu, provoque la mort en quelques semaines.

VX

Version hautement mortelle du gaz sarin. Inodore, incolore, le VX est un agent neurotoxique difficile à détecter. Il se présente comme une huile banale, sans couleur et sans odeur. S’il est correctement administré, une seule gouttelette, de la taille de la pointe d’un stylo bille, peut se révéler mortelle…