Comble de malchance, les cinq premières bougies du pape sont soufflées alors que le numéro trois du Vatican est auditionné en Australie pour déterminer s’il peut être jugé pour des agressions sexuelles anciennes.

Le pape François trébuche sur le dossier de la pédophilie

CITÉ DU VATICAN - Le manque de poigne du pape François face aux prêtres soupçonnés d’avoir commis ou caché des abus sexuels sur mineurs a assombri sa cinquième année de pontificat, cap qu’il franchira mardi sous le feu des critiques.

Réflexe de protection de l’Église? Mauvais conseillers? Absence de stratégie?

Les interrogations se sont multipliées après des paroles du pape laissant planer l’impression que la voix des victimes serait secondaire pour une Église raisonnant encore trop en vase clos.

Son voyage en janvier au Chili, où l’athéisme se répand après des scandales étouffés de pédophilie, a constitué un échec retentissant, peut-être même un tournant du pontificat.

François y a défendu avec force l’évêque chilien Juan Barros (soupçonné d’avoir tu les crimes d’un vieux prêtre pédophilie), se déclarant persuadé de son innocence et demandant aux victimes présumées des preuves de culpabilité. Avant de présenter des excuses pour ses propos maladroits et de dépêcher au Chili un enquêteur pour recueillir des témoignages.

«Cela fait partie de la nature humaine de défendre son institution. Au lieu d’apprendre des erreurs du passé, l’Eglise les répète dans chaque pays où éclate un scandale pédophile», déplore l’Irlandaise Marie Collins, une victime d’un prêtre pédophile, rencontrée par l’AFP

Le pape s’était déjà sans doute montré trop miséricordieux pour Don Mauro Inzoli, surnommé «Don Mercedes» pour son goût du luxe. Le prêtre italien avait été réduit à l’état laïc par Benoît XVI, mais François avait atténué sa peine à «une vie de prière».

Mais Don Inzoli a été condamné en juin à près de cinq ans de prison par l’Italie pour  avoir abusé d’adolescents. Le pape l’a alors défroqué.

François, qui proclame comme son prédécesseur «la tolérance zéro» sur le sujet, était attendu sur des mesures concrètes.

Il a mis en place en décembre 2014 une commission internationale d’experts, chargée de propositions de prévention. L’initiative s’est toutefois retournée contre lui avec la démission des deux seuls membres représentant les victimes.

Résistances internes

Marie Collins avait ainsi claqué la porte en mars 2017 en dénonçant un manque de coopération «honteux» au sein du Vatican et en regrettant qu’un tribunal annoncé par le pape en 2015 pour juger les prêtres pédophiles soit resté lettre morte.

Le cardinal allemand Gerhard Müller, alors gardien du dogme et depuis lors écarté, avait rétorqué que le tribunal doublonnerait avec des instances existantes.

«Les paroles du pape sont bonnes, mais pas suivies d’actions», assène aujourd’hui Marie Collins, notant que les prélats ont «du mal à accepter des conseils extérieurs».

«Mon désespoir, c’est que les membres du Vatican n’ont pas encore compris comment leurs actions sont perçues en dehors de l’Eglise», dit-elle.

Et de mentionner les funérailles en décembre dans la basilique Saint-Pierre du cardinal Bernard Law, en présence du pape et de trente cardinaux. Certes parfaitement conforme aux traditions liturgiques, mais objet de consternation aux États-Unis parmi les victimes.

L’ex-archevêque de Boston, «appelé» à Rome en 2002 après un énorme scandale de pédophilie, était devenu voici quinze ans le symbole d’une hiérarchie longtemps trop silencieuse.

Comble de malchance, les cinq premières bougies du pape sont soufflées alors que le numéro trois du Vatican est auditionné en Australie pour déterminer s’il peut être jugé pour des agressions sexuelles anciennes.

La nomination du cardinal George Pell a-t-elle été imprudente? L’Australien avait été accusé dès 2002 d’abus sexuels pour des faits présumés très anciens, avant d’être innocenté, puis appelé à Rome par François.

À l’actif du pape, l’introduction en 2016 dans le droit canon de la révocation d’évêques en cas de «négligence» dans des signalements de pédophilie. Des cours de sensibilisation sont aussi organisés au Vatican. Et le pape rencontre régulièrement des victimes.

Mais l’obligation de dénonciation à la justice civile par les hiérarchies n’est pas inscrite dans le droit de l’Église. En dehors des cas où la loi du pays l’impose, beaucoup d’épiscopats ne veulent pas en entendre parler.

«Je suis en faveur de la dénonciation par un évêque s’il y a un abus en cours ou un fort danger de poursuite d’abus», précise le père allemand Hans Zollner, tout en soulignant la complexité de la dénonciation dans de nombreux pays, notamment en Asie, où la sexualité est taboue.

Cet universitaire et psychothérapeute parcourt le monde pour prévenir la pédophilie et il a créé à Rome un programme d’étude pour sensibiliser des jeunes prêtres.

«On doit être les plus transparents possible. C’est le devoir de l’Église de faire tout son possible pour éviter les abus», dit ce globe-trotter en mission.

Le signalement des pédophiles, un incontournable, dit une pédopsychiatre

La pédopsychiatre française Catherine Bonnet a conseillé pendant trois ans le pape François en siégeant au sein de la première commission anti-pédophilie, qui vient d’être renouvelée sans elle.

Ses propositions concrètes, comme l’obligation de signalement, la fin de la prescription et du secret pontifical sont pour l’heure restées sans réponse, explique à l’AFP cette experte des questions d’abus sexuels.

QUESTION (Q): Le pape a promis une «tolérance zéro» pour les abus sexuels commis par le clergé. Les choses ont-elles progressé en cinq ans de pontificat?

RÉPONSE (R): Il m’avait semblé que le pape était sincèrement intéressé lorsque les premiers membres de la commission pour la protection des mineurs ont été nommés le jour de son anniversaire, le 17 décembre 2014.

Mais nous avons eu seulement six réunions plénières à Rome en trois ans, avec parfois aussi des réunions de sous-commissions. Nous avions certes des échanges par courriels réguliers, mais il est difficile de débattre ainsi.

Il est possible par ailleurs que la «Congrégation pour la Doctrine pour la foi» (qui instruit des procès contre les pédophiles au Vatican) se soit sentie en compétition avec notre mission.

Nous avons fait des propositions sur des points importants, mais le pape François n’a pas donné à ma connaissance de réponses, ce qui est vraiment préoccupant.

Le problème est que le pape est extrêmement pris par de nombreux sujets, alors que la question de la protection des enfants d’aujourd’hui est une urgence. Des enfants continuent à se faire agresser et violer au sein de l’Église!

Les enfants victimes sont culpabilisés par leurs agresseurs, subissent des menaces, sont manipulés. Il leur faut du temps pour réaliser que c’était anormal. Ils ont honte et n’osent pas en parler à leurs parents de crainte de ne pas être crus, de se faire gronder ou de leur faire de la peine.

Q: Qu’avez-vous proposé pour mieux protéger les enfants?

R: Nous avons demandé la fin de la prescription, qui est actuellement de l’ordre de vingt ans à partir de l’âge de 18 ans dans le droit canon (de l’Église), et qui accorde une dérogation au cas par cas.

Ce sont majoritairement des hommes qui sont victimes et ils mettent plus de temps que les femmes à dévoiler avoir été victimes dans l’enfance. C’est plus tabou dans la société pour les hommes.

En Australie, le délai moyen pour s’exprimer c’est 33 ans après les faits! Une levée de la prescription permettrait d’instruire une procédure canonique, quel que soit le délai du dévoilement.

Les survivants expliquent très bien qu’ils souhaitent ainsi protéger d’autres enfants du même agresseur.

Nous avons demandé également une exception du secret pontifical en cas d’abus pédophiles. Car en cas de procédure canonique, les victimes ne sont pas informées sur l’état de leur dossier.

Q: Vous aviez provisoirement remis votre démission au pape en juin, après avoir échoué à imposer une mesure clef: l’obligation par la hiérarchie de l’Église de dénoncer les cas suspects?

R: C’est bien le signalement qui est la clé de la protection de l’enfant. Je souhaitais que soit inscrite dans le droit canon une obligation de signaler les suspicions de violences sexuelles, par les évêques et les supérieurs des ordres religieux.

Cela permettrait de réduire les années de souffrance des victimes, de cesser de déplacer les prêtres accusés, de protéger d’autres enfants du risque de violences sexuelles par ces prêtres.

Le pape n’a pas accepté ma démission et on m’a proposé d’assister à la dernière réunion plénière de la commission, où nous pourrions le rencontrer. J’ai pensé que j’avais peut-être encore une chance de convaincre, mais il n’en a rien été.