La Russie, allié ou facteur de chaos?

L'affirmation
Dans son discours de mardi à la Chambre des Communes, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a dépeint la Russie comme étant «clairement une menace stratégique pour les démocraties libérales du monde», au même titre que la Corée du Nord et les «extrémistes monstrueux de Daesh» - tous nommés dans la même phrase, d'ailleurs. Mme Freeland faisait référence à l'«aventurisme militaire» et à l'«expansionnisme» russes.
Voilà qui tranche nettement avec la position du président américain Donald Trump, dont l'administration considère Moscou comme un allié objectif dans la lutte contre le terroriste. «Il vaut mieux s'entendre avec la Russie, disait M. Trump sur la chaîne Fox News en début d'année. Si la Russie nous aide contre l'État islamique [...] et contre le terrorisme islamique partout dans le monde, ce sera une bonne chose.»
Manifestement, les deux versions sont inconciliables. Alors, est-ce que Moscou est un facteur de chaos? Ou peut-on s'attendre à un coup de pouce de sa part contre l'État islamique (EI)?
Les faits
Le comportement agressif de la Russie dans les anciennes républiques soviétiques est amplement documenté. Après l'annexion forcée de la Crimée en 2014, Moscou a déployé plus de 300 000 soldats à sa frontière ouest, obligeant l'OTAN à augmenter sa présence militaire dans certains pays d'Europe de l'Est (États baltes, Roumanie, etc.) en 2016. Avec l'ingérence russe dans les présidentielles américaines et françaises, c'est ce qui a fait dire en mai au sénateur et ex-militaire américain John McCain que le président russe Vladimir Poutine était à ses yeux une plus grande menace pour les États-Unis que l'EI.
Cependant, les choses sont moins claires en ce qui concerne la valeur de la Russie comme allié antiterroriste - à première vue, du moins. M. Poutine a toujours adopté un ton très ferme à l'égard du terrorisme en général et de Daesh en particulier, qu'il s'est maintes fois engagé à «détruire», «punir» et poursuivre jusque dans ses derniers retranchements. Et le Kremlin a certainement d'excellentes raisons de combattre le terrorisme, la Russie étant régulièrement la cible d'attentats sanglants fomentés par des groupes musulmans extrémistes du Caucase ou par l'EI - explosion dans le métro de Saint-Pétersbourg en avril dernier (15 morts), bombe dans un vol commercial russe en 2015 (224 morts), etc.
Mais au-delà des discours, on ne peut pas dire que Moscou se livre à une lutte tous azimuts contre le terrorisme, loin de là, si bien que de nombreux observateurs considèrent M. Poutine comme un «faux allié» dans cette cause. En Syrie, par exemple, bien que la Russie ait mené de nombreux raids aériens, entre 85 et 90 % de ses frappes ont visé les rebelles modérés anti-Assad (soutenus par Washington), et non des positions contrôlées par l'EI, disait la chef de la diplomatie américaine au Moyen-Orient, Anne Patterson, en 2015. Un rapport de l'Atlantic Council, un groupe de recherche américain sur les relations internationales, a conclu essentiellement la même chose en 2016.
L'été dernier, d'ailleurs, le président Barack Obama, dont le mandat touchait à sa fin, avait tenté de coordonner les attaques américaines et russes en Syrie. Et il avait alors senti le besoin de demander un veto sur les cibles «antiterroristes» russes...
Malgré les déclarations officielles sur la lutte au terrorisme, c'est donc d'abord pour soutenir le régime de Bachar al-Assad, un allié de longue date du Kremlin, que la Russie est intervenue en Syrie. Certains rapports suggèrent même une aide indirecte de Moscou à l'EI - en janvier dernier, par exemple, le Wall Street Journal citait des sources américaines et européennes disant que la principale source de revenus de Daesh est maintenant l'achat de pétrole et de gaz par le régime al-Assad.
Dans son discours à la Chambre des Communes, la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a dépeint la Russie comme étant «clairement une menace stratégique pour les démocraties libérales du monde».
Et la relation floue qu'entretient le Kremlin avec le terrorisme ne s'arrête pas au cas syrien. En avril dernier, questionné sur des bruits voulant que la Russie envoie des armes aux talibans en Afghanistan, le général américain John Nicholson a confirmé que «nous continuons à recevoir des rapports en ce sens».
À cela s'ajoute le fait que, contrairement à la plupart des démocraties occidentales, le régime Poutine a des liens ouverts avec le Hamas en Palestine et le Hezbollah libanais, qu'il ne considère pas comme des groupes terroristes et auquel il envoie des armes.
Bref, tout se passe comme si Moscou se servait (au moins à l'occasion) du terrorisme comme d'un outil d'influence international. Il n'est certainement pas le premier régime à le faire, remarquez, mais cela n'en soulève pas moins de lourds doutes sur l'idée d'en faire un allié contre Daesh.
Le verdict
Tout indique que M. Trump a tort et Mme Freeman, raison. Les ambitions russes dans les anciens États-satellites de l'URSS, qu'il s'agisse d'annexions ou de l'établissement d'une sphère d'influence plus ou moins exclusive, sont incontestables et ont un fort potentiel de déstabilisation. Mais la volonté réelle du Kremlin de combattre l'EI ou le terrorisme en général, elle, est beaucoup plus floue.