La ruée vers l'or bleu

Aujourd’hui, 3,6 milliards de personnes vivent dans une région du monde qui manque d’eau, durant un mois ou plus par année. En 2050, leur nombre sera passé à 5,7 milliards. Le monde a soif. Et ce n’est qu’un début. De Los Angeles à Téhéran, en passant par Lima, Le Caire et Phoenix, la grande ruée vers l’or bleu est commencée.

Le 31 janvier, la ville du Cap, en Afrique du Sud, a lancé un cri d’alarme, qui a aussitôt résonné dans le monde entier. Après trois ans de sécheresse, les réserves d’eau avaient atteint un niveau critique. Tellement que dès le 21 avril, le Cap allait devoir couper l’eau du robinet, pour la réserver aux besoins essentiels. Dès lors, les 4 millions d’habitants devraient s’approvisionner dans des points de distribution, répartis sur le territoire.

Pour éviter le «jour zéro», la population du Cap a dû réduire sa consommation d’eau à moins de 50 litres par jour. À titre de comparaison, le Québécois moyen utilise 424 litres. Un bain en nécessite 150. Une douche? 75. Une laveuse traditionnelle? 150… 

«Chez nous, personne ne prend plus de deux douches par semaine», s’est vantée la première ministre de la province, Helen Zille, dans une entrevue à la BBC. Plusieurs hôtels ont retiré les bouchons des bains, pour forcer la clientèle à prendre une douche. Souvent, grâce à l’installation de pommeaux de douche très économes, le visiteur n’a droit qu’à un filet d’eau. Et sur les murs, des affiches invitent à réduire l’exercice à deux minutes.

Dans l’ensemble, le cri d’alarme a été entendu. Le «jour zéro» a même été repoussé à 2019. Des images montrant deux adolescents qui «nagent» dans une piscine olympique vidée de son eau ont fait le tour du monde. La palme de la bonne humeur revient à un hôtel de luxe, qui a remplacé le bouchon de ses bains par un immense canard en plastique jaune. Les visiteurs qui veulent à tout prix prendre un bain doivent l’échanger contre un bouchon, à la réception.

Les mégapoles ont soif

Est-ce que les problèmes du Cap constituent un avant-goût du futur? Peut-être. La soif s’annonce particulièrement prononcée dans les villes, où les deux tiers des Humains vont probablement habiter en 2050. Quatorze des 20 plus grandes villes du monde souffrent déjà de problèmes d’eau. En 2015, la mégapole brésilienne de São Paulo a même frôlé la catastrophe. Pour économiser l’eau, la ville de 20 millions d’habitants a dû fermer les robinets 12 heures par jour...

Certes, des villes «riches» comme Paris ou New York peuvent aller chercher l’eau à distance. Mais comment approvisionner Lagos, la capitale du Nigeria, où l’eau est abondante, mais généralement très polluée? En 1960, Lagos était une paisible bourgade de 200 000 habitants. Aujourd’hui, elle en compte 20 millions. Cent fois plus. Et si la tendance se maintient, elle pourrait atteindre 85 millions en 2100. 

Reste que peu de villes se retrouvent dans une situation aussi précaire que Lima, la capitale du Pérou. Entourée de montagnes, l’agglomération de 10 millions d’habitants se situe dans l’un des endroits les plus secs de la planète. Il y tombe en moyenne 16 millimètres de pluie par année. Lima tire 80% de son eau potable d’un petit fleuve boueux, le Rio Rimac, alimenté par la fonte des glaciers.

Le problème, c’est qu’avec le réchauffement des températures, les glaciers pourraient disparaître d’ici 40 ans. (1)

Une écolière indienne transporte des récipients en plastique vides pour aller chercher de l’eau à un robinet avant de partir à l’école, à Bangalore, en Inde. Bangalore est l’une des dix villes du monde au bord de la crise imminente de l’eau comme celle qui a frappé la ville de Cape Town en Afrique du Sud, selon le magazine environnemental «Down to Earth».

Le nouvel or bleu

En l’espace de 100 ans, les besoins en eau de l’Humanité ont été multipliés par six. Mais cela ne doit pas faire oublier que la consommation domestique (lavage, cuisson, etc.) représente moins de 10 % de l’eau utilisée. En général, c’est l’agriculture (70%) et l’industrie (20%) qui s’arrogent la part du lion…

«De plus en plus, il y a une compétition entre les besoins [des villes] et l’agriculture, constate Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l’Université Laval. Pendant longtemps, les gouvernements ont privilégié l’agriculture, notamment pour atteindre l’autosuffisance alimentaire. Bien sûr, l’agriculture est essentielle. […] Mais à mesure que les villes prennent de l’expansion, on s’inquiète de la voir prélever 80 ou 85% des ressources en eau.»

Ici, un petit détour par la Californie s’impose. Depuis un demi-siècle, le «Golden State» s’est imposé comme le grand jardin du continent nord-américain. Un pactole annuel estimé à plus de 50 milliards $. La Californie produit les deux tiers des fruits consommés aux États-Unis. Le tiers des légumes. Elle fournit plus de 90% des fraises et du brocoli.

Mais pour combien de temps? Depuis des années, la Californie est aux prises avec une sécheresse tenace. Le couvert de neige des montagnes de la Sierra Nevada, qui lui fournit 80% de son eau, se réduit comme une peau de chagrin. En 2016, il avait pratiquement fondu dès le mois d’avril. Malgré un bref répit l’an dernier, il n’est pas en voie de retrouver les niveaux d’antan.

Une étude récente, menée par l’Université de la Californie, tente d’évaluer l’impact du réchauffement climatique sur l’agriculture locale. Elle prédit un déclin de 40% des récoltes d’avocat. De 20% pour le raisin de table et les oranges. Quelqu’un a-t-il prononcé le mot «amandes»? Jusqu’à tout récemment, la Californie produisait 80% de la récolte mondiale. Mais cet exploit a un prix. La production nécessitait trois fois plus d’eau que toutes les habitations de Los Angeles réunies. (2)

À long terme, les pessimistes prévoient qu’une partie de la production maraîchère devra migrer vers le nord, dans l’Oregon ou dans l’État de Washington. Rendu là, les Californiens pourront répéter le célèbre cri du coeur d’un humoriste: «Chez nous, ça fait si longtemps que la sécheresse dure, que même lors du déluge de Noé, nous n’avions reçu qu’un quart de pouce d’eau.»

La folie du blé

Depuis la nuit des temps, l’Humanité a tendance à considérer l’eau comme une ressource inépuisable. Jusqu’à ce qu’elle frôle la catastrophe. L’exemple de la folie du blé en Arabie saoudite le démontre de manière spectaculaire.

L’Arabie saoudite, c’est une vaste étendue désertique. Trois fois plus grande que la France. L’été, la température dépasse régulièrement 47 degrés à l’ombre. Pas une seule rivière n’y coule en permanence. En tout, le territoire reçoit moins de 60 millimètres de pluie par an, en moyenne. Vingt fois moins qu’à Québec. 

Pourtant, c’est dans cette fournaise que l’Arabie saoudite s’est obstinée à produire du blé, à partir des années 80. La production nécessitait 10 fois plus d’eau que la moyenne. Elle coûtait quatre ou cinq fois plus cher. Peu importe. En 1993, non seulement le pays produisait assez de blé pour subvenir à ses besoins, mais il était devenu le sixième exportateur au monde! 

Dès le milieu des années 1990, des scientifiques ont sonné l’alarme. Mais il fallut du temps pour arrêter la machine. Quand la dernière ferme fut abandonnée, en 2016, les dégâts étaient considérables. L’énorme réserve d’eau souterraine du pays, aussi volumineuse que le lac Érié, avait été vidée à plus de 85%. En 25 ans, le pays a gaspillé 18% de ses prodigieux revenus pétroliers à produire du blé! (3) 

À ce rythme, l’Arabie saoudite n’en avait plus que pour 13 ans avant de manquer d’eau.

Demain, des guerres de l’eau?

Effarés par l’ampleur des pénuries, certains experts prophétisent déjà que les guerres de l’eau vont remplacer les guerres du pétrole. Ceux-là redoutent le «cocktail» formé par la pénurie d’eau, le réchauffement climatique, l’augmentation des populations et les villes qui grandissent à toute vitesse. (4)

Pour l’instant, le manque d’eau envenime déjà plusieurs conflits. Dans le nord-est du Nigeria, ce n’est pas la sécheresse qui a engendré les fanatiques de Boko Haram. Par contre, les islamistes ont recruté leurs combattants dans des régions pauvres, dévastées par la sécheresse, où 70% de la population survit avec moins d’un dollar par jour. L’une des tactiques préférées des djihadistes consiste d’ailleurs à empoisonner les puits de leurs ennemis… 

Ici et là, des gestionnaires ont cru avoir découvert des solutions miracles pour gérer la pénurie. Privatisation. Tarification. Restrictions. Ceux-là oublient parfois que si on peut survivre sans travail, sans abris et sans amis, on ne vit guère plus de trois jours sans eau. 

En l’an 2000, la province sud-africaine du KwaZulu-Natal avait instauré un système de carte prépayée pour s’approvisionner en eau. L’expérience a vite tourné au désastre. Faute d’argent, les pauvres se sont mis à se chercher des sources d’eau «alternatives». Sans trop pouvoir se soucier de l’hygiène. Résultat : 120 000 personnes ont contracté le choléra. 265 en sont mortes. (5)

Retour au Cap

Retour à la ville du Cap, en Afrique du Sud, qui connaît sa pire sécheresse depuis 100 ans. Jusqu’ici, la population a réussi à repousser à 2019 la date de la fermeture des robinets, en réduisant drastiquement sa consommation. Mais à plus long terme, personne n’est dupe. 

Tôt ou tard, la région devra s’adapter. Quel avenir pour les grandes plantations de citronniers ou d’orangers? À elle seule, la florissante industrie du vin consomme autant d’eau que 28,5 millions de personnes. Pour une fois, la boutade «sauvez l’eau, buvez du vin» n’est pas tout à fait appropriée. Après tout, il faut 200 litres d’eau pour produire le contenu d’une seule coupe de vin.

En attendant la suite, les gens du Cap ont remis au goût du jour plusieurs expressions anciennes. Comme celle qui dit que «la sécheresse est si sévère, que la rivière ne coule plus que deux fois par semaine». On raconte aussi que le temps est si sec, «que les parents encouragent les enfants à faire pipi dans les piscines». Mais il apparait impossible de conclure sans mentionner que «l’eau est devenue si rare, que les chiens marquent désormais leur territoire avec de la craie».

(1) Forum mondial de l’eau, Brasilia, 2018.

(2) California’s Almonds Suck as Much Water Annually as Los Angeles in Three Years, Mother Jones, 12 janvier 2015.

(3) Can Saudi Arabia Feed its People?, Middle East Quartely, 22 mars 2015.

(4) Ces guerres de l’eau qui nous menacent, Les Échos, 30 août 2016.

(5) Is the Stage Being Set for New Water Wars in Africa, The Guardian, 26 novembre 2010.

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EN CHIFFRES

4000 G de m3: quantité d’eau consommée par l’Humanité, en 2014. 2,1 millions de fois le stade olympique. Environ 10% des ressources d’eau renouvelables.

47: nombre de pays aux prises avec une pénurie plus ou moins sévère d’eau, en 2018.

200 litres: quantité d’eau nécessaire pour produire un verre de vin, dans la province du Cap, en Afrique du Sud.

844 millions: nombre de personnes qui doivent marcher au moins 30 minutes pour avoir accès à de l’eau potable.

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LA COMPARAISON

2830 m3 à la seconde: débit moyen du Nil, à la hauteur du Caire, en Égypte.

12 600 m3 à la seconde: débit moyen du Saint-Laurent, à la hauteur de Québec.

280,5 litres: quantité moyenne d’eau nécessaire pour produire une livre d’avocat, en Californie.

120,8 litres: quantité moyenne d’eau nécessaire pour produire une livre d’avocat, au Mexique.

Sources: Forum mondial de l’eau, 2018