M. Trump contourne aussi le vaste réseau de renseignements à sa disposition pour plutôt s’alimenter à la télévision, quand il ne se fie pas tout simplement à son instinct.

La réalité alternative de la présidence Trump

En dépit de sa relation quelque peu particulière avec les faits, le président américain Donald Trump a occasionnellement tout à fait raison.

«Il n’y a jamais eu de première année comme celle-ci», a-t-il déclaré en Floride le mois dernier. On pourrait difficilement ne pas être d’accord.

Le département des Corrections n’a certainement jamais vu une telle année. Les faussetés et les exagérations se bousculent sur le fil Twitter du président, dans ses discours et dans ses entrevues, habituellement pour gonfler encore plus son ego.

D’autres présidents ont parfois trafiqué la vérité - George W. Bush concernant la guerre en Irak, Barack Obama au sujet des bienfaits de l’»Obamacare» - mais M. Trump est dans une classe à part.

Le président présente sans la moindre gêne ses intentions comme étant des faits («Obamacare» est mort, l’argent «coule à flots» dans les coffres de l’OTAN) et il augmente l’importance de ce qu’il a fait (ses réductions d’impôt sont les plus importants de l’histoire et ses réussites sont incomparables - deux mensonges). Il exagère les problèmes dont il a hérité (les routes et les ponts sont «délabrés», la frontière était «grande ouverte»), il énonce des objectifs farfelus (une croissance économique de 6 pour cent) et il n’apprend rien de ses erreurs, préférant les répéter.

M. Trump contourne aussi le vaste réseau de renseignements à sa disposition pour plutôt s’alimenter à la télévision, quand il ne se fie pas tout simplement à son instinct.

Voici quelques faits saillants depuis qu’il a pris le pouvoir:

L’ART DU PLUS GROS PLUS MEILLEUR

M. Trump n’y va pas seulement de bonnes réductions d’impôts: les siennes sont les plus généreuses de l’histoire. Il ne remporte pas seulement une élection: sa victoire a été «écrasante». Il n’améliore pas seulement le fonctionnement du département des Anciens combattants: il en expulse les «sadiques».

Dans les faits:

- La réforme fiscale annoncée en décembre est moins généreuse que plusieurs autres, notamment celle offerte après la Deuxième Guerre mondiale et celle proposée par Ronald Reagan dans les années 1980.

- Sa victoire en 2016 est la 13e plus serrée des 58 scrutins présidentiels de l’histoire américaine, selon une analyse du politologue John Pitney. On peut difficilement parler d’une victoire écrasante. Il a remporté 57 pour cent du Collège électoral (contre 61 pour cent et 62 pour cent pour M. Obama en 2008 et 2012). Hillary Clinton l’a devancé par des millions de voix au vote populaire.

- Davantage d’employés du département des Anciens combattants ont été virés pendant la dernière année budgétaire de M. Obama que pendant la première de M. Trump.

MISSIONS NON ACCOMPLIES

M. Trump interprète les choses comme il désire qu’elles soient et il en fait la réalité.

«Vous savez, les usines se bousculent pour revenir au pays. N’auriez-vous jamais pensé entendre quelque chose comme ça?»

«J’ai demandé à nos alliés de l’OTAN de faire plus pour renforcer notre alliance cruciale et j’ai mis la table pour une augmentation importante des contributions des membres. Des milliards et des milliards de dollars entrent dans les coffres en raison de cette initiative.»

«Les emplois reviennent en masse au pays.»

Dans les faits:

- Les usines ne se bousculent pas pour revenir aux États-Unis et elles ne poussent pas comme des champignons au pays. Quand il a tenu ces propos, en décembre, les dépenses pour la construction d’usines étaient en déclin de 14 pour cent sur un an, poursuivant la glissade entamée à la mi-2015.

- L’économie a créé 170 000 emplois par mois sous la présidence Trump, comparativement à une moyenne mensuelle de 185 000 en 2016.

- Le secteur manufacturier a créé 196 000 emplois en 2017, une performance inférieure à celles de 2011 et de 2014.

- L’argent ne coule pas à flots dans les coffres de l’OTAN et ça ne se produira pas. M. Trump a demandé aux membres d’augmenter leurs dépenses militaires pour réduire le fardeau des États-Unis, ce qu’ils avaient déjà accepté de faire sous la présidence de M. Obama. Reste à voir si M. Trump aura su accélérer le processus.

L’APOCALYPSE

M. Trump démontre que les États-Unis se portent mieux que jamais sous sa présidence en présentant le passé de la pire manière possible. Avant lui, «la frontière était grande ouverte et n’importe qui pouvait entrer». Les forces armées tombaient en lambeaux. La loi sur l’assurance-santé dont il avait hérité était une catastrophe qui ne couvrait que «quelques individus». Les anciens présidents avaient «cadenassé l’énergie américaine».

Dans les faits:

- La frontière américaine n’avait rien de poreuse avant la présidence Trump. Le nombre d’arrestations pour entrée illégale était à son plus bas en 40 ans avant l’arrivée de M. Trump. Les administrations Bush et Obama avaient approximativement doublé les effectifs de l’agence frontalière au cours de la dernière décennie. M. Obama avait été critiqué pour le nombre élevé de gens renvoyés chez eux avant de modérer quelque peu sa position plus tard pendant sa présidence.

- Obamacare couvrait environ 20 millions de personnes quand M. Trump a évoqué «quelques individus».

- La production énergétique des États-Unis a explosé sous les prédécesseurs de M. Trump, et surtout sous M. Obama, notamment grâce à la fracturation hydraulique qui a permis d’exploiter de vastes réserves de gaz naturel. La production pétrolière a aussi augmenté, réduisant les importations. Avant l’élection de 2016, pour la première fois de leur histoire, les États-Unis produisaient plus d’énergie domestiquement qu’ils n’en importaient. M. Trump a donné le feu vert au projet d’oléoduc Keystone XL qui reliera le Canada aux raffineries américaines.

IL SE FIE À LA TÉLÉ (ET À SON INSTINCT)

Le président Trump se forme rapidement des opinions bien tranchées et il n’hésite pas à les partager sur la place publique, comme n’importe qui d’autre. Mais évidemment, la portée des propos du président des États-Unis est exceptionnelle.

- M. Trump a mis à mal les relations de son pays avec le Royaume-Uni quand il a rediffusé sur Twitter des vidéos disséminées par un groupe d’extrême-droite et qui montraient apparemment des islamistes. «Un migrant musulman bat un petit Néerlandais en béquilles!», annonçait une vidéo. Le coupable, toutefois, n’était pas un musulman, mais bien un Néerlandais qui a été puni pour son crime. «Les faits sont importants», a lancé l’ambassade néerlandaise à Washington à l’endroit de M. Trump.

- Le président en a fait sourciller plusieurs en février quand il a déclaré que l’immigration est source de violence et d’extrémisme en Suède, en évoquant «ce qui s’est passé hier soir en Suède». Rien de particulier ne s’était produit la veille, le 17 février, en Suède, mais M. Trump avait vu quelqu’un traiter du sujet sur les ondes de Fox News.

Cela ne l’a pas empêché de crier victoire. Le mois suivant, il a dit au magazine Time que «le lendemain (de mon discours), il y a eu une grande émeute, des morts, et des problèmes».

Encore faux. Deux jours après son discours, une émeute a éclaté dans un quartier de migrants quand la police a arrêté quelqu’un dans une affaire de drogue, mais personne n’a été tué. Les attaques liées à l’extrémisme demeurent rares en Suède: les Suédois ont même été surpris qu’un policier ait tiré un coup de feu pendant l’opération.

- Quand un train d’Amtrak a déraillé en décembre, faisant trois morts, M. Trump s’est empressé de vanter ses projets d’infrastructures. Il a offert ses pensées et ses prières aux victimes, et ses remerciements aux secouristes, après. Les enquêteurs n’ont pas encore identifié les causes de la catastrophe. Le train circulait aussi sur une nouvelle voie ferrée qui n’était donc pas «délabrée», et il roulait deux fois trop vite.

ÇA DÉPEND DE QUI IL CONNAÎT, OU PAS

M. Trump a souvent prétendu très bien connaître certains individus, avant de changer d’idée et de dire qu’il les connaît à peine - tout dépendant du climat politique du moment.

Ainsi, M. Trump connaissait Steve Bannon «depuis plusieurs années» quand il a annoncé qu’il le nommait à la tête de sa campagne présidentielle. Quelques mois plus tard, quand le séjour de M. Bannon à la Maison-Blanche tirait à sa fin, il a assuré qu’il le connaissait «à peine» au moment de lui confier sa campagne.

MM. Trump et Bannon se connaissaient depuis cinq ans quand le candidat républicain, un mois après sa nomination, l’a nommé responsable de sa campagne. Le directeur adjoint de la campagne Trump, David Bossie, a dit à l’Associated Press avoir présenté les deux hommes en 2011. Ils ont ensuite appris à se connaître et M. Trump a fréquemment participé à l’émission radiophonique de M. Bannon.

M. Bannon a interviewé M. Trump à au moins neuf reprises en 2015 et 2016, en plus de membres de sa famille et de sa campagne.

«Chacun a foi en l’agenda de l’autre, ce qui explique pourquoi ils sont si proches», a dit M. Bossie.