Emmanuel Macron deviendra dimanche le nouvel occupant de l'Élysée, le siège de la présidence de la République, à Paris.

La folle histoire de l'Élysée

Dimanche, Emmanuel Macron deviendra le nouvel occupant de l'Élysée, le siège de la présidence de la République, à Paris. Un lieu légendaire, qui fut tour à tour un palais royal, un rendez-vous des sciences occultes, une imprimerie, une adresse de bals publics, un hôtel de passe et une résidence officielle. Voici son incroyable histoire.
Les habitués surnomment l'Élysée le «château», comme dans les contes de fées. Et pour cause. Le palais compte 365 pièces. Il emploie plus de 800 personnes. Son budget annuel frise les 150 millions $CAN, soit plus de 5650 fois le salaire minimum français. Sa cave à vin renferme 13 000 bouteilles. Sans oublier ses 340 horloges. Chaque mardi, un maître horloger les remonte religieusement, accompagné d'un garde républicain habillé comme si Napoléon revenait demain et qu'il fallait à tout prix éviter de le dépayser.
On dit qu'un président n'habite pas l'Élysée. C'est plutôt l'Élysée qui l'habite. La plupart ne tardent pas à se sentir étouffés par l'atmosphère empesée des lieux. Bien peu veulent y résider. Au fils des ans, les présidents ont comparé l'Élysée à une «prison dorée», à une «maison du malheur» ou à un «manoir hanté». Il y a quelques jours, François Hollande ne cachait pas sa joie d'en sortir, après avoir été obligé d'y vivre depuis les attentats de 2015, pour des raisons de sécurité.
Pour s'échapper, les présidents ont élaboré toutes sortes de stratagèmes. Vers 1849, le futur Napoléon III a fait creuser un tunnel reliant la sacristie du palais à l'hôtel de sa maîtresse, dans une rue voisine. (1) Plus moderne, le président Hollande se rendait chez sa dulcinée sur un scooter, conduit par un fidèle garde du corps. Le naïf François croyait peut-être que personne n'allait le reconnaitre avec son énorme casque de motard du dimanche?
N'exagérons rien. Seul le président Paul Deschanel aurait véritablement perdu la raison durant son passage à l'Élysée, en 1920. Un jour, il se met à croasser comme un corbeau, avant de grimper à un arbre. Parfois, on le surprend en grande discussion avec un visiteur imaginaire. Au cours d'un voyage, le malheureux tombe d'un train en marche, en pleine nuit. En pyjama, il croise un garde-barrière, qu'il aborde en s'exclamant : «Vous êtes la Vierge Marie». (2)
La parole est d'argent
Les murs de l'Élysée ont tout vu. Tout entendu. Ah, si seulement ils pouvaient parler! Difficile de trouver un recoin qui ne soit pas surchargé d'histoire. La visite commence par le Salon Murat, qui fut longtemps une salle de bal. Depuis le début des années 1969, c'est là que se déroulent les conseils des ministres. Un choix discutable, quand on sait que l'endroit est reconnu pour être glacial en hiver et suffocant en été.
De plus, l'acoustique du Salon Murat est mauvaise, au point où les discussions y deviennent parfois inaudibles. Pour être compris, il faut élever le ton, au risque d'être entendu dans les pièces voisines. Comme le jour de juillet 2011 où Nicolas Sarkozy ordonne à ses ministres d'éviter les contacts avec la presse : «Mieux vaut une vérité qui n'a pas été dite qu'une gaffe qui vous carbonise durant des mois!» tonne le président, d'une voix qui retentit dans tout le palais. 
Mais délaissons la salle du conseil des ministres pour nous rendre à l'autre bout de l'Élysée, dans un lieu funeste : le Salon d'Argent. C'est dans cette pièce que Napoléon 1er a signé son abdication, après Waterloo. C'est là aussi que Napoléon III, surnommé «le petit» ou «Naboléon», a planifié son coup d'État pour tuer la République, en 1851.
En février 1899, le Salon d'Argent devient célèbre lorsque le président Félix Faure y meurt dans les bras de sa maîtresse. Possible que l'amoureux malchanceux soit mort d'une crise cardiaque, après avoir ingurgité un puissant aphrodisiaque. Le personnel aura juste le temps d'apercevoir une femme qui s'enfuit, à moitié habillée.
On raconte qu'un prêtre accouru sur les lieux a demandé : «Le président a-t-il toujours sa connaissance?»
Et un employé aurait répondu : «Rassurez-vous, elle est sortie par l'escalier de service!» (3)
Une maison occulte
Ici, un bref retour dans le temps s'impose. À l'origine, rien ne destinait l'Élysée à devenir une résidence officielle. En 1720, le bâtiment est construit par un comte rapace, dans ce qui était alors la campagne. Plus tard, il est offert par le roi Louis XV à sa favorite, la marquise de Pompadour. Madame, que le peuple surnomme avec mépris «la putain du roi», n'est sans doute pas fâchée de s'éloigner de la ville. Elle rêve de transformer la cour en terrain de jeu pour sa fille adorée. Mais la fillette meurt quelques mois plus tard. Les travaux sont arrêtés. La Pompadour ne s'en remet jamais.
À la veille de la Révolution française, le palais devient la propriété de l'étrange duchesse Bathilde d'Orléans. Avec elle, les salons deviennent célèbres dans toute l'Europe. On y croise Mesmer, qui prétend avoir découvert le «magnétisme animal» et qui joue les guérisseurs, vêtu d'une sorte de pyjama de soie, de couleur lilas. À d'autres moments, on y entend Suzanne Labrousse, qui prophétise une sanglante révolution. La voyante se badigeonne le visage avec de la chaux pour s'enlaidir. Et elle se gargarise avec de la bile tirée de l'estomac de bovin... pour... on ne sait trop quoi.
Avec la révolution, l'Élysée change plusieurs fois de vocation. Il sert d'imprimerie, d'entrepôt pour les meubles saisis à la noblesse et de résidence secondaire pour Napoléon. Plus tard, il accueille des bals publics, avec une sorte d'hôtel de passe, à l'étage. Rénové par Napoléon III, il est plus ou moins laissé à l'abandon, avant de devenir la résidence officielle des présidents de la République, en 1879.
Tant pis pour ceux qui s'indignent de voir la République s'installer dans les dorures de la monarchie. «Le pouvoir n'est rien sans ses ors et ses fastes surannés... expliquera plus tard le président François Mitterrand. Comment perpétuer le rêve sans les dorures de l'histoire?»
Le président français sortant, François Hollande (6<sup>e</sup> à droite), à sa dernière rencontre avec son cabinet le 10 mai dernier.
Un jour, devant un tribunal, le légendaire Jean Jaurès a décrit l'Élysée comme «une maison louche», un lieu de corruption où agonise «l'honneur de la République». Le juge l'avait interrompu : «Vous osez comparer la maison du président à un lieu de débauche?»
Et Jaurès avait répliqué : «Je ne la compare pas, [...] je la mets au-dessous!» (4)
Jupiter chez le teinturier
Comme les rois de jadis, les présidents ont leurs petites manies. Sous Jacques Chirac, le budget «fleurs» dépassait 600 000 $CAN par année. Nicolas Sarkozy avait retenu les services d'une maquilleuse, avec un salaire annuel voisinant 140 000 $. Et tout a été dit sur le coiffeur de François Hollande, à qui le président réservait un budget annuel de 180 000 $.
Le bureau du président français
En 1936, le président Albert Lebrun avait fait aménager un abri antiaérien dans le sous-bassement. Le bunker n'empêchera pas le drapeau nazi de flotter sur l'Élysée, durant deux semaines, à l'été 1940. Par contre, à partir de 1977, il accueillera le poste de commandement de la force nucléaire française, surnommé le PC Jupiter.
La force nucléaire viendra perturber la passation des pouvoirs entre Valéry Giscard D'Estaing et François Mitterrand, le 21 mai 1981. Ce jour-là, Giscard d'Estaing remet à son successeur Mitterrand une plaquette de métal reliée à une petite chaine en or. Il s'agit de l'objet sur lequel sont gravés les codes permettant de déclencher les armes atomiques du pays!
Dans l'énervement, François Mitterrand met la plaquette dans sa poche et il n'y pense plus jusqu'au lendemain. Il découvre alors avec horreur que son pantalon a été expédié chez le teinturier! Un policier en motocyclette récupérera finalement le précieux objet. Au tout dernier moment. «J'imaginais le pire», avouera-t-il, des années plus tard. (5)
Le chat du général
Dimanche, Emmanuel Macron franchira la célèbre Cour de l'Élysée. Comme tous les autres présidents, il ne fait que passer, même si certains laissent davantage leur marque. Charles de Gaulle, par exemple. Même aujourd'hui, certains huissiers surnomment le bureau du président le «bureau du général» (6). Un demi-siècle après son départ, les cuisiniers entendent encore parler de l'humour glacé de celui qui commençait souvent son dîner en s'écriant : «Tiens, encore du chat!»
Quant aux anecdotes sur le président de Gaulle, elles sont si nombreuses qu'il apparaît indiqué de conclure avec l'une des plus célèbres. Un jour, au début des années 60, le président invite à dîner plusieurs anciens camarades de l'école militaire. L'un d'eux, devenu général, lui demande alors, le plus sérieusement du monde : «Pourquoi diable avez-vous donné le droit de vote aux femmes?»
Selon plusieurs témoins, le président aurait longuement réfléchi avant de répondre, sur le ton de l'humour. «Je me suis en effet demandé si je n'avais pas commis une erreur. Mais je crois que j'ai fait pire encore, le jour où j'ai décidé de laisser le droit de vote aux militaires!» (7) 
Sources :
(1) Historia, Histoires érotiques de l'Élysée, 1er mars, no 831, 2016.
(2) L'Élysée : coulisses et secrets d'un palais, Patrice Duhamel et Jacques Santamaria, Plon, 2012.
(3) L'Élysée : coulisses et secrets d'un palais, op.cit.
(4) L'Élysée : coulisses et secrets d'un palais,op.cit.
(5) Jacques Séguéla, Autobiographie non autorisée, Plon, 2009.
(6) Le Figaro, 3 avril 2017.
(7) Les flingueurs : anthologie des cruautés politiques, Jacques Santamaria et Patrice Duhamel, Plon, 2014.