Angela Merkel a la réputation de s'efforcer à être aussi ennuyeuse que possible. À la blague, on dit qu'elle porte toujours le même costume, mais dans des couleurs différentes.

La chancelière qui rêvait d'être un somnifère

Les électeurs allemands la surnomment affectueusement «Maman». Ses adversaires l'appellent plutôt le «somnifère». Ou pire, le «serpent». Qui est vraiment Angela Merkel, la chancelière qui devrait être facilement réélue à la tête de l'Allemagne, dimanche? Portrait d'un animal politique rare.
Elle évite les feux de la rampe. Elle déteste les entrevues. Elle est allergique aux grandes réformes. On ne sait pas s'il faut la classer à gauche de la droite, ou à droite de la gauche. Mais plus que tout, Angela Merkel essaye d'être aussi ennuyeuse que possible. Une véritable marque de commerce. À la blague, on dit qu'elle porte toujours le même costume, mais dans des couleurs différentes. On raconte aussi que ses discours semblent aussi interminables qu'une séance de lapidation à coup de grains de pop-corn
Si la chancelière possède un côté givré, il est gardé à double tour, comme un secret d'État. À une exception près. Parfois, la coquine imite les grands de ce monde devant les journalistes. À condition que cela reste confidentiel, bien entendu. À vous d'imaginer Madame en train d'imiter Vladimir Poutine ou le pape François, deux de ses cibles favorites...
Angela Merkel est souvent comparée «à une vieille femme qui tient son sac à main bien serré sur ses genoux». On dit aussi que sa vision à long terme ne dépasse pas deux semaines. Dans le quotidien Handelsblatt, le philosophe Peter Sloterdijk s'est montré cruel : «On pourra dire que les années Merkel étaient une époque au cours de laquelle on a célébré le mariage d'une population avec la banalité».1
Loin de s'offusquer, Madame en rajoute. Un jour, Pascal Lamy, l'ancien directeur de l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), la met au défi de «réenchanter» le rêve européen. La réponse le ramène brutalement sur terre.
«Ne me demandez pas cela à moi. Je ne suis pas poète.»
Une enfant de l'Est
Retour dans le passé. Angela Merkel grandit en Allemagne de l'Est, à l'époque de l'empire soviétique. Mais elle n'a rien d'une figure d'opposition. Jusqu'à l'âge de 25 ans, elle fait partie de la Jeunesse libre allemande, l'équivalent des jeunesses communistes, où elle est responsable «de la promotion et de la propagande». «J'étais à 70 % opportuniste», évalue-t-elle, avec le recul.
À l'Université, la future chancelière mène de brillantes études. En 1986, sa thèse de doctorat s'intitule : «Étude du mécanisme des réactions de décomposition avec rupture de liaison simple et le calcul de leurs constantes de vitesse sur la base de la chimie quantique et des méthodes statistiques». En dehors d'une petite élite scientifique, ceux qui font mine d'y comprendre quelque chose sont de fieffés farceurs.
La Stasi, la police secrète du régime est-allemand, veut recruter cette étudiante modèle. Angela Merkel s'en tire en suivant un conseil de ses parents. Elle explique qu'elle est très bavarde. Incapable de garder un secret. Tôt ou tard, elle craint de s'échapper. Apparemment, la Stasi n'insiste pas.2 
En privé, la jeune étudiante se montre critique du gouvernement est-allemand. Mais lorsque le mur de Berlin tombe, dans la nuit du 9 novembre 1989, elle ne déborde pas de joie. Elle se contente d'une brève ballade de l'autre côté du mur, à Berlin-Ouest. Croyez-le ou non, Madame explique qu'elle a du travail le lendemain. Elle doit se lever tôt!
«Kohl Girl»
Très vite, la scientifique délaisse pourtant son laboratoire pour les salles de réunions enfumées de la nouvelle Allemagne. Tout est à rebâtir ou presque. Et la faune politique de Berlin remarque vite cette perle rare, qui parle peu, mais qui travaille beaucoup. Tant pis si elle doit tout apprendre la société de consommation. Y compris l'utilisation d'une carte de crédit! 
En 1990, le politicien chrétien-démocrate Lothar de Maizière la décrit comme une scientifique typique des pays de l'Est, «avec une robe bouffante, des sandales dignes de Jésus et des cheveux coupés courts, à la garçonne». Un jour, il supplie son directeur de cabinet de l'emmener s'acheter des vêtements neufs.3
Peu importe. L'ascension est foudroyante. À peine élue députée, Angela Merkel devient ministre des Jeunes et de la Condition féminine. Un ministère pour lequel elle n'éprouve «aucun intérêt», dira-t-elle plus tard.
Bientôt, la recrue est adoptée par le chancelier Helmut Kohl, le père de la réunification allemande. Il promène sa jeune ministre venue de l'est comme un animal de cirque. Un trophée. Il la surnomme «mein Mädchen» [ma fille], au risque de créer des jaloux. Ceux-là surnomment Merkel, la «Kohl Girl», un jeu de mot facile avec «Call Girl».
La chouchou attend son heure. À l'intérieur du Parti chrétien-démocrate (CDU), le chancelier Helmut Kohl est perçu comme un demi-dieu. Personne n'ose le critiquer. Même après sa défaite électorale de 1998. Même après qu'il ait été éclaboussé par un vaste scandale de financement politique illégal.
Contre toute attente, c'est Angela Merkel, devenue secrétaire générale du Parti, qui renverse le colosse. La fille va tuer le père. Le 22 décembre 1999, elle publie une tribune libre dévastatrice dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Le ton est poli, mais sans appel. Kohl doit partir.
Il ne s'en relèvera jamais. Comme expliquera le journaliste Karl Feldmyer au magazine The New Yorker : «Elle lui a planté le couteau dans le dos, et elle l'a tournée deux fois».4
Un ovni politique
«On la sous-estime. On se moque d'elle. C'est sa force [...], écrit la journaliste Marion Van Renterghem, dans une récente biographie d'Angela Merkel. Dans ce monde de brutes plein d'arrogance [...], composé presque exclusivement d'hommes [...], elle est un ovni absolu. Femme, de l'est, protestante, divorcée, sans enfant, et surtout, sans les codes vestimentaires ni l'aisance sociale de ses collègues.»5
Au fil des ans, la discrète Angela déplume une liste impressionnante de coqs politiques. Sa victoire contre le chancelier Gerhard Shröder, le 22 septembre 2005, mérite le détour. Ce soir-là, les résultats indiquent qu'Angela Merkel a remporté les élections. Mais M. Shröder refuse d'admettre sa défaite. Il ridiculise son adversaire, en direct, à la télé. «Elle ne sera jamais chancelière! Elle n'a pas la carrure!» hurle-t-il. Un véritable suicide politique. Quelques semaines plus tard, Angela Merkel devient chancelière, à la tête d'une grande coalition. «Je ne suis pas vaniteuse, commente-t-elle. Je sais utiliser la vanité des hommes.»
Dès son installation au pouvoir, la chancelière Merkel se distingue par son goût du compromis. «Il n'y a pas de solution simple», répète-t-elle. Au besoin, elle pique une idée à l'opposition pour mieux la neutraliser, comme la sortie du nucléaire (2011) ou l'instauration d'un salaire minimum (2014). C'est en vain que ses adversaires lui reprochent ses hésitations. Ceux-là disent que si vous placez deux verres d'eau devant Angela Merkel, elle risque de mourir de soif, victime de son indécision chronique. 
En juin 2017, l'adoption de la loi autorisant le mariage homosexuel résume la méthode Merkel. Dès le début, le projet horripile son parti chrétien-démocrate (CDU). Mais il s'agit d'une loi importante pour ses alliés de gauche. De plus, 75 % des Allemands y sont favorables. Alors la chancelière s'incline. Elle s'assure que la loi sera adoptée rapidement. Ce qui ne l'empêche pas de voter contre. 
À la fin, Angela Merkel gagne sur tous les tableaux. D'un côté, elle fait preuve d'ouverture d'esprit. De l'autre, elle vote contre le mariage homosexuel, ce qui plait à son électorat conservateur. Après l'adoption de la loi au Bundestag, plusieurs députés émus aux larmes viennent l'entourer, comme une maman bienveillante. Angela les rend gagas. Comme d'habitude.
1 Frédérick Lemaître, «Merkel, la mère-patronne», Le Monde, 10 décembre 2015.
2 Marion Van Renterghem, Angela Merkel, Un destin, Gallimard-Edito, 2017.
3 George Packer, «The Quiet German», The New Yorker, 1er décembre 2014.
4 George Packer, «The Quiet German», The New Yorker, 1er décembre 2014.
5 Marion Van Renterghem, Angela Merkel, Un destin, Gallimard-Edito, 2017.
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La fin de Cruellangela
Avec Angela Merkel, tout est négociable. Enfin presque. Car la chancelière refuse de transiger sur un petit nombre de valeurs fondamentales. En août 2015, elle prend un risque considérable en annonçant l'accueil d'un million de réfugiés en Allemagne. La mesure est impopulaire. Sa cote de popularité plonge brièvement. À chacun de ses discours, des mécontents se déplacent pour l'invectiver. Peu importe. La chancelière tient bon. «On va y arriver», répète-t-elle. 
Pour Merkel, l'affaire des réfugiés constitue un point tournant. Du moins, à l'extérieur de l'Allemagne. Jusque-là, Madame est vue comme une gardienne de l'austérité budgétaire. Une égoïste qui préfère détruire l'Europe plutôt que d'aider les pays plus pauvres. Au plus fort de la crise de l'Euro, en 2011, les Grecs la surnomment «Cruellangela», en référence au film Les 101 dalmatiens.
Pourtant, dès qu'elle tend la main aux réfugiés, la chancelière devient méconnaissable. Durant quelques mois, elle s'écarte même de son style éteignoir. En visite dans un foyer pour immigrants, en septembre 2015, elle s'exclame : «S'il faut s'excuser de présenter un visage amical à des gens dans la détresse, alors ce n'est plus mon pays.»
Soudain, une partie du monde craque pour Angela Merkel. En 2015, le magazine Time lui décerne le titre de «personnalité de l'année». Au moment de quitter la présidence des États-Unis, Barack Obama la présente quasiment comme son héritière. Les médias anglo-saxons la surnomment la leader du monde libre. La dernière chance de l'Europe. Une sage au chevet d'un monde de fous.
En Allemagne, l'image de la chancelière semble plus nuancée. Certes, le nombre de chômeurs a diminué de moitié, depuis 2005. L'an dernier, l'état fédéral a dégagé un surplus de 38 milliards $CAN. Pour limiter le nombre de réfugiés, l'Europe a aussi versé des sommes considérables à la Turquie, afin qu'elle verrouille ses frontières.
La réélection d'Angela Merkel au poste de chancelière, dimanche, semble une formalité. Il s'agirait d'une quatrième victoire pour la politicienne de 63 ans.
Sauf qu'une partie de la prospérité allemande s'est construite grâce à la multi-plication des petits boulots mal payés. Les inégalités grandissent. Et le pays voit émerger l'Alternative pour l'Allemagne, un parti dont le discours est férocement opposé aux immigrants. Les sondages lui prédisent 10 % des suffrages. Parfois davantage.
<strong>«</strong><strong>S'il faut s'excuser de présenter un visage amical à des gens dans la détresse, alors ce n'est plus mon pays</strong><strong>»</strong><strong> </strong>- Angela Merkel, lors de sa visite dans un foyer pour immigrants
Dimanche, Angela Merkel semble assurée de l'emporter. Pour la quatrième fois consécutive. Une fois de plus, elle joue la Maman digne de confiance. Une fois de plus, elle applique religieusement sa devise : «Ne fais pas trop de promesses, comme ça les gens auront toujours l'impression que tu en fais plus que prévu». Une fois de plus, la recette Merkel fonctionne.
Mais pour combien de temps encore?
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Angela Merkel en cinq dates
17 juillet 1954 : Naissance à Hambourg, en Allemagne de l'Ouest. Fait rarissime, son père traverse la frontière avec sa famille pour aller s'établir en Allemagne de l'Est, en 1957. Pasteur protestant, il bénéficie de certains privilèges, tout en suscitant la méfiance des autorités. Il dirige un séminaire destiné à former des pasteurs, à côté d'une institution pour handicapés, à la campagne. La future chancelière y passe une enfance heureuse.
2 décembre 1990 : Élue pour la première fois députée de l'Union chrétienne-démocrate (CDU) dans la circonscription de Stralsund-Rügen-Poméranie (nord-est), lors des premières élections qui suivent la réunification de l'Allemagne.
22 décembre 1999 : Devenue secrétaire générale de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), elle publie dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung une tribune pour exiger le départ du père de la réunification allemande, Helmut Kohl.
18 septembre 2005 : Élue pour la première fois chancelière. Elle dirige alors une coalition regroupant les deux grands partis allemands, la CDU et le Parti social-démocrate (SPD). Elle sera réélue en 2009 et en 2013.
13 septembre 2015 : L'Allemagne annonce qu'elle laisse ses frontières ouvertes pour accueillir près d'un million de réfugiés. La décision est critiquée par plusieurs alliés européens. Elle sera aussi exploitée par une partie de l'opposition, qui tentera de relier les réfugiés à une série d'attentats et aux agressions sexuelles commises lors des célébrations du Nouvel An, à Cologne.