Pour son dernier voyage comme chef de la diplomatie des États-Unis, John Kerry est retourné samedi dans ce pays communiste où il a combattu à la fin des années 1960 et s'est forgé son destin politique.

John Kerry boucle 50 ans de carrière par un retour au Vietnam

L'ancien guérillero vietcong Vo Ban Tam se souvient parfaitement de ce jour de février 1969 où il a croisé la route de l'ex-lieutenant de la marine américaine John Kerry sur les rives du delta du Mékong, en pleine guerre du Vietnam.
Près d'un demi-siècle plus tard, les deux anciens ennemis se serrent chaleureusement la main, à l'endroit précis où ils s'étaient affrontés dans le sud du Vietnam. Le Vietnamien de 70 ans est aujourd'hui éleveur de crevettes dans le delta du Mékong, l'Américain de 73 ans quittera le 20 janvier son poste de secrétaire d'État, après un demi-siècle de carrière.
Pour son dernier voyage comme chef de la diplomatie des États-Unis, John Kerry est retourné samedi dans ce pays communiste où il a combattu à la fin des années 1960 et s'est forgé son destin politique.
Jeune ancien combattant bardé de médailles, il était revenu de la guerre du Vietnam transformé en un militant pacifiste, avant de devenir un cacique du parti démocrate américain et un diplomate grand sceptique de l'interventionnisme militaire.
Le 28 février 1969, John Kerry, 25 ans, commande l'équipage d'un bateau-patrouilleur sur la rivière Bay Hap, lorsque l'unité vietcong de Vo Ban Tam leur tend une embuscade.
L'objectif était d'attirer le navire à portée d'un lance-roquettes, a raconté samedi l'ancien guérillero à l'ex-lieutenant de marine, lors d'une rencontre exceptionnelle entre les deux septuagénaires organisée par le Vietnam et les États-Unis aujourd'hui en plein rapprochement.
Mais en ce jour de février 1969, l'attaque vietcong échoue.
John Kerry accoste son bateau et poursuit les assaillants sur la berge. Armé d'un fusil M-16, il tue le tireur au lance-roquettes embusqué, sauvant son équipage. Il sera décoré de la médaille militaire Silver Star.
D'après Vo Ban Tam, l'homme tué s'appelait Ba Thanh, un valeureux vietcong de 24 ans.
L'engagement de John Kerry au Vietnam avait fait l'objet d'une polémique durant l'élection présidentielle de 2004 que le démocrate avait perdue contre le républicain George W. Bush. Il avait été accusé de mensonges et de trahison, ses détracteurs affirmant qu'il avait en fait abattu un adolescent le 28 février 1969. Des allégations qui s'étaient révélées par la suite infondées.
Samedi, Vo Ban Tam a fièrement rappelé à son prestigieux visiteur que «nous étions des guérilleros, jamais là où vous nous attaquiez».
«Je suis heureux que nous soyons tous les deux vivants», lui a répondu John Kerry.
Le Secrétaire d'État John Kerry, photographié à sa sortie de la conférence sur le conflit israëlo-palestien, dimanche, à Paris.
«Mourir pour une erreur ?»
Car c'est en rentrant de la guerre du Vietnam que le jeune Américain était sorti de l'anonymat.
De haute stature, la chevelure épaisse, la voix grave, le diplômé de Yale témoigne avec éloquence en 1971 devant le Sénat pour le convaincre que les États-Unis n'ont rien à faire au Vietnam.
«La plupart des gens ne faisaient même pas la différence entre le communisme et la démocratie. Ils voulaient simplement cultiver leurs rizières sans se faire mitrailler par des hélicoptères, sans que des bombes au napalm brûlent leurs villages et déchirent leur pays», lance à l'époque John Kerry.
Il conclut son allocution par une phrase fameuse: «Comment pouvez-vous demander à un homme d'être le dernier à mourir au Vietnam (...) d'être le dernier à mourir pour une erreur ?».
Il poursuivra dans les années 1970 par un pacifisme non violent, avant d'être sénateur pendant 28 ans, candidat à la présidentielle, puis ministre des Affaires étrangères depuis février 2013 et jusqu'au 20 janvier.
Tout au long de ces quatre années, volant d'une crise internationale à une autre à bord de son Boeing de l'Air Force, le secrétaire d'État a évoqué l'échec de l'Amérique au Vietnam.
«Il faut vraiment analyser et comprendre ce qui se cache derrière les slogans», a-t-il confié à des journalistes qui l'accompagnaient dans le delta du Mékong. Comprendre les crises afin de «savoir faire la différence entre sunnites et les chiites», a lancé John Kerry, dans une pique à l'administration Bush accusée d'avoir envahi l'Irak en 2003 sans savoir distinguer les deux branches de l'islam.
Homme de bonne volonté
Fils de diplomate qui a grandi en Europe - son cousin est l'écologiste français Brice Lalonde - John Kerry est un diplomate à l'ancienne, homme de bonne volonté, optimiste, s'étant lui-même décrit récemment comme «le type qui voit toujours le verre à moitié plein, plutôt qu'à moitié vide».
Il peut se targuer d'indéniables réussites, comme les accords sur le nucléaire iranien et sur le climat, et il veut d'ailleurs continuer à sensibiliser sur le réchauffement.
Mais il a essuyé aussi des échecs retentissants avec la poursuite des conflits israélo-palestinien et syrien. John Kerry a d'ailleurs confié il y a quelques jours à Washington qu'il se sentait «profondément frustré» par l'impuissance américaine en Syrie.
Avec Nicolas Revise à Washington