Joe Biden à Wilmington au Delaware le 12 mars 2020, peu de temps avec le confinement.  
Joe Biden à Wilmington au Delaware le 12 mars 2020, peu de temps avec le confinement.  

Joe Biden: Les aventures d’un sauveur en pantoufles

Il fait de la politique depuis si longtemps qu’il accompagnait peut-être Christophe Colomb lors de la découverte de l’Amérique. Il ne sait pas trop en quoi consiste un texto. À cause du coronavirus, il fait campagne dans son sous-sol. Il a de fréquents troubles de mémoire. Une ancienne collaboratrice vient de l’accuser d’agression sexuelle. Mais pour le meilleur et pour le pire, Joe Biden est le candidat démocrate qui affrontera Donald Trump, le 3 novembre. Portrait d’un sauveur en pantoufles…

Pour battre Donald Trump, les démocrates rêvaient de dénicher un nouveau John F. Kennedy. Il voulaient applaudir le chevalier Lancelot, menant une charge héroïque contre «l’ogre de la Maison-Blanche». À la place, ils auront... l’ancien vice-président Joe Biden, l’ultime politicien de carrière, élu pour la première fois à l’époque du Watergate, il y a 48 ans. Lors des primaires démocrates, celui que l’on surnomme «Oncle Joe» a réussi le retour du siècle. Après un début catastrophique, il a rallié à lui tous les candidats «modérés» pour barrer la route au sénateur Bernie Sanders, jugé trop «socialiste». Le coronavirus a fait le reste, en mettant une fin abrupte à la campagne…

Joe Biden lui-même devait se pincer pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. Le 28 février, sa campagne semblait aussi vigoureuse qu’une marmotte aplatie sur le bas-côté de l’autoroute. Trois semaines plus tard, il devenait le champion démocrate.

C’est alors que les vrais ennuis ont commencé…

Prisonnier de son sous-sol

La pandémie de coronavirus a complètement déstabilisé la campagne de Joe Biden.(1) Du jour au lendemain, plus de 400 travailleurs d’élections ont dû se mettre à travailler à la maison. Un casse-tête logistique. Vous croyez que j’exagère? Parlez-en aux deux organisateurs qui avaient loué un petit studio au centre de Philadelphie, en prévision de la campagne. «À quoi bon prendre quelque chose de plus grand? se disaient-ils. Nous ne serons jamais là bien longtemps.» Contre toute attente, ils y sont confinés depuis des semaines. Quand l’un s’installe dans l’espace principal, l’autre travaille dans la salle de bain. Plus tard, c’est l’inverse. Chacun son tour.(2)

Joe Biden respecte à la lettre les consignes de distanciation sociale, toujours installé devant la même étagère.

Au début, même Joe Biden semble s’être volatilisé. Sur Twitter, le hashtag #WhereIsJoeBiden [#OùestJoeBiden] se multiplie plus vite que des mouches à fruits dans un panier de fraises pourries. Pour faire réapparaître le candidat, il faut aménager en catastrophe un mini studio de télé dans le sous-sol de sa maison du Delaware. La caméra est actionnée à distance depuis Sioux City, dans l’Iowa, à plus 2000 kilomètres. Mais ça ne fait rien. Grâce à elle, Biden peut enfin communiquer avec le monde extérieur, toujours installé devant la même étagère, au grand désespoir de son état-major. Le plus souvent, le candidat enfile son traditionnel complet-cravate. À l’occasion, lorsqu’il s’habille pour avoir l’air cool, c’est pire. On dirait un gars qui s’en va pêcher le brochet...

Appréciez l’ironie. Joe Biden, c’est le politicien de la vieille école. L’adepte de la poignée de main et du porte-à-porte. Le gars jovial et chaleureux dont on compare l’empathie à un «super pouvoir».(3) Mais dans la mesure où il reste enfermé dans son sous-sol, il devient aussi redoutable que Batman sans son costume de chauve-souris. Sans compter que Biden lui-même se décrit comme un technotwit de calibre mondial. Monsieur est incapable de prendre une photo convenable avec son cellulaire. Et il ne fait pas toujours la différence entre un message texto et une adresse de site Web...

David Axelrod, un ancien stratège de Barack Obama, compare le candidat Biden à un astronaute en orbite autour de la Terre, qui essaye désespérément d’attirer l’attention.(4) Ça tombe mal. Même avant la pandémie de coronavirus, la campagne de Joe Biden paraissait mal équipée pour lutter à armes égales dans le monde numérique. La crise n’arrange rien. Sur les réseaux sociaux, par exemple, l’équipe Biden ne fait pas le poids devant l’armée de spécialistes et de trolls au service de Donald Trump. Pour chaque intervention reliée à la campagne Biden, on en dénombre 15 provenant de celle de Donald Trump.

Il n’empêche. Encore une fois, au moment où tout semblait perdu, la chance a souri à Joe Biden.

Trop de Trump, pas assez de Biden

Au début de la pandémie du coronavirus, la popularité du président Donald Trump s’améliore. Un scénario habituel pour un chef d’État, en période de crise. Le président domine les ondes. On le voit sans arrêt. Peut-être trop? Contre toute attente, la discrétion involontaire de Joe Biden se révèle payante! Monsieur remonte dans les sondages. À la fin avril, selon un sondage CBS News/YouGov, 53 % des électeurs estiment qu’ils ont trop vu Trump. À l’opposé, 47 % auraient aimé entendre davantage Biden.(5)

Mine de rien, la crise procure aussi un répit inespéré à Biden. En temps normal, la campagne Trump aurait déjà commencé à le pulvériser à coup de publicités négatives. Pas cette fois. Il semble que le président préférait vanter sa gestion «parfaite» de la crise, malgré un bilan qui dépasse 73 000 morts. Du 9 mars au 15 avril, selon une compilation réalisée par le New York Times, le président a vanté ses mérites ou ceux de son administration plus de 640 fois.(6) Il a même fini par déclarer qu’il avait sauvé 2,5 millions de vies...(7)

Plus que tout, la crise a privé le président Trump de son argument massue : la bonne santé de l’économie. Plus de 30 millions d’Américains ont perdu leur emploi. Le taux de chômage pourrait dépasser 20 %, au mois de juin. Du coup, les conseillers du président suggèrent de délaisser le coronavirus pour passer à l’attaque. Ceux-là encouragent Donald Trump à accuser Joe Biden d’avoir été complaisant envers la Chine. Ils veulent aussi insister sur la fragilité et les fréquents troubles de mémoire du candidat. Plusieurs ont pris l’habitude de comparer Biden à un lanceur de baseball vieillissant qui aurait perdu «sa balle rapide». «Il lui manque quelque chose, a persiflé le directeur de la campagne Trump, Brad Parscale. Je me sens mal à l’aise pour lui. Je souhaitais que son épouse le force à se retirer.(8)

Trop sûr de lui, Donald Trump a-t-il fini par sous-estimer celui qu’il surnomme «Joe l’endormi» ou «Joe l’incompétent»? En prenant connaissance des derniers sondages, on raconte que le président a piqué une colère mémorable. On l’aurait entendu hurler : «Ne me dites pas que je perds contre f… Joe Biden!»(9)

Un président de transition

Joe Biden, c’est le révolutionnaire en pantoufles. Le gentil grand-père qui étire ses discours avec des anecdotes, au risque d’endormir tout le monde. Sans parler de sa tendance à exagérer ses exploits, tel un capitaine Bonhomme.(10) Un jour, il s’est fabriqué un passé de militant des droits civiques, au temps de Martin Luther King. Plus tard, il s’est inventé une arrestation en Afrique du Sud, au temps de l’Apartheid.(11) Il manquait seulement une chevauchée en compagnie de Buffalo Bill pour compléter le tour du chapeau. «J’ai dit des choses stupides, et je vais [malheureusement] continuer à en dire», admet le candidat.(12)

Encore aujourd’hui, Joe Biden regrette de ne pas s’être présenté à la présidentielle de 2016, contre Donald Trump. À l’époque, son fils Beau venait de mourir d’un cancer du cerveau, à l’âge de 43 ans. Sur son lit de mort, le fils avait fait promettre à son père d’être candidat à la présidence. Après avoir longuement hésité, Joe Biden avait renoncé. «J’étais brisé, a-t-il expliqué. Tellement que si quelqu’un m’avait dit, durant un débat, “tu fais juste cela à cause de ton fils”, je pense que j’aurais perdu la tête. J’aurais été capable de lui botter le derrière, en direct.»(13)

À 77 ans, Joe Biden se décrit comme un «président de transition». S’il est élu, il est probable qu’il n’effectuera qu’un seul mandat. Dans ces conditions, le choix de sa vice-présidente — il s’est engagé à choisir une femme — revêt une importance particulière.(14) Finie l’époque où Lyndon B. Johnson disait que la vice-présidence ne vaut même pas «un pichet de pisse encore chaude». Cette fois, la colistière de Biden bénéficiera d’une voie royale vers la présidence, dès 2024.

Joe Biden, l’ami des femmes? Récemment, la réputation de grand-papa gâteau du candidat a encaissé un dur coup lorsqu’une ancienne collaboratrice, Tara Reade, a prétendu qu’il l’avait agressée sexuellement, en 1993. Biden, qui a souvent encouragé les victimes à dénoncer leur agresseur, s’est retrouvé coincé. Tétanisé. Il a mis des semaines avant de tout démentir. N’est-ce pas lui qui répétait qu’en pareilles circonstances, il faut toujours donner le bénéfice du doute à une femme?(15)

Ô surprise, le président Trump, qui a fait l’objet de nombreuses accusations d’inconduites sexuelles, a pris la défense de Biden.(16) C’est l’entourage présidentiel qui a porté les attaques. Et ça ne fait que commencer...

Le cauchemar démocrate

À quoi ressemblera la campagne électorale, si la tendance se maintient? Dans leurs pires cauchemars, les organisateurs démocrates imaginent une élection au cours de laquelle Donald Trump et ses partisans se retrouveraient un peu partout, comme si de rien n’était, en défiant la maladie. Les manifs contre le confinement semblent confirmer leurs craintes. Même chose pour la récente visite de Donald Trump dans une usine. Le président ne portait pas de masque. Il ne semblait pas trop se soucier de conserver une distance minimale avec les autres. Au diable le coronavirus!

Lors d'une récente visite dans une usine, le président Donald Trump ne portait pas de masque. Il ne semblait pas trop se soucier de conserver une distance minimale avec les autres. Au diable le coronavirus!

Pendant ce temps, le sage Joe Biden respecte à la lettre les consignes de distanciation sociale, en menant une campagne virtuelle. Mais pour combien de temps? Déjà, plusieurs analystes comparent l’élection à un référendum sur la gestion de la crise par Donald Trump. «[…] Ça se résume à Donald Trump contre le coronavirus et la crise économique, a résumé Scott Reed, un stratège de la Chambre de commerce des États-Unis. Joe Biden n’est qu’un personnage secondaire.»(17) Ouch!

Le 3 novembre, le sort de Donald Trump pourrait se jouer dans six États qu’il avait remportés en 2016, à savoir la Pennsylvanie, le Wisconsin, le Michigan, la Caroline du Nord, l’Arizona et la Floride. La Floride inquiète tout particulièrement le président.(18) Un million de personnes y ont perdu leur emploi. Moins de la moitié ont reçu une allocation de chômage. On comprend que Donald Trump soit pressé de voir le confinement prendre fin pour passer à autre chose.(19)

Chez les démocrates, la crainte de voir Donald Trump remporter un second mandat permet de resserrer les rangs. Des organisateurs de Bernie Sanders ont même offert à Joe Biden un coup de main pour augmenter sa présence sur les réseaux sociaux. Une aubaine, quand on sait qu’en 2016, environ 12 % des partisans de Sanders ont fini par appuyer Donald Trump.(20) Reste que pour amadouer tout le monde, Joe Biden devra convaincre qu’il veut réaliser des réformes décisives, notamment en matière d’assurance maladie. Il devra aussi faire mentir la blague suivante, qui lui colle à la peau.

«Pour conduire sa limousine, Joe Biden a embauché le même chauffeur qui a conduit tous les grands du Parti démocrate au cours des 30 dernières années, notamment les présidents Bill Clinton et Barack Obama.

Soudain, la limousine s’arrête à un feu rouge.

Joe Biden demande alors au chauffeur : «Vous avez connu tous les plus grands du Parti démocrate. À votre avis, que feraient-ils une fois rendu ici?»

Imperturbable, le chauffeur répond : «Je crois qu’ils signaleraient comme s’ils avaient l’intention de tourner à gauche, mais que pour finir ils tourneraient à droite.»

Une manifestation contre les mesures de confinement le 1er mai à Chicago.

NOTES

(1) «Smoke-Filled Zoom» : Handicapping Trump vs. Biden in the Middle of a Lockdown, Politico, 28 avril 2020.

(2) How Do You Run for President During a Pandemic? New York Times Magazine, 30 avril 2020.

(3) How Do You Run for President During a Pandemic? New York Times Magazine, 30 avril 2020.

(4) What Joe Biden Needs to Do to Beat Trump, The New York Times, 4 mai 2020.

(5) Voters Want To See More Biden And Less Trump, Poll Finds, Forbes, 3 mai 2020

(6) 260,000 Words, Full of Self-Praise, From Trump on the Virus, The New York Times, 26 avril 2020.

(7) Trump Claims to Have Saved 2.5m Lives Amid Pandemic, The Independent, 2 mai 2020.

(8) Trump Campaign Split on How to Attack Biden, The Washington Post, 2 mai 2020.

(9) Trump Brushes off Opinion Polls Showing Joe Biden in Lead for President, Reuters, 29 avril 2020.

(10) ‘Dumb Things’: Disastrous ‘88 Campaign Still Echoes for Biden, The New York Times, 4 juin 2019.

(11) Joe Biden acknowledges He Wasn’t Arrested in South Africa, cnn.com, 28 février 2020.

(12) ‘Dumb Things’: Disastrous ‘88 Campaign Still Echoes for Biden, The New York Times, 4 juin 2019.

(13) «I Wish to Hell I’d Just Kept Saying the Exact Same Thing», The New York Times, 22 janvier 2017.

(14) Why Biden’s Choice of Running Mate Has Momentous Implications, The New York Times, 3 mai 2020.

(15) Breaking Silence, Biden Says Alleged Sex Assault «Never Happened», Agence France-Presse, 2 mai 2020.

(16) Benefit of the Doubt? Joe Biden — and Allies — Face Key Questions Over Sexual Assault Claim, The Guardian, 2 mai 2020.

(17) A Referendum Election in November? Trump Allies See Risks, Associated Press, 2 mai 2020.

(18) The Six States at the Center of the Battleground Map Six Months from Election Day, McClatchy Washington Bureau, 4 mai 2020.

(19) Coronavirus Scrambles 2020 Expectations for Trump in Must-win Florida, Reuters, 1er mai 2020.

(20) «Here’s How Many Bernie Sanders Supporters Ultimately Voted For Trump»