Haylee Rucker, 19  ans, est née aux États-Unis de parents américains, mais légalement, elle n’existe pas.
Haylee Rucker, 19  ans, est née aux États-Unis de parents américains, mais légalement, elle n’existe pas.

Haylee, 19 ans sans existence légale, jusqu'à un coup de fil

EVELETH — Dans une petite commune rurale du Minnesota vit une jeune femme du nom de Haylee Ann Rucker qui n’a pas de permis de conduire, pas de passeport, pas d’assurance. Pendant 19 ans, elle a vécu sans existence légale, de facto apatride.

Elle est née aux États-Unis, de parents américains, mais une pièce administrative a toujours manqué à sa mère dans ses tentatives pour la «légaliser» : un acte de naissance.

Cette histoire dure depuis la naissance d’Haylee. Elle est le fruit d’un absurde jeu de ping-pong administratif entre deux États américains, l’État fédéral et d’innombrables fonctionnaires qui ont toujours répondu à sa mère, avec indifférence ou embarras, qu’il manquait ce fichu document.

Sans acte de naissance, pas de numéro de sécurité sociale, qui aux États-Unis est le sésame indispensable à toute démarche.

Aussi étrange soit-elle, cette situation n’est pas inédite dans ce pays qui confère pourtant la citoyenneté de droit aux personnes nées sur son territoire.

«Je m’en suis vraiment aperçue à 16 ans, quand tout le monde passait son permis de conduire et que moi je ne pouvais pas», raconte d’une voix douce et tremblante Haylee Rucker, aux joues encore rondes.

Quand nous la rencontrons mi-janvier, elle travaille comme aide à domicile, au noir forcément, pour la femme alitée du maire de la petite ville d’Eveleth. «C’est complètement dingue», répète en boucle l’élu, Robert Vlaisavljevich.

Haylee, bonne élève, n’a pas pu s’inscrire à l’université, alors qu’elle veut devenir infirmière. De la frustration monte dans sa voix : «J’ai l’impression d’être coincée. Je ne peux rien faire».

«Elle est à moi»

Tout commence un jeudi soir de décembre 2000, près de Los Angeles. La mère d’Haylee, April Booth, se présente à l’hôpital, persuadée qu’elle va accoucher. Les infirmières la renvoient avec pour instruction de revenir quand ses contractions s’intensifient.

April n’aura pas le temps et accouche chez elle, avec l’aide du père d’Haylee. Puis une ambulance vient et la ramène à l’hôpital. Mais le père n’ayant rien voulu signer, sans doute par peur de devoir payer une pension alimentaire, aucun témoin de la naissance ne signe, et l’hôpital ne fait pas les démarches d’état civil habituelles. À l’époque, April ne s’en inquiète pas. Le père, lui, sort de leur vie.

Ce n’est que des années plus tard, face à sa première feuille d’impôts, après avoir commencé à travailler, qu’April comprend qu’elle ne peut pas déclarer sa fille, puisqu’Haylee n’a pas de numéro de sécurité sociale. Elles habitent alors le Minnesota.

En 2009, April dépose une demande de numéro pour Haylee. Mais la demande est refusée, faute d’acte de naissance. Des travailleurs sociaux l’aident à obtenir un test de paternité. L’hôpital certifie qu’April a été admise, il y a la facture de l’ambulance, un dossier médical. Sur la table basse de son salon, la maman étale ses preuves, dont une échographie.

«Au début, je pense qu’on croyait que je l’avais volée, je peux comprendre», dit April Booth, 56 ans. «Mais j’ai assez de documents pour prouver qu’elle est à moi».

En 2018, par l’intermédiaire d’une amie, un avocat prend en charge le dossier, gratuitement, mais rien n’avance.

La mère d’Haylee constate l’ironie de la situation. Elle travaille dans un centre d’appel démocrate, et mène souvent des sondages sur la régularisation des sans-papiers. «Je n’ai jamais franchi de frontière cachée dans un camion», dit-elle. «Elle est née ici, je ne suis jamais sortie du pays, je suis citoyenne américaine. Et je ne peux pas la régulariser».

Dénouement

Haylee n’étant pas née dans le Minnesota où elle habite, et n’habitant plus dans la Californie où elle est née, «elle est coincée entre deux juridictions, et aucune n’est prête à l’aider», expliquait son avocat Bryan Lindsay.

Le cas n’est pas sans précédent. En 2014, une jeune femme, Alecia Pennington, née à la maison et jamais scolarisée, avait lancé sur YouTube un appel devenu viral... En quelques mois, le Texas avait légiféré, lui permettant d’obtenir un acte de naissance différé.

Finalement, c’est également avec un peu de bruit que l’histoire d’Haylee va se débloquer.

Fin décembre, le maire d’Eveleth appelle le bureau de la sénatrice du Minnesota, Amy Klobuchar, également candidate aux primaires présidentielles démocrates. L’AFP interroge le 22 janvier les services de la sénatrice, qui confirment avoir aidé la jeune femme à obtenir un nouveau rendez-vous avec la sécurité sociale, une agence fédérale.

Le rendez-vous semble faire son effet, même si les coulisses restent mystérieuses. La semaine dernière, les services d’état civil californiens appellent l’avocat d’Haylee «avec urgence», selon lui, pour qu’elle soumette à nouveau sa précédente demande rejetée en 2018. Et, mercredi, surprise, un courrier est arrivé.

«Je reviens de chez mon avocat et je tiens mon enregistrement différé de naissance dans la main», annonce Haylee, essoufflée de joie. «C’est incroyable. Je peux enfin commencer ma vie».

Elle a rendez-vous vendredi à la sécurité sociale. Dès qu’elle aura son numéro, elle s’inscrira à l’université.

«Tout dépend vraiment de qui on connaît», conclut Haylee.