Si le fanatisme de Geert Wilders fait peur, le personnage est lui-même victime de la terreur. Depuis plus de 10 ans, il vit caché dans des maisons ultra-sécurisées, sous la protection d'une petite armée de gardes du corps.

Geert Wilders, un cas étrange

Aux Pays-Bas, la percée de l'extrême droite s'est révélée moins importante que prévu, aux élections du 15 mars. Mais pour l'Europe, la persistance du Parti pour la liberté et de son chef, Geert Wilders, constitue un avertissement. Voire un signal d'alarme. Portrait d'un raciste décomplexé qu'on surnomme parfois le «loup-garou».
Avec ses cheveux blanchis au peroxyde, ses complets sombres et son teint légèrement verdâtre, Geert Wilders semble né pour jouer les méchants dans un film de science-fiction. Le chef d'extrême droite est parfois présenté comme le «Trump néerlandais». Mais la comparaison apparaît douteuse. À côté de lui, Donald Trump ressemble à un enfant de choeur. Et Marine Le Pen a l'air aussi redoutable que Nathalie Simard dans la défunte émission Le village de Nathalie.
L'essentiel du programme de Geert Wilders tient sur une seule page. Il se lit comme une déclaration de guerre. Fermeture des mosquées. Interdiction de la vente du Coran, qu'il associe au livre Mein Kampf, d'Adolf Hitler. Fermeture des frontières aux musulmans. Sans oublier la fin des subventions à l'aide internationale, à l'énergie éolienne, aux artistes et à la Radiodiffusion publique des Pays-Bas, l'équivalent de Radio-Canada. Ah oui, j'oubliais. Geert Wilders veut aussi que les Pays-Bas quittent l'Union européenne, qu'il compare à un «État nazi». 
Oui, le fanatisme de Geert Wilders fait peur. Mais Monsieur est lui-même victime de la terreur. Depuis plus de 10 ans, il vit caché dans des maisons ultra-sécurisées, sous la protection d'une petite armée de gardes du corps. Al-Qaïda et plusieurs imams radicaux ont mis sa tête à prix. Les menaces de mort sont constantes. Même durant les campagnes électorales, Wilders ne fait que de rares apparitions, en se déplaçant toujours dans un convoi blindé. 
Enfermé à double tour, Geert Wilders garde le contact avec le monde extérieur grâce aux réseaux sociaux. Plus de 800 000 personnes suivent son fil Twitter. Entre deux déclarations incendiaires, ceux-là partagent des moments intimes avec le «chef». Sa tendresse pour sa chatte Lola. Son goût pour la musique de Lady Gaga. Derrière sa carapace de méchant, Wilders aime se présenter comme un dur au coeur tendre.
Quel rôle jouent l'angoisse et l'isolement dans la vision du monde de Wilders? Seul son coiffeur le sait. Parlant de coiffure, ses ennemis ont fait courir le bruit qu'il se blanchit la tête pour faire oublier les cheveux noirs hérités de sa mère indonésienne. Un coup bas. Un vrai. En signe de dérision, ces mauvais plaisantins l'ont même surnommé... Mozart.
«La Hollande est pleine»
Ici, une parenthèse s'impose. Dans les documentaires historiques en noir et blanc, l'extrême droite surgit toujours dans un pays ravagé par la guerre ou par la crise économique. Jamais dans un endroit riche et cool comme les Pays-Bas. En l'espace d'un demi-siècle, le pays des tulipes s'est réinventé en royaume de la tolérance. Toujours à l'avant-garde en matière de droits des homosexuels, d'euthanasie volontaire, d'aménagement urbain ou de décriminalisation des drogues.
Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Et pendant longtemps, la politique des Pays-Bas suscitait autant d'intérêt qu'une finale de 100 mètres disputée par une poignée d'escargots neurasthéniques. À la blague, on disait que deux ou trois partis politiques beige pâle s'échangeaient le contrôle d'un Parlement aux allures d'usine à virgule. 
Pourtant, dès la fin des années 90, le consensus commence à se fissurer. Une partie de la population ne se reconnaît plus dans la société multiculturelle qu'on leur fabrique. Sous la pression de la rue, le gouvernement instaure des cours «d'intégration» pour les immigrants. Un homosexuel militant, Pim Fortuyn, remporte un succès fou en dénonçant «l'islamisation du pays». «La Hollande est pleine», fait scander Fortuyn à ses partisans. Son assassinat par un illuminé de l'écologie, en mai 2002, plonge le pays dans un état proche de la stupeur. Mais le pire est à venir.
Deux ans plus tard, en 2004, le meurtre du réalisateur Theo Van Gogh, par un terroriste islamiste, marque le point de non-retour. Encore une fois, l'émotion est immense. La ministre de l'Immigration et de l'Intégration, Rita Verdonk, déclare solennellement que la tolérance du pays «n'ira pas plus loin». Dans les jours qui suivent, des dizaines de mosquées sont vandalisées, parfois même incendiées.
Vus de l'extérieur, les Pays-Bas n'ont pas changé. Pour les jeunes touristes qui viennent fumer du cannabis ou du haschich dans les coffee shops d'Amsterdam, le pays constitue encore un modèle de tolérance. 
Mais sous la surface, rien n'est plus tout à fait comme avant.
Le «califat» européen
Quelques années plus tard, l'extrême droite de Geert Wilders fait partie du paysage des Pays-Bas. Au même titre que les moulins à vent. Grâce à lui, elle se distingue même comme l'une des plus délirantes d'Europe. Un jour, le chef a dénoncé un vaste complot visant à transformer l'Europe en «califat», avec la complicité des millions de musulmans européens. Il a quelques années, il avait même prévenu les Américains que New York allait se transformer en New Mecca [Nouvelle Mecque].
Geert Wilders maîtrise à merveille la petite formule assassine. Pour lui, les Marocains sont des «ordures». Le premier ministre est au service «des étrangers». Et le maire d'Amsterdam, un «buveur de thé à la menthe». Ne reculant devant rien, il estime que la «désislamisation» rapporterait plus de 7,2 milliards d'euros (10,3 milliards $CAN) à l'économie nationale. Sans fournir la moindre preuve, il va sans dire.
Dans l'ensemble, la stratégie de Wilders consiste à ratisser large. Autant à droite qu'à gauche. Après avoir soutenu la politique d'austérité du gouvernement, il la dénonce aujourd'hui. En 2017, ses promesses électorales sont peu nombreuses, mais ultra-ciblées. Pour les pauvres, il réclame une baisse des loyers. Pour les riches, une diminution des impôts. Pour les personnes âgées, des investissements dans les résidences. Au nom des «valeurs néerlandaises», il pose même en défenseur des droits des gais, qu'il estime menacés par l'arrivée de musulmans très conservateurs. 
Parfois, la croisade de Wilders tourne à la farce. Cet hiver, au Parlement des Pays-Bas, les députés se chamaillaient pour savoir si le personnage du Père Fouettard, qui accompagne le père Noël [saint Nicolas], doit forcément être joué par un comédien déguisé en noir! Pour certains, ça ressemble à du racisme. Mais pour Wilders, il s'agit d'une tradition nationale qu'il faut absolument préserver. Il a même déposé un projet de loi interdisant que le Père Fouettard soit d'une autre couleur que «le noir ou le brun foncé»...
Finalement, on s'ennuie presque de nos chicanes sur les crucifix dans les lieux publics... 
Un Parlement en mille miettes
Pour l'instant, les probabilités de voir un jour Geert Wilders à la tête des Pays-Bas semblent extrêmement minces. Personne ne veut former une coalition avec lui. Les autres le traitent comme une substance radioactive. Sa vraie victoire est ailleurs. En 10 ans, il a réussi à imposer ses peurs et ses obsessions à la vie politique néerlandaise. Selon un sondage Ipsos Mori réalisé en décembre, les Néerlandais évaluent en moyenne à 19 % la proportion de musulmans parmi la population des Pays-Bas. En réalité, le chiffre voisine plutôt 6 %.
Le chroniqueur néerlandais Tom-Jan Meeus a résumé ce qu'il surnomme «l'effet Wilders». «Depuis que son Parti pour la liberté (PVV) a conquis ses premiers sièges au Parlement, il y a une dizaine d'années, Wilders a remodelé la politique dans un pays qui s'enorgueillissait jusque-là de ses traditions de tolérance et de progrès, écrit-il. Désormais, les débats, le langage, les réflexes des médias, même les stratégies des partis sont influencées par ses politiques.»* Au passage, M. Meeus note que les scandales ne semblent pas avoir de prise sur Wilders et sur son étrange formation. Au cours des dernières années, un député du PVV a dû démissionner après avoir été surpris à uriner dans la boîte aux lettres d'un voisin. Un autre dirigeait une compagnie distribuant du matériel porno. Last but not least, un ancien porte-parole du chef a détourné des sommes d'argent importantes de la caisse du Parti, pour payer des dettes de cocaïne. 
Jusqu'où ira Geert Wilders? Aux Pays-Bas, elle est finie l'époque au cours de laquelle des partis politiques beige pâle s'échangeaient le pouvoir. Les élections du 15 mars ont accouché d'un parlement plus fragmenté qu'un vase de porcelaine Ming, après une chute de 23 étages. Le vainqueur, le Parti populaire libéral et démocrate du premier ministre Mark Rutte, remporte 33 sièges sur 150. Le PVV de Geert Wilders arrive au second rang, avec 20 députés. Grâce au système de représentation proportionnel, une douzaine de formations politiques se partagent le reste, incluant le Parti pour les animaux (cinq sièges) et le Parti des 50 et plus, la formation des retraités (quatre sièges).
Aux dernières nouvelles, «Le Parti des non-votants» n'avait pas fait élire de députés.   Comme son nom l'indique, l'étrange formation veut rassembler les électeurs qui ne votent pas. Pour respecter la nature profonde de cet électorat «non-votant», le Parti fait une promesse. Ses députés s'engagent à ne pas voter au Parlement.
Soigneusement caché, quelque part entre La Haye et Amsterdam, Geert Wilders attend son heure. «Le génie ne retournera pas dans sa bouteille», a-t-il promis. Une fois de plus, il fait le pari que le temps travaille pour lui. Comme tout bon politicien, il se répète que l'heure la plus sombre, c'est celle qui précède l'aurore. Aux Pays-Bas, reste à savoir pour qui le jour finira par se lever.
 * Tom-Jan Meeus, The Wilders Effect, Politico Europe, 8 février 2017
***
L'année de tous les dangers
Pour l'Union européenne, l'année 2017 a souvent été décrite comme celle de tous les dangers. Après le triomphe du Brexit en grande Bretagne et la victoire de Donald Trump aux États-Unis, les partisans de l'Europe redoutaient une vague «nationale-populiste» qui ferait surgir des gouvernements ou des chefs d'État hostiles à l'Union, à chaque nouvelle élection. À cet égard, les élections aux Pays-Bas constituaient un test.
Jeudi, le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a résumé les enjeux pour l'Europe en termes sportifs. Pour lui, les élections du 15 mars aux Pays-Bas constituaient «les quarts de finale». Par la suite, le -deuxième tour des présidentielles en France aura des allures de «demi-finales», le 7 mai. Et la «grande finale» aura lieu lors des élections fédérales en Allemagne, le 24 septembre.