Faut-il craindre la «bananapocalypse»?

Un spectre hante périodiquement le monde. Celui d’une pénurie de bananes causée par un champignon qui détruit les plantations. Et depuis cet été, la menace se précise. Docteur est-ce grave? Faut-il craindre la «bananapocalypse»?

Le tueur microscopique est sans danger pour l’Humain. Mais il n’a pas de pitié envers le bananier. Pour se déplacer, il s’accroche aux semelles. Aux pneus des véhicules. Aux instruments de travail. Aucun remède n’est vraiment efficace. Sur le terrain, il s’attaque d’abord aux racines des bananiers. Lorsque les premiers symptômes apparaissent, il est déjà trop tard. Toute la plantation est condamnée à plus ou moins brève échéance.

Au début, on croyait pouvoir confiner le tueur à Taïwan, au large de la Chine. Peine perdue. En 1990, on le retrouve en Indonésie. Quelques années plus tard, il a gagné l’Australie. Il se répand ensuite en Inde, au Liban, au Pakistan et dans une dizaine d’autres pays. En 2013, il fait «le saut» au Mozambique, sur le continent africain. Un vrai globe trotter. Indélogeable, en plus. Une fois présent dans la terre, il peut survivre à l’état dormant durant des décennies.

Cet été, la découverte du champignon maudit en Colombie a semé la panique dans l’industrie de la banane, un mastodonte dont les exportations dépassent 12 milliards $. Jusqu’à maintenant, l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud avaient été épargnées. (1) Certains optimistes avaient fini par croire qu’elles étaient à l’abri du tueur.

La Colombie a aussitôt déclaré l’état d’urgence sanitaire. Une demi-douzaine de plantations du nord-est ont été placées en quarantaine. Tout ce qui en sort doit être soigneusement désinfecté. Mais est-ce que cela suffira? 

Un fruit trop parfait

Le champignon tueur, alias Race Tropicale 4 (TR4) pour les intimes, s’attaque à plusieurs variétés de bananes. Mais il représente d’abord un danger mortel pour le bijou de l’industrie: la sacro-sainte banane Cavendish. La Cavendish, c’est la reine incontestée. Elle représente la moitié des bananes cultivées à travers le monde. Et plus de 95% des bananes vendues en Amérique du Nord et en Europe.

 La Cavendish, c’est la reine incontestée. Elle représente la moitié des bananes cultivées à travers le monde. Et plus de 95% des bananes vendues en Amérique du Nord et en Europe.

Depuis des décennies, la popularité de la Cavendish ne se dément pas. Chaque Québécois en mange 14 kilos par année. Environ deux par semaine. (2) Riche en potassium et en vitamines du groupe B, on lui prête toutes les vertus. Elle pourrait améliorer la concentration et stabiliser le rythme cardiaque. Elle aiderait à prévenir les ulcères d’estomac et l’anémie. Elle aurait même des effets contre la gueule de bois….

La banane Cavendish, c’est le fruit parfait.* Presque trop. Un produit vedette. Plein d’énergie. Pas cher. Souvent vendu moins de 30 sous l’unité. Facile à éplucher et à manger. Le consommateur apprécie son goût qui ne varie jamais. Comme si on la fabriquait en usine. Un brin provocateur, l’auteur Dan Koeppel a pu écrire: «le goût et l’apparence visuelle d’une banane Cavendish sont aussi prévisibles que ceux d’un Big Mac.» (3)

Jamais sans ma Cavendish

Un peu accroc à la Cavendish, le monde préfère oublier sa face sombre. À commencer par les faibles salaires versés aux ouvriers agricoles, en particulier dans les grandes plantations d’Amérique centrale. Selon l’organisation Banana Link, les ouvriers de la banane reçoivent entre 5 et 9% du prix d’un fruit. Les magasins de vente au détail s’en tirent mieux, en recueillant entre 36 à 43%. (4)

La banane vedette est aussi très vulnérable aux maladies. Sauf quand elle provient du petit secteur bio, la précieuse nécessite une grande quantité de pesticide. En Équateur, le premier exportateur mondial, «l’agrochimie» représente 40% des coûts de production. (5) Pour soigner la Cavendish, on utilise jusqu’à 30 kilos de pesticide par hectare. Mine de rien, c’est 15 fois plus que la moyenne dans l’agriculture québécoise. (6)

Peu importe. L’industrie ne jure que par la Cavendish. Les rendements explosent. Les exportations mondiales ont doublé depuis 1990. Tout est conçu pour le fruit chouchou. Du transport jusqu’à la salle de murissement, en passant par les méthodes de coupe et le marketing. En Amérique centrale, la Cavendish représente désormais 90% des bananes cultivées. La proportion atteint 87% au Guatemala. Et 94% au Costa Rica. (7)

Dans les circonstances, on comprend que le champignon tueur sème la consternation. Pour reprendre l’expression consacrée, l’industrie de la banane se retrouve dans la même position que le fêtard qui découvre un rat mort au fond du grand bol de punch dans lequel il a puisé toute la soirée.

L’histoire de la banane se répète

Le pire, c’est que les menaces qui pèsent sur la «Cavendish» ont des airs de déjà-vu. L’histoire se répète. Jusqu’aux années 50, le monde craquait pour la «Gros Michel», une variété plus grosse et plus savoureuse. Mais la «Gros Michel» a été décimée par un champignon de la même famille que le TR4. Apparu pour la première fois en 1903, il s’est répandu à travers le monde en l’espace de quelques décennies.

À la fin des années 50, l’industrie de la banane frôle la catastrophe. Le géant United Fruits, qui s’obstine à cultiver la Gros Michel, voit ses profits fondre de 61 millions $ en 1950 à 2,1 millions $ en 1960. (8) Seule l’arrivée providentielle de la Cavendish sauve la mise. En l’espace de quelques années, les affaires reprennent comme avant. Les grands de la banane retrouvent leurs vieilles habitudes, en oubliant les leçons du passé.

Aujourd’hui encore, une partie de l’industrie espère une répétition du scénario des années 50. On rêve de bananes miraculeuses. De l’apparition d’une «petite sœur» de la Cavendish, totalement résistante au champignon TR4. Hélas, l’héritière parfaite se fait attendre. Le champignon tueur de bananes ne cesse de gagner du terrain et les pessimistes commencent à demander: «le monde va-t-il manquer de bananes?» «Est-ce le début de la bananapocalypse?»

Bananapocalypse Now?

«Du calme», conseillent les experts. Oui, l’arrivée du TR4 en Amérique va bouleverser l’industrie. Mais la Cavendish ne disparaîtra pas de sitôt. D’ailleurs, plusieurs pays arrivent à déjà limiter les dégâts causés par le champignon.  

Sur cette photo datant du 22 août, un camion est désinfecté pour tenter de contrer la prolifération d’un champignon qui détruit les plantations en Colombie.

«Aux Philippines, le TR4 est présent depuis plus de 10 ans. Or, le pays vient de battre un record de production, rappelle Thierry Lescot, chercheur au CIRAD, le Centre français de recherche en agronomie des régions tropicales. Comment font-ils? D’abord, ils cultivent une variété de Cavendish un peu moins sensible au champignon. Ça leur permet de gagner du temps. Quand la plantation est trop affectée, ils l’abandonnent. Ils déménagent la culture plus loin.»

À terme, il est probable que la lutte contre le champignon va entraîner des coûts supplémentaires. Mais M. Lescot espère qu’elle va permettre à l’industrie de se réinventer. «C’est l’occasion de se poser des questions sur une monoculture qui rend la banane très fragile, avance-t-il. En Martinique et en Guadeloupe, M. Lescot travaille sur des bananeraies «modèles». Les espèces sont plus variées. On n’utilise pas de pesticides. On installe des pièges pour capturer les insectes nuisibles. En améliorant la banane, M. Lescot estime qu’on améliore aussi l’avenir. Après tout, le fruit constitue la quatrième source de nourriture la plus répandue dans le monde, après le riz, le blé et le lait. (9)

Une crise de la banane? Pour l’Europe et l’Amérique du Nord, cela représente quelques sous de plus par fruit. Mais pour certains pays producteurs, c’est une autre histoire. On pense notamment au Honduras et au Guatemala, des pays qui sont déjà aux prises avec une épidémie de violence, sur fond de pauvreté extrême. L’an dernier, au Guatemala, au moins cinq militants syndicaux ont été assassinés pour avoir osé réclamer de meilleurs conditions de travail dans les grandes plantations de bananes.(10)

Pour ceux-là, la «bananapocalypse» est commencée depuis longtemps.

* Les autres variétés de bananes ont des propriétés semblables.

Des plants de bananes ont été volontairement incendiés par les autorités agricoles pour stopper l’infection qui s’attaque au populaire fruit.

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Un millier de variétés de bananes

À travers le monde, on retrouve plus d’un millier de variétés de bananes. Parmi les bananes plus pittoresques, citons la «Blue java», un fruit bleuté qui possède une légère saveur de vanille et une texture s’apparentant à la crème glacée. Pour sa part, le goût acidulé de la «latundan» rappelle vaguement celui de la pomme. Et que dire de la banane rouge, avec sa chair rosée et très sucrée? L’an dernier, des chercheurs japonais ont même triomphalement annoncé la création d’une banane dont la pelure, aussi fine que de la laitue, se révèle comestible. Baptisée la «Mongee», le fruit révolutionnaire est encore expérimental. Pour l’instant, la production tourne autour de 10 bananes par semaine. Et à 8 $CAD l’unité, avouez que la merveille n’est pas à la portée de toutes les bourses. (11)

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D’où vient l’expression république de bananes?

Pour la banane, on a tué, pillé, volé. Le journaliste du Financial Times Peter Chapman a calculé que la banane a provoqué plus d’interventions militaires que le pétrole. (12) À partir des années 1880, la compagnie United Fruit devient plus puissante que certains États latino-américains. Le géant de la banane installe ses marionnettes au pouvoir. Un cadre de la compagnie peut même s’écrier: «Une mûle coûte plus cher qu’un élu du Honduras»!  

Au besoin, les États-Unis veillent au grain. Durant la seule année 1918, l’armée américaine intervient au Panama, en Colombie et au Guatemala pour «aider» les affaires de la United Fruit. Le 6 décembre 1928, c’est le «massacre de la banane». L’armée colombienne ouvre le feu sur des grévistes. Les évaluations officielles parlent de neuf morts. L’ambassadeur des États-Unis évoque plutôt un millier de victimes. L’expression «république de bananes» finit par être associée à des États peu développés, dirigés par un gouvernement fantoche. Le Guatemala du général Jorge Ubico en fournit l’exemple extrême, de 1931 à 1944. 

Le New York Times parle du pays comme «d’une grande maison de fous». Le dictateur Ubico fait retirer le droit de vote aux illettrés. Il oblige les ouvriers agricoles à l’appeler «Père». Férocement anti-communiste, Monsieur interdit l’utilisation de mots comme «syndicat», «grève» ou «pétition». Par dessus tout, le mot «travailleur» est banni. (13) Le général se prend pour la réincarnation de Napoléon. Il oblige parfois ses soldats à s’habiller comme l’armée française de la fin du XVIIIe siècle. Monsieur est aussi un fervent adepte de la numérologie. Les jours de fête, il fait installer sur son palais une étoile lumineuse avec le chiffre «5» en son centre. En 1944, le «Napoléon des tropiques» est renversé par une révolution. Il finira ses jours aux États-Unis, qui lui offriront gracieusement l’asile politique. Quand on aime, on ne compte pas.

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La banane en quelques chiffres

Exportations mondiales

En 1990: 10 millions de tonnes

En 2018: 19,2 millions de tonnes


87%  des bananes produites dans le monde qui sont consommées localement


13% des bananes produites dans le monde qui sont exportées

99% des bananes vendues en Amérique du nord qui sont de la variété Cavendish


1er rang de l’Inde parmi les pays producteurs de bananes. Le pays n’en exporte qu’une infime portion.


Rendement moyen par hectare

En 1960: 10,7 tonnes

En 2015: 21,1 tonnes


150 000$ Prix d’une simple banane «scotchée» sur un mur blanc et signée par Maurizio Cattelan, une vedette de l’art contemporain, à la foire Art Basel Miami Beach, en Floride.

Répartition des coûts de production en Équateur

Produits agrochimiques: 40%

Main d’œuvre: 38% 

Services et équipement: 15%

Transport: 7%


Sources: Les Échos, Equiterre.org, FAO, Courrier internationale


Notes

(1) US Banana Imports On Alert After Disease Makes Long-Dreaded Arrival In Colombia, USA Today, 26 août 2019.
(2) La banane sucrée risque de disparaître des supermarchés, La Presse Canadienne, 18 avril 2010.
(3) Dan Koeppel, Banana, The Fate of the Fruit That Changed the World, Hudson Street Press, 2008.
(4) Why Are Bananas Dying and What Are We Going To Do About It? The Grocer, 31 mai 2019.
(5) La banane victime de son succès, Les Échos, 23 août 2019.
(6) Les pesticides moins ne demande au Québec, Le Bulletin des agriculteurs, 4 mai 2018.
(7) Les Dossiers de Fruitrop, Banane: la Fusariose tropicale race 4 tropicale, (TR 4), fruitrop.com, Octobre 2019.(8) We Have No Bananas, The New Yorker, 2 janvier 2011.
(9) Big Fruit, The New York Times, 2 mars 2008.
(10) solidaritycenter.org
(11) Voici «Mongee», une banane qui se mange avec la peau, Le Figaro, 26 janvier 2018.
(12) Peter Chapman, How the United Fruit Company Shaped the World, Canongate, 2008.
(13) Dan Koeppel, Banana, The Fate of the Fruit That Changed the World, Hudson Street Press, 2008.