Face au mur, entre le Mexique et les États-Unis

Photographes de l'AFP, ils ont parcouru la frontière séparant le Mexique des États-Unis chacun de leur côté, de l'océan Pacifique au golfe du Mexique. En se suivant tout au long de ses 3142 km, en 10 jours. Jim Watson, américain, basé à Washington, et son collègue mexicain, Guillermo Arias, basé à Tijuana, rejoint en chemin par Yuri Cortez, salvadorien, basé à México.
Ils ont voulu voir de près cette barrière, parfois virtuelle, qui sépare leurs nations et que le président américain Donald Trump veut renforcer avec un «grand mur». Ils ont raconté leur expérience sur le blogue de l'AFP Making-of (https://making-of.afp.com/face-au-mur), dont voici de larges extraits.
Une longue barrière, pleine de trous
Jim - «C'est une longue barrière, pleine de trous et d'interruptions. À certains endroits, la frontière est matérialisée par une rivière ou des montagnes, où un obstacle physique n'aurait pas de sens. À Lukeville, Arizona, un grand mur borde la ville, et se transforme en simple barrière en dehors. À El Paso, c'est un grillage affreux, très intimidant, qui donne l'impression que le Mexique est en prison».
«La frontière ce sont aussi ces travailleurs agricoles, rencontrés à San Luis, en Arizona. Ce sont des frontaliers, levés à 2h du matin côté mexicain. Ils traversent à San Luis, et font ensuite la queue à partir de 4H du matin pour être embauchés dans une exploitation de laitues. Où ils se rendent en bus. Une journée de dix heures de travail, pour 10 $ de l'heure, avec retour au stationnement à 17h. Ils peuvent toucher une avance de 40 $ sur les 100 gagnés. Le reste en chèque à la fin de la semaine.  Tout le monde est cuit par le soleil et le labeur. Mais certains trouvent encore la force de plaisanter. Ils marchent 500 mètres jusqu'à la frontière et vers leur maison. Ils seront de retour dans moins de neuf heures».
Guillermo - «De San Diego, sur la côte du Pacifique, à Tijuana, c'est sans doute la partie de la frontière la plus surveillée, et la plus peuplée aussi. À certains endroits on trouve trois types de barrière. Plus loin, c'est le vide. Et puis ça recommence. Je connais bien la frontière. J'y vis et je travaille dessus depuis 14 ans».
«Du côté mexicain, on rencontre toujours des expulsés. Comme Junior Rodriguez, originaire de Zacatecas, dans le centre du Mexique. Il m'a dit avoir vécu 31 ans aux États-Unis, avant son expulsion en 2011. Pour lui, le président Donald Trump ne fait que poursuivre la politique de son prédécesseur Barack Obama. Junior a été déporté, après trois interpellations pour conduite en état d'ivresse. Il a décidé de rester à Tijuana pour rester proche de sa famille, toujours en Californie».
«Un autre, Luis Manuel Testa, a été déporté en septembre dernier. Il a essayé de rentrer aux États-Unis à plusieurs reprises. Il dit n'avoir rien à faire dans sa ville natale d'Acapulco, parce que sa vie et sa famille sont en Amérique».
Yuri - «Pour moi la frontière est une ligne mortelle. Elle est dangereuse pour les migrants. Beaucoup meurent dans le désert. Ils se retrouvent sans eau, ou sont tués par des inconnus. La frontière peut être aussi très belle, avec des paysages superbes et des couchers de soleil incroyables.»
«Les gens risquent leur vie pour la franchir. J'ai assisté à une scène dramatique, la seule du voyage, en compagnie de mes collègues. Avec une femme portant son bébé dans les bras, qui traverse le Rio Bravo, entre Ojinaga, du côté mexicain, et Presidio, au Texas. Elle a choisi son moment, à la tombée du jour. En mesurant ses pas, comme si ses pieds étaient lestés de plomb. Un faux pas et elle aurait perdu son enfant, ou été emporté avec lui dans le courant. Elle a atteint son but, et disparu avec son enfant dans les fourrés de la rive américaine. Nous avons essayé de rester discrets, pour ne pas attirer l'attention sur elle».
Garde-frontière d'un côté, narcotrafiquants de l'autre
Jim - «Du côté américain, je crois que la loi dit qu'on ne peut pas s'en approcher à moins de trois mètres. C'est comme une zone morte, vide de gens. Au début du voyage, sur la plage, il y avait au moins une vingtaine de personnes du côté mexicain, aucune du mien».
«J'ai souvent été interpellé par des garde-frontières pour savoir ce que je faisais là. Nous avons bien essayé d'obtenir une autorisation de Washington pour les accompagner, mais sans succès».
«À Tecate, en Californie, j'ai rencontré Lewis Barona, garde-frontière. Il était content que l'on s'intéresse à son travail, pour que les gens comprennent qu'une barrière ou un mur est nécessaire, et qu'il est bon pour le Mexique comme pour les États-Unis».
«Selon lui, le taux de criminalité a baissé dans les environs grâce à la barrière. Lui et ses collègues utilisent des détecteurs sismiques, censés détecter le passage de quelqu'un à pied. Je le suivais quand il a reçu un appel, à cause d'une détection. Fausse alerte. C'était un animal qui avait déclenché le système. C'est assez courant selon lui».
Yuri - «Ma mission était de prendre des photos du côté mexicain. Mais à certains endroits, il valait mieux faire le chemin par les États-Unis, à cause de l'insécurité. Côté mexicain, l'essentiel des zones longeant la frontière est sous le contrôle de groupes cherchant à faire passer de la drogue aux États-Unis. Certaines villes sont plus dangereuses que d'autres, quand plusieurs groupes se disputent le territoire».
«On voit qu'à certains endroits la frontière est aussi très contrôlée du côté américain. Avec beaucoup de garde-frontières, de caméras, de véhicules ou de systèmes de sécurité».
Travailleurs frontaliers et trafic de drogue
Jim - «En tant qu'Américain, c'est un sujet un peu compliqué pour moi. D'un côté, on comprend qu'une frontière sûre est une bonne chose pour la sécurité du pays. De l'autre côté, on peut concevoir que tout le monde ait droit à une vie meilleure».
«Un jour, à Imperial Sand Dunes, j'ai dû marcher jusqu'à la frontière pendant presque deux kilomètres, pour atteindre un chantier. Dans du sable tellement mou qu'on s'y s'enfonce de 20 cm à chaque pas. J'ai fait mes photos, et en revenant, j'ai réalisé ce que pouvaient vivre ceux qui font ce chemin, pour trouver une vie meilleure de l'autre côté. Je ne portais que deux appareils photo, mais eux portent des enfants. De l'eau m'attendait dans la voiture, mais eux ne savent pas quand ils pourront se désaltérer. Je me suis dit alors qu'il fallait être complètement fou, ou désespéré, pour entreprendre un tel périple. Ça m'a ouvert les yeux. Même si c'est illégal de franchir la frontière comme ça, le faire dans de telles conditions veut dire qu'il y a une raison profonde derrière. Et cette raison, on ne peut pas la balayer d'un revers de la main».
«Tout au long, beaucoup de gens m'ont affirmé qu'un mur est nécessaire, en ajoutant que ce n'est pas le vrai sujet, parce qu'il existe déjà, sous une forme ou une autre. Selon eux c'est l'accent mis par le président Trump sur la question de l'immigration qui a créé un problème. Les commerçants se plaignent d'une baisse de leur chiffre d'affaires, parce que les Mexicains qui habitent de ce côté de la frontière restent enfermés chez eux, de peur d'être arrêtés et déportés «.
«Personnellement, je ne crois pas que le mur soit très utile contre les migrants illégaux. La plupart entrent légalement, et restent à l'expiration de leurs visas».
«J'imagine que pour les garde-frontières le mur est surtout important pour ralentir le trafic de drogue. Il réduit le nombre de points de passage, et permet d'y concentrer des moyens pour l'empêcher. De leur point de vue, C'est une bonne chose. Mais ils préfèrent une barrière à un mur, pour mieux surveiller en regardant à travers».
Guillermo - «Il y a beaucoup d'endroits sans vraiment de mur, et ça ne servirait à rien d'en dresser un. Parce qu'il faut deux à trois jours pour atteindre un village, et c'est là que les migrants se font attraper. En fait, pour moi qui habite près de la frontière, ce  projet m'a conforté dans l'idée que le sujet du mur préoccupe avant tout les élites politiques du pays. Leurs colère et indignation se mêlent à un nationalisme un peu rance. Les communautés qui vivent au bord de la frontière, elles, se sont habituées à cette séparation. Elles acceptent le principe que le gouvernement américain puisse construire un mur, tout comme la réalité qu'avec ou sans mur, les gens et la drogue continueront de passer, à travers, par en-dessous ou par-dessus».
«Le véritable problème des habitants, c'est le trafic de drogue. Les vrais méchants ne risquent pas de se faire attraper en traversant. Ils contrôlent le trafic d'êtres humains et de drogue depuis ce côté, en toute impunité».
«La drogue passe par le mur, mais aussi par les postes-frontière. Elle est portée à dos d'homme à travers le désert, et par d'''honorables'' citoyens américains par la route. Elle est consommée par les toxicomanes indigents à la frontière, et aussi par une bonne part des communautés blanches et pauvres qui ont voté pour Trump».
«On parle de la drogue qui passe dans un sens, mais pas des armes qui passent dans l'autre pour alimenter la violence chez nous. Ou de tous ces Mexicains qui n'ont aucune envie d'aller vivre, ou même travailler, aux États-Unis».
Une zone dangereuse côté mexicain
Guillermo - «À Tijuana, où j'habite, j'imagine que les narcotrafiquants me connaissent maintenant. Mais ailleurs, je suis juste un inconnu avec un appareil photo. Quand je vais dans un nouvel endroit, ma méthode consiste à prévenir de ma présence en parlant à des habitants. Et à attendre ensuite quelques jours pour que le message passe. Là, nous devions aller vite. J'étais un peu inquiet pour ça. Mais ça s'est bien passé».
«Un soir, je faisais des photos du mur dans une vallée. Un gros 4x4 bleu, avec les vitres teintées, s'est arrêté pas loin. J'ai entendu les pneus crisser. Je suis remonté en voiture, lentement. Le 4x4 m'a suivi. Quand je me suis arrêté pour faire une autre photo, il est parti, remplacé par une autre voiture. Elle m'a suivi jusqu'à l'hôtel, au ralenti. Le message était très clair : ''On te surveille''».
«Il y a aussi des villes comme Altar, dans l'État de Sonora. Les narcotrafiquants y contrôlent toutes les pistes menant vers la frontière, dans le désert. On y trouve ces petites échoppes avec des équipements pour ceux qui tentent le passage. Des combinaisons et sacs à dos camouflés. Parce que les migrants sont contraints de passer avec de la drogue».