États-Unis/Iran: 40 ans de tensions

Depuis 40 ans, les États-Unis et l’Iran s’imposent comme les meilleurs ennemis du monde. Les menaces et les insultes éclipsent souvent la diplomatie. Les accrochages meurtriers sont nombreux. Survol de quatre décennies chaotiques en quelques citations marquantes...

1979: «Mort à l’Amérique, le Grand Satan!»

Le 4 novembre 1979, des centaines d’étudiants iraniens envahissent l’ambassade américaine, à Téhéran. Mais les experts américains se font rassurants. Promis, juré, le sit-in sera de courte durée. En février, l’ambassade a déjà été occupée par des manifestants marxistes. Les jeunes chevelus avaient été rapidement expulsés par la police iranienne. (1)

Les «experts» se trompent. Lourdement. Encore une fois, ils sous-estiment la ferveur de la révolution qui vient de renverser le Chah, le monarque iranien. Peu de temps avant la révolution, la CIA décrivait l’Iran comme un îlot de stabilité. Et le président Jimmy Carter portait un toast au monarque, en louant sa «sagesse» et son «clairvoyance». (2)

En fait, l’occupation s’éternise. Elle ne tarde pas être récupérée par le «guide» de la révolution, l’ayatollah Khomeini, pour consolider son pouvoir. Jusque là, l’Iran révolutionnaire est tiraillée entre les religieux et la gauche. La crise fait pencher la balance du côté des fanatiques religieux. Pour de bon.

Les «étudiants» réclament l’extradition du Chah, réfugié aux États-Unis. Pour narguer le «Grand Satan» américain, ils font défiler les employés de l’ambassade devant les caméras, les yeux bandés. Les étudiants reprochent aux États-Unis d’avoir soutenu la SAVAK, la terrible police secrète du Chah. Les plus excités colportent toutes sortes de théories du complot. Ceux-là accusent les scientifiques américains d’être à la source de tous les problèmes du monde, incluant les famines, les ouragans, les tremblements de terre et même les nuées de sauterelles. 

L’Amérique enrage, mais elle demeure impuissante. Le 24 avril 1980, une opération de sauvetage tourne au désastre, en plein désert iranien. Toujours convaincu de posséder une ligne directe avec l’autre monde, l’ayatollah Khomeini y voit «une punition divine». (3)

En tout, la «crise des otages» va durer 444 jours. Elle joue un rôle clé dans la défaite électorale subie par le président Jimmy Carter. Les otages ne sont libérés que le 20 janvier 1981, le jour de l’assermentation d’un nouveau président, Ronald Reagan.

Le nouvel élu ne perd rien pour attendre. L’Iran n’a pas fini de lui causer des maux de tête... 


 Les otages de l’ambassade des États-Unis, le 4 novembre 1979, à Téhéran.

1986: «Quel dommage qu’ils ne puissent pas perdre tous les deux!»

La libération des otages s’est négociée au prix fort. D’abord, les États-Unis débloquent huit milliards $ d’avoirs iraniens gelés dans les banques américaines. Ensuite, ils livrent secrètement 480 millions $ en pièces de rechange pour les tanks et les avions, dont l’Iran a un urgent besoin pour sa guerre contre l’Irak. (4)

Ce n’est qu’un début. Officiellement, les États-Unis inscrivent l’Iran sur la liste des états «terroristes». Ils l’accusent de plusieurs attentats, notamment celui qui a coûté la vie à 241 Marines, à Beyrouth, le 23 octobre 1983. En coulisses, les ventes secrètes d’armes continuent. Les profits de ce commerce fort lucratif sont bientôt versés aux Contras, une guérilla opposée au gouvernement socialiste du Nicaragua.

En novembre 1986, la découverte du commerce clandestin avec l’Iran cause un scandale qui ébranle temporairement l’administration Reagan. Mais le cynisme reprend vite ses droits. Après tout, la sanglante guerre entre l’Iran et l’Irak affaiblit deux adversaires des États-Unis. Autant vendre des armes à chacun, pour que le conflit dure le plus longtemps possible. Une stratégie que l’ancien secrétaire d’état, Henry Kissinger, résume dans une formule célèbre: «Quel dommage qu’ils ne puissent pas perdre tous les deux!»


1988: «Le terrorisme de la Maison blanche»

La guerre entre l’Iran et l’Irak n'en finit pas. Chaque belligérant entreprend de punir les pays qui font affaire avec l’ennemi. Dans le Golfe persique, les attaques contre des pétroliers se multiplient. De 1984 à 1988, plus de 500 navires sont détruits ou endommagés dans une zone où transite un quart du pétrole mondial.(5)

À partir de juillet 1987, des navires de guerre américains escortent les pétroliers du Koweit et de l’Arabie saoudite. Les accrochages avec l’Iran deviennent monnaie courante. Les échanges de tirs sont nombreux. Plusieurs navires iraniens et deux plates-formes pétrolières sont détruits.

Le 3 juillet 1988, lors d’un mini bataille navale, c’est la catastrophe. Le croiseur USS Vincennes pulvérise un avion civil iranien en plein vol. 290 personnes trouvent la mort. Apparemment, le navire de guerre a confondu l’Airbus A300 avec un avion de chasse.

Sur le coup, les États-Unis tentent de minimiser leur responsabilité. Ils prétendent que l’avion a dévié de sa trajectoire et qu’il descendait vers le navire. Des affirmations qui sont contredites par les conclusions d’une enquête internationale, en 1996. Peu importe. D’un côté, les États-Unis versent 55 millions $ aux familles des victimes, en guise de dédommagement. De l’autre, ils décorent le commandant du navire...

Pour l’Iran, le drame restera l’exemple même du «terrorisme de la Maison blanche». (6)


Le croiseur américain USS Vincennes, en 1988.

2002: «L’axe du mal»

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis déclarent la guerre au terrorisme. Même si l’Iran n’a rien à voir avec ces attentats, le pays se retrouve dans la ligne de mire. Lors d’un discours sur l’état de l’Union, le président George W. Bush place l’Iran dans un «axe du mal», aux côtés de la Corée du Nord et de l’Irak.

C’est le début d’un échange continu d’insultes. Le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, décrit le président Bush comme «un être assoiffé de sang». (7) Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, affirme qu’Israël doit être «rayé de la carte». Hillary Clinton prévient que les États-Unis pourraient «totalement anéantir» l’Iran, en cas d’attaque nucléaire contre Israël. (8)

Les rumeurs de conflit ressurgissent. Pourtant, malgré l’écrasante supériorité militaire des États-Unis, la guerre reste une solution incertaine. En 2002, le Pentagone tient une importante de simulation guerrière, baptisée le Millenium Challenge. Pas moins de 13 500 personnes participent à l’exercice, qui simule une attaque contre un pays de taille moyenne.

Contre toute attente, l’exercice aboutit à une cuisante défaite virtuelle pour la flotte américaine. (9) Pas moins de 16 navires américains sont «coulés», incluant un porte-avions et cinq navires de transports avec 20 000 soldats à bord. Apparemment, les Américains ont été déjoués par une stratégie «atypique», notamment l’utilisation de signaux lumineux pour communiquer. 

Pour pouvoir continuer l’exercice, les organisateurs trichent un peu. D’abord, ils ressuscitent la flotte des États-Unis! Ensuite, ils imposent de sévères restrictions à «l’ennemi». On lui interdit même les armes chimiques! (10) Paul van Riper, le général à la retraite qui dirigent «l’ennemi», ne cache pas sa mauvaise humeur. Encore un peu et il s’écrie: «T’es mort où je ne joue plus»!

Pour couronner le tout, le «pôvre» van Riper apprend par la suite qu’on l’a choisi pour tenir le rôle de «l’ennemi» parce qu’on le trouvait «sournois»...

2015: «L’un des accords les plus stupides que j’aie vus»

À partir du milieu 2000, le programme nucléaire iranien est au centre des tensions. Les États-Unis et Israël multiplient les cyberattaques. Dès 2009, le cybervirus Stuxnet contamine les logiciels de contrôle de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, au sud de Téhéran. (11) En 2012, c’est le cybervirus Flame qui sabote les systèmes informatiques de centrales nucléaires. (12)

À partir de 2011, les ennemis négocient pourtant en secret. Ils collaborent aussi à la guerre contre l’État islamique. En juillet 2015, un accord international sur le nucléaire iranien concrétise leur rapprochement. L’Iran obtient la levée des sanctions qui étranglent son économie, en échange d’une limitation de son programme nucléaire civil. Le pays renonce aussi à développer la bombe atomique.  

L’accalmie ne dure pas. L’entente est aussitôt dénoncée par la droite du Parti républicain ainsi que par plusieurs alliés des États-Unis, notamment Israël. Avant même son élection, Donald Trump s’engage à déchirer l’accord, qu’il décrit comme un pacte avec le Diable. Un marché de dupe. «C’est l’un des accords les plus stupides que j’aie jamais vus», répète-t-il. Un chroniqueur du Wall Street Journal estime même que l’accord est «pire que celui de Munich», qui avait livré la Tchécoslovaquie à Hitler, à la veille de la deuxième guerre mondiale. (13)


Lors d’un discours sur l’état de l’Union en 2002, le président américain George W. Bush place l’Iran dans un «axe du mal», aux côtés de la Corée du Nord et de l’Irak.

2015: «L’un des accords les plus stupides que j’aie vus»

À partir du milieu 2000, le programme nucléaire iranien devient une source de tensions majeures. Les États-Unis et Israël multiplient les cyberattaques. Dès 2009, le cybervirus Stuxnet contamine les logiciels de contrôle de l’usine d’enrichissement d’uranium de Natanz, au sud de Téhéran. (11) En 2012, c’est le cybervirus Flame qui sabote les systèmes informatiques de centrales nucléaires. (12)

À partir de 2011, les ennemis négocient pourtant en secret. Ils collaborent aussi à la guerre contre l’État islamique. En juillet 2015, un accord international sur le nucléaire iranien concrétise le rapprochement. L’Iran obtient la levée des sanctions qui étranglent son économie, en échange d’une limitation de son programme nucléaire civil. Le pays renonce aussi à développer la bombe atomique.  

L’accalmie ne dure pas. L’entente est aussitôt dénoncée par la droite du Parti républicain ainsi que par plusieurs alliés des États-Unis, notamment Israël. Avant même son élection, Donald Trump s’engage à déchirer l’accord, qu’il décrit comme un pacte avec le Diable. Un marché de dupe. «C’est l’un des accords les plus stupides que j’aie jamais vus», répète-t-il. Un chroniqueur du Wall Street Journal estime même que l’accord est «pire que celui de Munich», qui avait livré la Tchécoslovaquie à Hitler, à la veille de la deuxième guerre mondiale. (13)


2020: «Nous avons éliminé un méchant du champ de bataille».

En mai 2018, le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire ramène les deux «meilleurs ennemis» à la case départ. Des accrochages ont lieu en Irak, au Liban, en Syrie et au Yémen. Le 14 septembre 2019, les États-Unis accusent l’Iran d’avoir commandité une attaque menée par des drones contre les installations pétrolières d’Abqaïq, dans le sud-est de l’Arabie saoudite. 

La nouvelle épreuve de force atteint son paroxysme le 3 janvier 2020, avec l’assassinat en Irak du général Qassem Soleimani, le commandant d’une unité d’élite des gardiens de la révolution. «Nous avons simplement éliminé un méchant du champ de bataille», explique le secrétaire d’état Mike Pompeo, à l’émission State of the Union, sur les ondes de CNN, le 5 janvier.

Aux États-Unis, le général Soleimani était considéré comme un terroriste. Le Pentagone l’accuse d’avoir causé la mort d’au moins 500 soldats américains. (14) En Iran, il était vu comme un héros de la résistance contre «l’envahisseur» américain. Ses funérailles ont suscité une émotion rappelant celle qui avait secoué le pays, lors du décès de l’ayatollah Khomeini, en 1989. 

L’Iran promet de se venger. La rumeur guerrière s’emballe, même si le rapport de force reste très inégal. Le budget de la Défense iranienne représente moins de 3% de celui des États-Unis. Mine de rien, l’Amérique du Nord est aussi beaucoup moins dépendante du pétrole du Golfe persique. De plus en plus, ce dernier se dirige vers l’Inde et les pays de l’Asie du sud, incluant la Chine. (15)

Pour l’instant, la possibilité d’une guerre totale entre les deux pays apparait mince. Le président Trump exclut l’idée de débarquer en territoire iranien. (16) Les États-Unis n’oublient pas la facture colossale de l’invasion de l’Irak, en 2003. Le Bureau du Budget du Congrès (COB) a grossièrement estimé les coûts à long terme de la guerre à 1 900 milliards $, soit 6 300 $ pour chaque citoyen des États-Unis. (17)

De son propre aveu, Donald Trump veut «obtenir la paix grâce à la force». Bref, il s’accommoderait d’un conflit limité. Il faut dire que les États-Unis et l’Iran se connaissent mal. À peine 23% des adultes américains parviennent à situer l’Iran sur une carte du monde. (18) Et il n’est pas sûr que le résultat de ce genre de sondage serait meilleur du côté iranien.

Pour l’instant, une seule chose semble claire. Les deux populations ne veulent pas d’une guerre. Seulement 18% des Américains s’y déclarent favorables. (19)

Épilogue: «C’est ta première campagne de réélection, tit-gars?»

À tort ou à raison, plusieurs critiques soupçonnent le président Trump d’avoir commandé l’assassinat du général Soleimani pour des raisons purement électorales. Au moment de se présenter devant les électeurs, un président veut toujours apparaitre comme un leader fort, efficace, déterminé. En juin, une caricature du New Yorker illustrait déjà ces soupçons. On y apercevait des soldats qui s’apprêtent à sauter en parachute, au dessus d’une zone de combat. Un vétéran s’adresse à un frère d’arme, beaucoup plus jeune: 

— C’est ta première campagne de réélection, tit-gars? (20)

La nouvelle épreuve de force atteint son paroxysme le 3 janvier 2020, avec l’assassinat en Irak du général Qassem Soleimani, le commandant d’une unité d’élite des gardiens de la révolution.

Notes

(1) Mark Bowden, Guests of the Ayatollah, Atlantic Monthly Press, 2006.

(2) Tim Weiner, Legacy of Ashes: The History of the CIA, Doubleday, 2007. 

(3) Il y a 40 ans, la longue crise des otages américains en Iran, Libération, 1er novembre 2019.

(4) Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak, 1980-1988: Première guerre du golfe, Perrin, 2013.

(5) Golfe persique: Le détroit d’Ormuz, au centre du monde, Le Monde, 15 juillet 2019.

(6) L’Iran commémore  le crash de l’Airbus abattu en 1988 par un navire américain, Agence France Presse, 3 juillet 2002.

(7) Iran-États-Unis: de 1979 à 2019, quarante années d’hostilités, Libération, 27 juin 2019.

(8) Clinton Says U.S. Could «Totally Obliterate» Iran, Reuters, 22 avril 2008.

(9) The U.S. Lost a (Fictionnal] War With Iran 18 Years Ago, Popular Mechanics

(10) How We Won the War, The New York Times, 6 septembre 2002.

(11) Washington au lance-Flame contre le nucléaire iranien, Libération, 22 juin 2012.

(12) Cybervirus contre Téhéran, Manière de voir, Le Monde diplomatique, 1er décembre 2012.

(13) Worse Than Munich, The Wall Street Journal, 25 novembre 2013.

(14) L’Iran, quarante ans d’une obsession américaine, Le Monde, 11 février 2019.

(15) Golfe persique: Le détroit d’Ormuz, au centre du monde, Le Monde, 15 juillet 2019.

(16) No «Boots on the Ground» in Iran Dispute, Trump Says; Cites «Unlimited time» for New Deal, Reuters, 26 juin 2019.

(17) U.S. CBO Estimates $2,4 Trillion Long-Term War Costs, Reuters, 24 octobre 2007.

(18) Can You Locate Iran, Few Voters Can, Morning Consult Poll, 8 janvier 2020. 

(19) One Thing Unites Americans and Iranians: Nobody Wants a War, Quartz, 3 janvier 2020.

(20) The New Yorker, 20 juin 2019.