États-Unis et Russie: petite histoire de la manipulation électorale

Aux États-Unis, l’enquête spéciale dirigée par Robert Mueller a conclu que la Russie est intervenue «de manière massive» dans la campagne présidentielle de 2016. Il ne s’agit pas d’une première, loin de là. Au cours des dernières décennies, la Russie a souvent tenté d’influencer le résultat des élections américaines. Et les États-Unis ne se sont pas gênés pour intervenir dans le processus électoral russe. Petite histoire de la manipulation électorale, en commençant par la campagne américaine de 2016.

2016 : «RUSSIE, ES-TU À L'ÉCOUTE?»

Dès le début, la campagne Trump est un joyeux bordel. 

«M. Trump ne se souvenait jamais s’il venait de vous embaucher ou de vous congédier,» plaisante un employé. Flairant la bonne affaire, plusieurs personnages louches apparaissent en coulisses.

Souvent, les nouveaux venus se présentent comme des «messagers» de la Russie. C’est le cas de Joseph Mifsud, un mystérieux universitaire qui fait miroiter une rencontre avec Vladimir Poutine. Monsieur révèle aussi que les Russes ont découvert des «saletés» sur la démocrate Hillary Clinton.

En attendant la suite, le «patron» Donald Trump ne s’inquiète pas des véritables intentions des Russes. Avec lui, la politique sert à brasser des affaires. Et les affaires servent à faire de la politique. Depuis des mois, son avocat personnel, Michael Cohen, multiplie les rencontres avec des investisseurs et des politiciens russes pour faire avancer un projet de Trump Tower à Moscou.

L’affaire n’aboutira pas. Mais plus tard, devant un juge fédéral, Michael Cohen assure qu’on avait offert de donner un pent­house de 50 millions $ au président russe, Vladimir Poutine, pour s’assurer d’avoir sa bénédiction. [1]

Pardon, êtes-vous un espion? 

Selon l’enquête du procureur spécial Robert Mueller, 17 responsables de l’organisation Trump ont des rencontres avec des interlocuteurs russes. [2] Le plus actif est sans doute le directeur de la campagne, Paul Manafort. À la blague, on dit que Manafort est sollicité par tellement de Russes qu’il serait plus tranquille sur la place Rouge, à Moscou.

Avec ses potes venus du froid, Paul Manafort discute de tout. Y compris de la levée des sanctions économiques contre la Russie, advenant l’élection de Trump. Mais le plus souvent, Monsieur essaye de relancer ses propres affaires. En avril, il échange des infos avec le milliardaire Oleg Deripaska, un proche de Poutine. Il espère ainsi effacer une dette de 10 millions $, contractée lorsqu’il était «consultant». 

À partir de mai 2016, Manafort va plus loin. Il partage des sondages internes avec un ancien «partenaire d’affaires», Konstantin Kilimnik, souvent associé aux services de renseignement russes. Les deux hommes discutent même des stratégies pour l’emporter dans des États comme le Wisconsin, le Minnesota, la Pennsylvanie et le Michigan… [3]

En coulisses, le FBI commence à paranoïer. «L’agence» se met à voire des espions russes partout. Au point de suivre jusqu’à Moscou le conseiller en politique étrangère de Trump, Carter Page. Une fausse piste.

Donald Trump ne s’est pas inquiété des véritables intentions des Russes lors de la campagne de 2016.

Courriels et pizzagate

Peu importe. En juillet, la divulgation de courriels «secrets» d’Hillary Clinton relègue tout le reste à l’arrière-plan. Après avoir piraté les serveurs du Comité national démocrate, des ha­ckers russes ont partagé le matériel récupéré avec l’organisation Wikileaks. Le 22 juillet, une première tranche 20 000 courriels est rendue public.

Donald Trump est ravi. Il en veut plus. «Russie, si tu es à l’écoute, j’espère que tu vas trouver les 30 000 courriels qui manquent», demande-t-il. Le futur président mise beaucoup sur les courriels. Selon le rapport Mueller, son fils Donald Trump Jr communique même avec Wikileaks pour s’assurer que l’organisation en diffusera davantage.

Message reçu. Le 7 octobre, Wikileaks rend publique une autre tranche de plusieurs milliers de courriels. Le moment ne saurait être mieux choisi. Donald Trump est embarrassé par la diffusion d’une vidéo de 2005 dans laquelle il se vante «d’attraper les femmes par l’entrejambes». Les courriels d’Hillary Clinton fournissent une diversion inespérée.

À la même époque, la Russie poursuit une vaste campagne de désinformation, notamment grâce à l’utilisation de milliers de faux comptes Facebook et Twitter. «Durant le second débat Clinton-Trump, le 9 octobre, pour chaque message sur Twitter favorable à Clinton, quatre vont célébrer Trump. [4]

Les faux comptes favorisent la propagation de fausses nouvelles. Les nombreux sites de canulars américains font le reste. Une rumeur tenace accuse Hillary Clinton d’entretenir un vaste réseau de pédophilie, basé dans la cave d’une populaire pizzéria de Washington. En décembre 2016, on frôle le drame lorsqu’un homme armé fait irruption dans la pizzéria. Il veut se rendre au sous-sol, pour sauver les nombreux enfants devenus des «esclaves sexuels».

Le seul problème, c’est que le restaurant n’a pas de sous-sol... 

Épilogue

Le 8 novembre 2016, Donald Trump est élu président des États-Unis. Les Russes semblent les premiers surpris. Au lendemain de l’élection, les services de renseignements américains interceptent plusieurs communications entre l’ambassade russe et Moscou. Le ton est incrédule. Du genre : «Maintenant, qu’est-ce qu’on fait?» [5]

Encore aujourd’hui, l’affaire n’a pas fini d’empoisonner la politique américaine. Pour l’instant, 34 personnes — dont 13 citoyens russes — font l’objet d’accusations en rapport avec l’ingérence de la Russie dans la campagne. [6] Mais après 22 mois d’enquête, la commission spéciale de Robert Mueller n’a pas prouvé qu’il existait des intentions criminelles derrière les étranges relations entre la Russie et la campagne électorale de Donald Trump.

«Dès le début, la campagne Trump était un joyeux bordel. Nous n’étions même pas assez organisés pour comploter entre nous», résumait l’ancien conseiller, Steve Bannon. [7] Même qu'avec le recul, la campagne Trump ressemble à une collection de petits baigneurs qui se badigeonnent avec du sang de bœuf, avant de plonger dans une mer infestée de requins…

Nikita Khrouchtchev s’était vanté «d’avoir placé le vote décisif» lors de l’élection de 1960 aux États-Unis.

1960 : «N'IMPORTE QUI PLUTÔT QUE CE FILS DE PUTE DE RICHARD NIXON»

Le 3 juin 1961, le président John F. Kennedy rencontre son homologue soviétique, Nikita Khrouchtchev, pour la première fois. Le contact est glacial. En coulisses, le Soviétique s’impatiente. Il s’étonne que l’Américain reste sur ses positions, même quand il «lui serre les couilles au maximum».

«Je n’ai jamais rencontré un homme semblable [à Khrouchtchev], confie Kennedy au Time Magazine. À un certain moment, j’ai évoqué le fait qu’une guerre atomique tuerait 70 millions de personnes en 10 minutes. Et il m’a regardé d’un air étonné, l’air de dire : «Et alors?» [8]

Khrouchtchev finit par se vanter «d’avoir placé le vote décisif» lors de l’élection récente aux États-Unis. Kennedy veut des détails. Khrouchtchev révèle alors qu’il a attendu la fin de la campagne électorale pour libérer deux pilotes-espions américains. Il ne voulait pas que leur libération aide le candidat républicain, le vice-président Richard Nixon.

Peu importe. Les Soviétiques n’en ont pas fini avec ce Nixon, que Khrouchtchev surnomme «le pire de tous les fils de pute». En 1968, le républicain est à nouveau candidat à la présidence. Moscou panique. L’ambassadeur soviétique à Washington, Anatoli Dobrynine, est chargé d’approcher le candidat démocrate Hubert Humphrey. [9]

Au cours d’un dîner arrosé, le Soviétique offre de l’aide au démocrate. Au besoin, l’URSS pourrait fournir beaucoup d’argent pour financer sa campagne. Prudent, Hubert Humphrey refuse. Avec son humour pince-sans-rire, il répond : «Votre appui est déjà assez embarrassant». 

Deep Undercover: My Secret Life & Tangled Allegiances as a KGB Spy in America, Jack Barsky, Tyndale Momentum, 2015.

1976 : L'OPÉRATION POROK EST POREUSE

En 1976, les primaires visant à choisir le candidat démocrate à la présidence sont aussi fréquentées qu’une distribution gratuite de lunettes au royaume des myopes. Quinze candidats sont en lice. Mais le Kremlin redoute la victoire du sénateur Henry «Scoop» Jackson. Le sénateur défend plusieurs dissidents soviétiques. Un affront impardonnable. Il faut lui barrer la route. [10]

Le KGB lance l’opération POROK, une campagne de désinformation visant à discréditer Jackson. On veut le faire passer pour un homosexuel, ce qui est alors très mal vu. De faux rapports du FBI sont expédiés aux journaux. La rumeur se répand. Malgré quelques succès, le sénateur Jackson se retire de la course, en mai 1976. [11]

À la même époque, les Soviétiques misent beaucoup sur des agents infiltrés aux États-Unis. L’un d’eux, Jack Barsky a raconté avec humour sa mission ultra-secrète au pays de l’oncle Sam. [12] Ses patrons du KGB voient grand. Ils veulent qu’il se fasse embaucher dans l’entourage de Zbigniew Brzezinski, un conseiller du président Jimmy Carter. Ils espèrent même qu’il va l’influencer!

Mais le KGB a sous-estimé un obstacle. La redoutable bureaucratie américaine! L’espion met un temps fou à se procurer ses papiers officiels. Il recommence sa vie en bas de l’échelle. D’abord comme livreur. Puis comme employé de bureau dans une grande compagnie d’assurance de New York.

L’espion est loin, très loin de la Maison-Blanche. En désespoir de cause, le KGB lui ordonne de voler un logiciel. L’espion s’exécute, pour ensuite s’apercevoir que le logiciel aurait pu être acheté n’importe où! [13]

L’espion Barsky y voit une preuve supplémentaire que le capitalisme court vers l’abîme. Et que l’URSS fait tout pour le dépasser.

Yanks to the Rescue : The Secret Story of How American Advisers helped Yeltsin Win, Time, 15 juillet 1996.

1996 : IL FAUT SAUVER LE SOLDAT ELTSINE

À quelques mois du premier tour des élections de juin 1996, le président russe Boris Eltsine se dirige vers une cuisante défaite. À peine 3 % des électeurs lui font confiance. Moins que ceux qui s’ennuient des grandes purges de Staline!

Malgré tous ses défauts, incluant ses problèmes d’alcool, Eltsine est un allié des Américains. Sa défaite porterait un coup dur à l’implantation du capitalisme dans le pays. Surtout que c’est le candidat communiste qui pourrait l’emporter! Un scénario cauchemar. 

Une équipe de spécialistes des États-Unis est expédiée de toute urgence au secours du soldat Eltsine. En l’espace de quelques semaines, ils mettent sur pied une véritable machine de guerre électorale, financée plus ou moins légalement. [14] Leur mot d’ordre est aussi subtil qu’un coup de bâton de baseball sur la tête. C’est «Boris Eltsine ou la guerre civile».

L’arrivée des Américains marque un tournant radical dans le ton de la campagne. Peu de temps auparavant, l’équipe d’Eltsine avait sondé l’humeur de l’électorat. En prenant connaissance des questions du sondage, les Américains éclatent de rire. L’une d’elles demande : «Si Boris Eltsine était un arbre, de quelle essence serait-il?»

À la veille des élections, le président américain Bill Clinton en rajoute. Il persuade le Fonds monétaire international (FMI) d’annoncer un prêt de 10 milliards $ à la Russie de son «ami Boris». Au même moment, à la télévision, les pubs de la campagne Eltsine assènent le coup final. Boris Eltsine ou le chaos. On y voit des images d’archives dans lesquelles des bolcheviques brûlent des églises.

Finalement, le président Eltsine est réélu de justesse. Des années plus tard, le New York Times a posé une question à Steven L. Hall, un vieux routier des opérations de la CIA en Russie. Avec le recul, est-ce que les États-Unis admettent qu’ils ont essayé d’influencer des élections [en Russie]? 

— Absolument, a-t-il répondu. Et j’espère que nous allons continuer à le faire. [15]

En 2012, Vladimir Poutine accuse Hillary Clinton d’être à l’origine de la contestation qui fragilise son pouvoir à la veille des élections.

2012 : «UNE NOUVELLE FORME DE GUERRE»

À la veille du scrutin présidentiel de 2012, Vladimir Poutine affronte une réélection plus difficile. D’importantes manifestations ont eu lieu à Moscou et en province. Pour la première fois, le pouvoir de Poutine semble fragilisé. 

Derrière la contestation, Poutine voit une autre preuve de l’ingérence des États-Unis. Au début de l’année, la secrétaire d’État, Hillary Clinton, a critiqué publiquement les élections «injustes» en Russie. Lors d’une visite à Moscou, le vice-président Joe Biden a déconseillé à Poutine de poser sa candidature.

Pour les ultranationalistes russes, c’est l’humiliation. Le chef d’état-major, Valéri Guérassimov, évoque même une nouvelle forme de «guerre» contre la Russie. [16] Finalement, Vladimir Poutine sera élu président avec une majorité réduite. Mais l’épisode laissera des traces.

Poutine accuse Hillary Clinton d’être à l’origine de la contestation. Plus tard, il vise la National Endowment for Democracy, qui distribue des millions de dollars à des militants de la démocratie et des droits humains. Dès 2015, l’organisation est interdite en Russie.

Vladimir Poutine n’est pas content. Il se sert même de l’événement pour ressusciter une vieille blague sur l’incompétence des services secrets russes. 

«Un homme à bout de souffle arrive au siège des services secrets russes. 

— Je suis un espion américain! Je veux me rendre! s’écrie-t-il. 

— Avez-vous une arme? demande la réceptionniste. 

— Bien sûr! 

— Alors, vous devez vous rendre au bureau 234. 

Arrivé au bureau 234, l’espion s’écrie : 

— Je suis un espion! Je suis armé! 

— Portez-vous un appareil d’écoute électronique? demande le préposé. 

— Oui, répond l’espion. 

— Alors, vous devez vous rendre au bureau 657. 

L’espion se précipite au 657. 

— Je suis un espion américain, je suis armé et je possède un appareil d’écoute électronique! hurle-t-il. 

Sur place, un préposé le regarde droit dans les yeux. 

— Vous êtes un espion américain? Vous êtes armé? Vous possédez un appareil d’écoute électronique? Dans ce cas, vous avez tout ce qu’il vous faut. Allez faire votre travail, et cessez de déranger tout le monde!»

Notes

  1. «We Will Be in Moscow»: The Story of Trump’s 30-Year Quest to Expand his Brand to Russia, The Washington Post, 29 novembre 2019.
  2. Report on the Investigation Into Russian Interference In the 2016 Presidential Elections, Special Counsel Robert S. Mueller III, March 2019.
  3. The Mueller Report Shows Why the Trump Campaign Was Such an Easy Target for Russia, Time, 19 avril 2019.
  4. Measuring Traffic Manipulation on Twitter, University of Oxford, Internet Institute, 15 janvier 2019.
  5. Trump, Putin, and The New Cold War, The New Yorker, 24 février 2017.
  6. All the People Facing Charges From the Mueller’s Investigation Into Russian Meddling, Politifact.com, 25 mars 2019.
  7. Fire and Fury: Inside the Trump White House, Michael Wolff, Henry Holt and Company, 2018.
  8. JFK and Khrushchev Meet in Vienna, June 3, 1961, Politico, 3 juin 2019.
  9. In Confidence: Moscow’s Ambassador to America Six Cold War Presidents, Anatoly Dobrynin, University of Washington Press, 1995.
  10. Russian Meddling in the United States: the Historical Context of the Mueller Report, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 27 mars 2019.
  11. Durant les années 80, les Soviétiques essayent aussi de discréditer Ronald Reagan. Avec moins de succès, semble-t-il.
  12. Deep Undercover: My Secret Life & Tangled Allegiances as a KGB Spy in America, Jack Barsky, Tyndale Momentum, 2015.
  13. Dans ses mémoires, le général du KGB, Oleg Kalouguine, raconte que la section responsable des agents infiltrés à l’étranger était la «moins productive». Il assure qu’il n’a jamais entendu parler d’un seul agent qui ait réussi à infiltrer le gouvernement américain.»
  14. Yanks to the Rescue : The Secret Story of How American Advisers helped Yeltsin Win, Time, 15 juillet 1996.
  15. America Meddles in Elections, Too, The New York Times, 18 février 2018.
  16. The Fog of Wars, The Economist, 22 octobre 2016.