Élections européennes: je t'aime... moi non plus

Du 23 au 26 mai, à travers l’Union européenne, plus de 400 millions d’électeurs sont appelés à élire les députés du Parlement européen de Strasbourg. Avant, ces élections étaient comparées à une course d’escargots asthmatiques et à un match de soccer durant lequel tous les spectateurs se seraient endormis. Mais cette année, rien n’est plus comme avant. L’Europe est tiraillée de toutes parts. Entre ceux qui veulent sortir et ceux qui veulent entrer. Entre ceux qui veulent plus de frontières et ceux qui en veulent moins. Une majorité d’Européens prédit même la fin de l’Union, d’ici 20 ans. Le tour des élections européennes en 10 questions.

1. 400 millions d’électeurs, mais combien savent qu’il y a des élections?

On présente souvent le scrutin européen comme le deuxième plus grand exercice démocratique du monde, après les élections en Inde. Vrai qu’à travers l’Union européenne, plus de 400 millions d’électeurs sont appelés aux urnes. Dans les faits, les «européennes» ne soulèvent pas un enthousiasme délirant, c’est le moins que l’on puisse dire. À la fin avril, à peine 38 % des électeurs savaient que des élections européennes allaient avoir lieu! [1] Quant au président du Parlement actuel, l’Italien Antonio Tajani, moins d’un électeur sur 500 parvient à le nommer! [2] Dix fois moins que ceux qui croient que la terre est plate! [3]

2. Moins de «Nexit», plus d’euro­sceptiques?

En 2019, hormis en Grande-Bretagne, la sortie de l’Union européenne n’a plus la cote. Les «eurosceptiques» parlent moins du Nexit (Pays-Bays), du Grexit (Grèce) ou même du Frexit (France). Ils craquent plus pour un grand virage nationaliste et conservateur. En Hongrie, le premier ministre Viktor Orbán a rebaptisé Bruxelles «l’Euroblabla». Il accuse l’Europe d’être une «menace» pour la nation hongroise. En Italie, la Ligue du Nord de Matteo Salvini veut défier la politique budgétaire. En Pologne, le parti ultraconservateur Droit et justice (PiS) axe sa campagne sur les valeurs «chrétiennes» et le rejet de l’homosexualité. L’Europe va-t-elle survivre à ces tiraillements? La majorité des Européens croient désormais que l’Union va éclater au cours des 20 prochaines années. [4] 

3. Une démocratie en panne d’électeurs?

Si l’Union européenne est comparée à une carrosserie sans moteur, son Parlement ressemble à une démocratie en panne d’électeurs. Lors des premières élections européennes, en 1979, la participation atteignait 62 %. Depuis, elle n’a pas cessé de diminuer, pour atteindre 43 %, en 2014. En Belgique, où le vote est obligatoire, 90 % des électeurs ont voté. Par contre, à peine 13 % ont fait de même en Slovaquie. [5] En 2019, la participation va-t-elle rebondir? Ne pariez pas là-dessus. En France, plus de 77 % des électeurs de moins de 25 ans disent déjà qu’ils ne voteront pas. Jamais à court d’images, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, soutient que l’Union a perdu «sa libido collective». [6]

4. Hier, les chasseurs, demain, les pirates?

Les électeurs profitent souvent des élections européennes pour donner libre cours à leur colère. Sans avoir l’impression de risquer grand-chose. En France, lors des élections de 1999, le Parti Chasse, Pêche, Nature et Tradition avait obtenu 6,78 % des suffrages. En route vers une récolte de six députés. Encore cette année, plusieurs partis profitent des élections européennes pour se donner une visibilité. On dénombre 32 formations politiques en Croatie. Trente-quatre en France. Quarante en Grèce. On s’attend à quelques surprises. En République tchèque, le Parti pirate — qui fait campagne contre la corruption — obtient 15,5 % des suffrages, selon les derniers sondages. [7] Reste qu’avant de triompher, tous les candidats devraient se souvenir de la citation de Winston Churchill. «Cette salle bondée, c’est flatteur, mais je ne manque jamais de me rappeler que si au lieu d’être venu pour prononcer un discours politique, j’étais venu pour être pendu, la foule serait deux fois plus nombreuse.» [8]

5. Faut-il interdire les talons hauts pour les coiffeuses?

À tort ou à raison, les institutions de l’Union européenne n’ont pas très bonne réputation. Les trois quarts des Européens reconnaissent que l’Union a contribué à la paix et à la prospérité. Mais 62 % estiment qu’elle ne comprend pas les besoins des citoyens». [9] Un peu partout, la capitale, Bruxelles, rime avec «bureaucratie» et «inefficacité». Dans les années 80, on s’indignait que son «ordonnance sur les importations de caramels» compte 25 911 mots. [10] Vers l’an 2000, on ridiculisait ses règlements sur la courbure du concombre. Plus récemment, on s’est moqué de sa volonté d’interdire les chaussures à talons pour les coiffeuses. Même la fiction s’en mêle. Dans la télé-série danoise Borgen, la première ministre se débarrasse des collaborateurs indésirables en les faisant nommer à Bruxelles. «À Bruxelles, personne ne vous entends crier», dit-elle. [11] 

6. L’Europe, le vieux continent ou le continent vieux?

«Plus de bébés, plus de pouvoir», titrait récemment l’hebdomadaire néerlandais Elsevier Weekblad. [12] Un peu partout, le vieillissement de la population s’est invité dans la campagne européenne. La faute aux statistiques. Sans l’immigration, la population du continent pourrait diminuer de 16 %, d’ici 2060. [13] L’Allemagne verra sa population passer de 80,6 à 75 millions de personnes. À l’heure actuelle, l’âge moyen atteint 42 ans en Europe, contre 37 ans aux États-Unis. Signe des temps, le 50Plus, un parti qui veut défendre les «vieux», a fait élire quelques députés au Parlement des Pays-Bas. En 2014, il a raté son entrée au Parlement européen, avec 3,7 % des suffrages, alors qu’il en faut 5 % pour obtenir des députés. «Pas grave, a dit un candidat avec un humour. Nous serons encore plus de vieux la prochaine fois.»

7. Avec le Brexit, les députés britanniques sont-ils biodé­gradables?

Au début, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union (Brexit) était prévue pour le 29 mars. Maintenant, elle est reportée au 31 octobre. D’ici là, à moins d’un accord de dernière minute, les Britanniques devront élire leurs 73 députés au Parlement européen. Quitte à ce qu’ils disparaissent en cas de Brexit! Pour l’instant, le scrutin n’annonce rien de bon pour les Conservateurs de la première ministre Theresa May. En Grande-Bretagne, le dernier sondage Yougov les place au 5e rang, avec à peine 10 % des intentions de vote. Derrière le Parti du Brexit (34 %), les Travaillistes (16 %), les Libéraux-démocrates (15 %) et même les Verts (11 %). [14] «J’irai au fond des choses», promettait Theresa May, en début de campagne. Elle aurait dû se souvenir de Jean Cocteau, qui disait : «À force d’aller au fond des choses, on risque d’y rester».

8. France : devine qui s’invite au buffet politique?

En France, les élections européennes ressemblent à un buffet, avec 34 formations politiques sur les rangs. Vous êtes royaliste? «Une France royale au cœur de l’Europe» est là pour vous. Vous éprouvez de la sympathie pour les gilets jaunes? Alors regardez du côté de «L’Alliance jaune» et de «Ensemble patriotes et gilets jaunes». Au passage, comment ne pas souligner la présence du Parti animalier, du Parti Europe démocratie Esperanto et de «Allons enfants», une formation réservé eaux candidats de moins de 30 ans?[15] Faut-il en déduire que les élections européennes passionnent la France? Pas sûr. Le mois dernier, l’agence Dentsu Consulting a comptabilisé les sujets de recherches les plus courants sur Internet, à travers le pays. Environ 3,3 millions concernaient les gilets jaunes, contre à peine 750 000 sur les élections européennes. [16] Jadis, le président Charles de Gaulle se demandait «comment gouverner un pays dans lequel existent 258 variétés de fromage». Mais que dire d’un pays où l’on retrouve 34 formations politiques?

9. Le «protec­tionnisme», ça fait chic?

Jusqu’à tout récemment, l’idée de prôner de nouvelles barrières douanières ou tarifaires n’était pas très populaire. Le «protectionnisme» semblait un mot démodé. Presque sale. Les politiciens européens hésitaient à l’employer, comme s’ils craignaient que leur maman leur lave la bouche avec du savon, pour les punir. Mais les temps ont changé. En France, la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, évoque «un protectionnisme intelligent». Jean-Luc Mélanchon, de La France insoumise, défend un «protectionnisme solidaire». Pour leur part, les Verts proposent un «protectionnisme environnemental». Même les candidats de la République en marche (LRM) du président Emmanuel Macron, reconnaissent qu’il faut assumer «une forme de protectionnisme». Pour rassurer, leur formation a d’ailleurs choisi un slogan qui ressemble à la publicité d’un préservatif : «Une Europe qui protège». [17]

10. Qu’est-ce qui fait courir les Européens?

Les institutions européennes sont compliquées. Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’État américaine, disait à la blague que pour comprendre l’Europe, «il faut être génial ou Français». Depuis 2014, l’immigration a remplacé l’économie comme principal sujet de préoccupation sur le continent. [18] Reste que le pessimisme domine. À peine 7 % des Français croient que la prochaine génération aura de meilleures conditions de vie que celle de ses parents. Les trois quarts pensent qu’elles seront pires. Et cette «sinistrose» est largement répandue en Espagne, en Italie et même en Allemagne. [19] En comparaison, 81 % des Chinois et 73 % des Indiens croient que la prochaine génération aura de meilleures conditions de vie. Une question de perspective. Comme disait un écrivain célèbre, «les optimistes croient que nous vivons dans le meilleur des monde possibles. Les pessimistes craignent que cela ne soit vrai.»

***

Le Parlement européen en 50 mots

Le Parlement vote les lois et contrôle les institutions de l’Union européenne. Il compte 751 députés, élus pour cinq ans. Plus la population d’un pays membre est élevée, plus il obtient de députés. L’Allemagne totalise 96 élus. La petite île de Malte, avec ses 446 000 habitants, en compte six. 

L’Union en chiffres

512,6 millions : Population de l’Union européenne [2018]

61 % : Électeurs européens qui estiment que l’appartenance à l’Union est «importante» pour leur pays

28 : Pays membres, dont 19 ont l’euro comme monnaie commune

58 % : Électeurs français qui s’attendent à ce que l’Union cesse d’exister, d’ici 20 ans.

Sources : Yougov Poll, Seven Days to Save the European Union (Conseil européen des relations internationales) et Union européenne : faits et chiffres (Conseil de l’Union européenne).

Questionnaire

1. Vrai ou Faux?

Depuis 1979, la participation aux élections européennes a baissé de plus de 30 %.

Réponse : Vrai

2. Parmi les cinq phrases suivantes, DEUX ont été prononcées par Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne depuis 2014? Lesquelles?

a) «Quand les choses deviennent sérieuses, il faut mentir»

b) «L’Europe, c’est comme en traineau : le chien de tête est le seul qui voit autre chose que des trous de c...»

c) «Les vaches sacrées font les meilleurs hamburgers»

d) «Nous savons tous quoi faire. C’est seulement que nous ne savons pas comment être réélus une fois que nous l’aurons fait»

e) «On n’est pas Galilée seulement parce qu’on est persécuté. Il faut aussi avoir raison.»

Réponses : a) et d)

3. Quelle proportion des électeurs européens est incapable de nommer le président du Parlement européen, l’italien, Antonio Tajani?

a) 50,71 %

b) 43,5 %

c) 99,9 %

d) 71,4 %

e) 11,4 %

Réponse : c)

4. Combien coûte en moyenne un député européen, à chaque année (Salaire, déplacements, etc.)?

a) 3,7 millions $CAD

b) 2,1 millions $

c) 500 000 $

d) 1,5 million $

e) 130 000 $

Réponse : a)

5. Vrai ou Faux? Depuis 1990, les anciens pays du bloc soviétique devenus membres de l’Union européenne ont vu leur population diminuer de 10 millions de personnes.

Réponse : Faux. Leur population a diminué de 20 millions de personnes.

6. Député(e) du Parlement européen depuis 1999, j’ai été condamné(e) à une amende de 4500 $ pour avoir insulté le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. J’avais dit qu’il possédait le charisme «d’une moppe humide» et «d’un petit employé de banque»? Qui suis-je?

a) La française Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ancien Front national)

b) Le hongrois Viktor Orban, président de l’Union civique hongroise

c) L’allemand Daniel Cohn-Bendit, député vert

d) Le britannique Nigel Farage, président du parti du Brexit

e) L’italien Silvio Berlusconi, président de Forza Italia

Réponse : d) Farage a ensuite présenté ses excuses aux «moppes humides» et aux «petits employés de banque».

7. Quel pourcentage représentent les contributions de l’Allemagne et la France au budget européen?

a) 50,1 %

b) 12,3 %

c) 25,4 %

d) 37,5 %

e) 61,4 %

Réponse : d)

8. Pour chacun des 781 députés européens, combien trouve-t-on de lobbyistes accrédités au Parlement?

a) 3

b) 10

c) 24

d) 5

e) 314

Réponse : b)

Notes

  1. Selon un sondage, moins de 40 % des Européens savent que des élections ont lieu en mai, Ouest France, 25 avril 2019.
  2. Des élections qui ne sont plus européennes, Le Figaro, 14 mai 2019.
  3. Combien de gens croient vraiment que la Terre est plate? Agence Science-Presse, 20 avril 2018.
  4. Seven Days to Save the European Union, Conseil européen des relations internationales, avril 2019. 
  5. What is the European Parliament and Do the Elections Matter? The Guardian, 6 mai 2919.
  6. Dans la dernière ligne droite, une campagne sous le signe du désamour, Les Échos, 13 mai 2019.
  7. Le Parlement européen en vue, les pirates tchèques cherchent avec qui embarquer, Libération, 6 mai 2019.
  8. Cité par Jean Paré, Les Mots de la Fin, QuébecAmérique, 2017.
  9. Europeans Credit Eu With Promoting Peace et Prosperity, but Say Brussels Is Out of Touch With Its Citizens, Pew Research Center, 19 mars 2019.
  10. Le dictionnaire inattendu des citations, Olivier Dazat, Hachette, 1992.
  11. Fausse bonne idée démocratique à Bruxelles, Courrier international, 20 mars 2014.
  12. Démographie: la course aux bébés, Courrier international, 14 mai 2019.
  13. L’Europe face au vieillissement, Le Monde, 18 mai 2018.
  14. UK PM May’s Party Slumps to Fifth Place as Pressure Mounts for Her to Go, Reuters, 13 mai 2019.
  15. Voici les 33 listes pour lesquelles vous allez pouvoir voter aux élections européennes, France Inter, 4 mai 2019.
  16. Pourquoi les élections européennes intéressent-elles si peu? Le Parisien, 6 mai 2019.
  17. Élections européennes 2019: chacun cherche son protectionnisme, Le Monde, 19 mai 2019.
  18. A Really Simple Guide to the European Elections, bbc.com, 8 mai 2019.
  19. European Countries Among the Gloomiest in Developed World, The Guardian, 3 mai 2019.