Chaque nuit, M. Ormeneta récupère avec ses collègues cinq corps en moyenne, en général dans les bidonvilles.

Duterte tient parole, les croquemorts débordés

Alejandro Ormeneta, croquemort de Manille en première ligne de la guerre contre la drogue qui ensanglante les Philippines, n'a jamais eu autant de travail. Mais après cinq mois, il voudrait juste que les tueries s'arrêtent.
Chaque nuit, M. Ormeneta récupère avec ses collègues cinq corps en moyenne, en général dans les bidonvilles. Nouvelle routine macabre qui le pousse à se poser des questions sur la campagne de répression anticriminalité du président Rodrigo Duterte.
«Cela ne devrait pas arriver, ce sont des gens, pas des animaux», dit à l'AFP le croquemort de 47 ans, qui travaille chez les pompes funèbres Veronica Memorial Chapels.
Il se souvient avoir ôté trois grands clous du crâne d'un trafiquant de drogue présumé. «Je crois qu'il était toujours en vie quand ils lui ont enfoncé les clous dans la tête. Ça a dû faire tellement mal».
M. Ormeneta s'est rendu récemment dans l'allée étroite d'un bidonville où un homme avait été abattu par des assaillants masqués. La victime sentait encore l'alcool qu'elle avait dû boire avant de mourir. Sa soeur a hurlé quand les policiers ont retourné son corps criblé de balles sur le sol trempé de sang.
La police a déclaré à l'AFP que Danilo Bolante, 47 ans, vendait du shabu, la méthamphétamine bon marché qui détruit la société selon M. Duterte.
Mais sa soeur, Chona Balina, assure que son frère avait arrêté son trafic et qu'il s'était dénoncé à la police dans le cadre d'une campagne lancée par M. Duterte pour inciter trafiquants et usagers à se réformer, baptisée Tokhang.
«Pourquoi lancer Tokhang si c'est ça qu'ils font aux gens qui changent?», demande-t-elle.
«Massacre»
Rodrigo Duterte a remporté la présidentielle en annonçant une guerre antidrogue qui ferait des dizaines de milliers de victimes. En campagne, il avait plaisanté sur le fait que les pompes funèbres ne chômeraient pas.
Il a tenu parole. Plus de 2000 personnes ont été tuées par la police tandis que 3000 victimes ont été abattues par des inconnus, ce qui fait craindre des meurtres extrajudiciaires à grande échelle.
Plus de 2000 personnes ont été tuées par la police tandis que 3000 victimes ont été abattues par des inconnus, ce qui fait craindre des meurtres extrajudiciaires à grande échelle.
Les choses ne devraient guère changer. M. Duterte a dit récemment qu'il serait «heureux de massacrer» trois millions de toxicomanes.
Cette politique suscite des critiques virulentes, dans l'archipel comme à l'étranger, mais les sondages montrent que les Philippins soutiennent très largement la croisade présidentielle.
Mais s'ils sont très occupés, les croquemorts ne s'enrichissent pas forcément. Nombre de familles sont trop pauvres pour payer les funérailles.
«Je ne sais pas comment on va faire parce que je n'ai pas de travail», dit Mme Balina, après avoir accepté chez Veronica un package à 62 000 pesos (1614 $ CAN) pour l'embaumement, le cercueil et les obsèques de son frère.
Les tarifs vont de 18 000 à 400 000 pesos, raconte Rico Teodocio, directeur de l'entreprise. Il propose souvent des rabais et explique que les familles mendient parfois des cercueils gratuits auprès des cimetières.
«Je ne sais pas si pathétique est le bon terme mais ils font vraiment pitié. On souffre également parce on pratique des prix bas».
Veronica, comme d'autres pompes funèbres visitées par l'AFP, dit que bien souvent les corps ne sont jamais réclamés par des familles trop pauvres, ou qui ont peur.
Pots-de-vin
Ils sont alors conservés pendant deux à trois mois puis enterrés aux frais des croquemorts.
«C'est triste. Ils meurent et personne ne vient les chercher», dit M. Ormeneta, montrant les cadavres noircis de la morgue.
La profession est aussi en butte à la corruption: certains policiers exigent des pots-de-vin pour informer les entreprises des décès.
M. Duterte avait même plaisanté sur le sujet pendant la campagne: «Ces policiers sont des polissons. Ils appellent les pompes funèbres pour dire ''il y a un corps''». Je passerai demain prendre ma commission».
Pratique ancienne qui alourdit au bout du compte le fardeau des familles, disent deux croquemorts à l'AFP sous couvert de l'anonymat. «Comment peut-on faire face? Il faut l'ajouter à la facture».
Pour certains employés, c'est une profession comme les autres. Mais pour M. Ormeneta, un catholique père de quatre enfants qui fait ce métier depuis 18 ans, le bilan émotionnel est lourd.
Pour lui, les petits trafiquants ne méritent pas la mort. «Ils sont victimes de la drogue. Ils ont dû gagner leur vie pour éviter la faim, peut-être pour leurs enfants. On aurait dû leur donner une chance. Ce n'est pas ça que dit la Bible? Tu ne tueras point?"