Duel Macron-Le Pen

Les Français on fait leur choix au premier tour de la présidentielle dimanche. Au centre, le pro-Européen Emmanuel Macron qui faisait déjà le plein d'appui en prévision du scrutin final du 7 mai. À l'extrême droite, Marine Le Pen déjà donnée largement battue.
Au terme d'une campagne à rebondissements qui a tenu les Français en haleine jusqu'au bout, le premier tour de dimanche a désigné deux candidats aux arguments «anti-­système», mais avec deux visions radicalement différentes sur l'avenir de la France en Europe.
C'est la première fois depuis 1958 que la droite n'est pas qualifiée, la première fois aussi que les deux grands partis qui dominent la vie électorale depuis près d'un demi-siècle, le parti de droite Les Républicains et le Parti socialiste, sont éliminés d'une présidentielle.
«La droite K.-O» titrait en une le quotidien conservateur Le Figaro en qualifiant le résultat d'«immense gâchis».
«On tourne clairement aujourd'hui une page de la vie politique française», a déclaré M. Macron, 39 ans qui se présente pour la première fois à une élection, avec son mouvement «En marche», créé l'an dernier.
Cet ex-ministre de l'Économie est arrivé en tête avec plus de 23,7 % des voix devant sa concurrente, 48 ans, créditée de 21,9 % des voix, selon des résultats quasi définitifs du ministère de l'Intérieur.
Après le premier tour, l'euro s'affichait en forte hausse lundi matin en Asie face au dollar et au yen.
Cauchemar des marchés, Marine Le Pen a salué «un résultat historique», avec le score le plus élevé de son parti à une élection présidentielle. Pour celle qui a mené campagne sur l'opposition entre «patriotes» et «mondialistes», le second tour permettra de choisir entre «la grande alternance» et la «dérégulation».
Des sondages publiés dimanche soir la donnent néanmoins largement battue, du fait d'un report très défavorable des voix.
L'écrasante majorité de la classe politique française, à droite comme à gauche, a appelé à «faire barrage» à l'extrême droite, qualifiée pour la deuxième fois dans l'histoire du parti Front national, créé en 1972.
Non au «chaos»
«Il n'y a pas d'autre choix que de voter contre l'extrême droite», qui amènerait «malheur», «division» et «chaos», a admis le candidat conservateur défait, François Fillon, arrivé en troisième position (19,9 %) malgré ses efforts pour contrecarrer l'effet désastreux de ses démêlés judiciaires.
Très loin derrière, le socialiste Benoît Hamon n'a recueilli que 6,2 %, «sanction historique», selon ses mots, pour le parti au pouvoir depuis cinq ans. Lui aussi a appelé à «battre le plus fortement et le plus puissamment possible le Front national».
Le président socialiste François Hollande a appelé son ancien ministre «pour le féliciter». Le chef de l'État, affaibli par une impopularité record, ne se représentait pas, porteur d'un bilan critiqué jusque dans son camp, notamment dans la lutte contre le chômage.
En Europe, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et le gouvernement allemand d'Angela Merkel ont aussi félicité Emmanuel Macron.
Ancien banquier, M. Macron qui a démissionné en août 2016 du gouvernement pour créer son mouvement politique est favori pour devenir le plus jeune président de la République de l'Histoire de France, devant Louis-Napoléon Bonaparte (40 ans à son élection).
Il a déjà gagné un incroyable pari avec son positionnement «ni à droite ni à gauche». Inconnu il y a encore trois ans, il a mené campagne sur une ligne pro-­européenne et un programme libéral, tant en économie que sur les questions de société.
«On est en train de vivre un moment historique avec enfin un candidat qui sort du bipartisme, qui va renouveler la classe politique et c'est une bonne nouvelle pour l'Europe», se réjouissait l'un de ses partisans, Quentin, 27 ans.
Discours sécuritaire
Face à lui, la candidate du Front national réédite la performance de son père Jean-Marie Le Pen en 2002 en accédant au second tour. Et semble assurée de dépasser le record historique de voix jamais enregistré par son parti.
«Ça fait des années que j'attends cela, qu'on nous crache dessus, qu'on nous traite de nazis, mais enfin les gens ont ouvert leurs yeux!» s'exclamait dimanche soir Aldric Evezard, 36 ans.
Marine Le Pen compte profiter de la vague populiste qui a porté Donald Trump à la Maison-Blanche et conduit la Grande-Bretagne à voter pour la sortie de l'Union européenne. En fin de campagne, elle a durci son discours sécuritaire anti-immigration dans la foulée d'un nouvel attentat jihadiste jeudi à Paris.
Elle veut en finir avec l'euro et la libre circulation dans l'espace européen de Schengen.
Lors du premier tour tenu sur fond de menace terroriste, la participation a avoisiné les 80 %, un des meilleurs niveaux depuis quarante ans, selon le ministère de l'Intérieur.
La campagne a été riche en coups de théâtre et la plupart des ténors qui occupaient la scène politique depuis des années sont tombés les uns après les autres, victime d'un syndrome de «dégagisme» selon les commentateurs.
La France secouée par un «big bang»
Les partisans d'Emmanuel Macron jubilaient dimanche à l'annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, alors que la presse française évoquait un «séisme» qui laisse «la droite K.-O.».
La qualification pour le second tour de la présidentielle française d'Emmanuel Macron et de Marine Le Pen est comparée dans la presse nationale à un «big bang» laissant «la droite K.-O.» et la gauche à terre.
«Big bang» ou «grand saut dans le vide», écrit le quotidien économique Les Echos, qui retient de ce scrutin l'expression d'un «ras-le-bol du "système", table rase du passé».
«Les électeurs ont choisi dimanche de tourner la page de la vie politique française telle qu'elle était structurée depuis le début de la Ve République», poursuit le journal.
«Ce résultat constitue un séisme dont les répliques seront durables», estime le quotidien généraliste catholique La Croix.
Le journal libéral L'Opinion relève que «c'est une toute nouvelle page de l'histoire de la Ve République que les électeurs français ont ouverte, ce dimanche 23 avril, en éliminant de la présidentielle tous les représentants des partis politiques qui, à un titre ou à un autre, avaient gouverné dans les décennies passées».
«La droite K.-O.», se désole le quotidien de droite Le Figaro, qui constate qu'«ainsi donc, l'imperdable a été perdu».
Macron «à une marche»
«Alors que le désir d'alternance, après un quinquennat unanimement jugé calamiteux, n'a jamais été aussi puissant, [la droite] ne sera pas, pour la première fois de son histoire, représentée au second tour de l'élection présidentielle», ajoute le Figaro.
En position de favori, Emmanuel Macron est désormais «à une marche» du pouvoir, comme le titre à sa une Libération.
«Le second tour opposera donc le social-libéralisme au nationalisme, l'ouverture à la fermeture, l'Europe unie à la France seule», explique le quotidien de gauche, qui ajoute qu'«en principe, grâce aux républicains de tous les partis, le jeune premier du scrutin l'emporte sur la vilaine marâtre».
Mais, nuance-t-il aussitôt, «le FN réalise le score le plus fort de son histoire à une présidentielle. Et si le combat se change en une confrontation peuple-élites, qui peut augurer à coup sûr du résultat? Dans un décor neuf, tout est possible. Autrement dit, vigilance».
Un «Jamais» sans ambiguïté barrant une photo de Marine Le Pen s'affiche à la une du journal communiste L'Humanité, qui lance cet appel : «Rassemblons-nous pour lui barrer la route».
La presse mondiale salue Macron
Grande-Bretagne
Le Guardian (centre gauche) estime qu'Emmanuel Macron représente «le meilleur espoir d'un grand pays profondément troublé» mais juge que «la menace posée par l'extrême droite n'est pas éteinte». Le conservateur Daily Mail titre sur «Une nouvelle révolution française» en expliquant que la France faisait maintenant face à son propre référendum pour l'Union européenne.
États-Unis
Pour le Wall Street Journal, les Français ont «redéfini la géographie politique du pays en plaçant l'Union européenne au centre de la nouvelle opposition politique». Le New York Times, lui, parle d'un duel entre un «novice politique» et un «tison d'extrême droite», «deux outsiders avec des visions radicalement différentes pour le pays». 
Belgique
Dans un éditorial publié sur son site, Le Soir juge que les Français «ont fait leur révolution, balayant, à la Trump, les partis et les hommes politiques traditionnels, de gauche comme de droite, pour mettre face à face deux personnalités hors système».
Allemagne
Le quotidien conservateur Frank-furter Allgemeine Zeitung se montre réservé sur la qualification d'Emmanuel Macron. «Plus de 40 % des Français ont voté pour des candidats à droite toute ou à gauche toute. La victoire de Macron est tellement étroite que, lors des deux présidentielles précédentes [2007 et 2012], il ne serait pas arrivé au second tour».
Le programme Macron
Baisse des charges des entreprises, affirmation de l'Europe, renouvellement de la vie publique: les principales propositions du programme du centriste Emmanuel Macron (parti En Marche).
Budget et fiscalité
- Suppression de 120 000 postes de fonctionnaires
- Réduction des dépenses publiques de 60 milliards d'euros en cinq ans
- Allègement des charges sur les salaires
- Baisse de l'impôt sur les sociétés
- Transformation de l'impôt sur la fortune en "Impôt sur la fortune immobilière" (patrimoine financier exclu)
Europe
- Budget, Parlement et ministre des Finances uniques pour la zone euro
- Création d'une force de 5000 garde-frontières européens
- Réserver l'accès aux marchés publics européens aux entreprises localisant au moins la moitié de leur production en Europe
Travail
- Système universel d'assurance-chômage financé par l'impôt
- Bonus/malus pour les entreprises abusant des contrats courts
- Suspension du versement des allocations chômage après le refus de plus de deux offres d'emploi "décentes"
Protection sociale
- Système de retraite universel "avec des règles communes de calcul"
- Revaloriser de 100 euros par mois l'allocation pour les adultes handicapés et le minimum vieillesse
- Prise en charge à 100% des lunettes et prothèses auditives et dentaires d'ici 2022
Écologie
- Réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production d'énergie d'ici 2025
- Prime de 1000 euros pour l'achat d'un véhicule moins polluant
- D'ici 2022, 50% d'aliments bio ou écologiques dans les cantines scolaires ou d'entreprises
Vie publique
- Interdiction aux parlementaires d'employer des membres de leur famille
- Réduction d'un tiers du nombre de parlementaires
- Pas plus de trois mandats successifs
Education, culture, famille
- Autonomie des établissements scolaires et universitaires pour le recrutement
- Création de 4000 à 5000 postes d'enseignants
- Interdiction de l'usage des téléphones portables au collège et à l'école primaire
- Enseignement sur le fait religieux à l'école
- Pass culture d'un montant de 500 euros pour chaque Français de 18 ans
- Autoriser la PMA (Procréation médicalement assistée) pour les couples de femmes et les femmes seules
Sécurité et défense
- Création de 10 000 postes de policiers et gendarmes
- 15 000 nouvelles places de prison
- Toute peine prononcée sera exécutée
- Service militaire obligatoire d'un mois
Immigration et discrimination
- Examen des demandes d'asile en moins de 6 mois, recours compris
Le programme Le Pen
Des supporteurs du Front national célèbrent les résultats.
Europe
- Négocier à Bruxelles la sortie de l'euro et le retour des frontières nationales en sortant de l'espace Schengen. Référendum sur l'appartenance à l'Union européenne à l'issue des négociations
- Rappeler les réservistes pour aider au rétablissement des frontières (annoncé en campagne)
- Supprimer la directive "Travailleurs détachés"
- Refuser les traités de libre-échange CETA et TAFTA
Immigration
- Réduire l'immigration à un solde annuel de 10 000 personnes, après un moratoire sur les visas de longue durée
- Restreindre les conditions de l'asile
- Durcir le regroupement familial
- Rendre impossible la régularisation ou la naturalisation des étrangers en situation illégale
- Suppression du droit du sol
Défense
- Quitter le commandement intégré de l'Otan
- Augmentation du budget de la Défense
Social
- Retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations
- Revalorisation de certains minima sociaux, sous condition de nationalité ou de résidence de longue durée
- Prime de pouvoir d'achat pour les petits revenus
Fiscalité
- Fusion des dispositifs d'allègements de charges pour les entreprises, conditionnés au maintien de l'emploi
- Taxation à 35% des produits des entreprises qui ont délocalisé leurs usines
- Taxe additionnelle sur l'embauche de salariés étrangers
- Baisse d'impôts sur le revenu
- Défiscalisation des heures supplémentaires
Industrie
- Empêcher en cas de subvention publique qu'une société soit cédée à une société étrangère pendant 10 ans
- Réserver la commande publique aux entreprises françaises, dont une partie aux PME
Énergie et environnement
- Suspendre le développement de l'éolien, investir sur les autres filières françaises d'énergies renouvelables
- Maintenir le nucléaire
- Interdire l'exploitation du gaz de schiste
Agriculture
- Transformer la PAC en "Politique agricole française"
- Interdire l'importation de produits agricoles qui ne respectent pas les normes de production françaises
Sécurité et Justice
- Déchéance de nationalité pour tout binational lié à une filière jihadiste
- Recrutement de 15 000 policiers et gendarmes, 6000 douaniers
- Présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre
- Durcissement de la politique pénale, dont une peine de perpétuité incompressible
- Expulsion automatique des criminels et délinquants étrangers
Laïcité et Société
- Pas de financement public des lieux de culte et des activités cultuelles
- Remplacer le mariage homosexuel par un contrat civil amélioré