Fahmiyeh Shamasneh et sa famille vivent depuis plus de 50 ans dans leur maison de Jérusalem-Est, mais ils sont sommés de quitter pour céder leur place à des colons juifs.

Des visages de la bataille pour Jérusalem

Fahmiyeh Shamasneh refuse de partir. À 75 ans, où elle et les siens pourraient-ils aller? Les autorités israéliennes leur ont donné jusqu'à mercredi pour quitter la pauvre maison dans laquelle ils vivent depuis plus de 50 ans à Jérusalem-Est.
«On ne peut pas partir comme ça quand on a passé 53 ans ici. C'est toute une vie. J'étais une jeune fille quand je suis arrivée dans cette maison», se lamente cette femme palestinienne.
Si les Shamasneh ne s'exécutent pas, ils risquent d'être expulsés de force.
Pour ceux qui la soutiennent, il ne fait aucun doute que cette famille palestinienne doit céder la place à des colons juifs, nouvel exemple de la judaïsation de Jérusalem-Est, partie palestinienne conquise en 1967 puis annexée par l'armée israélienne.
La communauté internationale ne reconnaît pas cette annexion et considère la colonisation des territoires occupés, illégale au regard du droit international, comme un obstacle à la paix.
Le sort de Mme Shamasneh, de son mari malade de 84 ans, et de son fils et sa famille qui partagent ce logement d'une cinquantaine de mètres carrés dans le quartier de Cheikh Jarrah est l'une des innombrables facettes humaines de la bataille pour Jérusalem, la ville trois fois sainte au coeur du conflit israélo-palestinien.
L'héritage de 1948
Israël proclame tout Jérusalem comme sa capitale indivisible. Les Palestiniens veulent eux faire de sa partie est la capitale de l'État auquel ils aspirent.
Les Shamasneh ont emménagé là en 1964. La maison appartenait avant 1948 à des juifs. Ces derniers, comme des milliers d'autres, ont fui quand les Jordaniens se sont emparés de Jérusalem-Est lors de la première guerre israélo-arabe qui, au même moment et ailleurs, jetait sur les routes des centaines de milliers de Palestiniens.
Avec la conquête de Jérusalem-Est par Israël, les Shamasneh et les locataires palestiniens dans la même situation sont passés sous l'autorité d'un organisme israélien.
À partir de 2009, cet organisme s'est employé à les faire expulser, de concert avec les héritiers des ex-propriétaires juifs et le concours d'un avocat connu pour ses liens avec les organisations de colons, selon l'organisation israélienne de gauche la Paix maintenant.
Une loi israélienne permet aux juifs qui justifient de leurs droits sur des propriétés à Jérusalem-Est avant 1948 de les récupérer. Cette loi n'a pas d'équivalent pour les Palestiniens ayant fui leurs terres.
En 2013, les juges israéliens ont tranché que les Shamasneh devaient partir, déclarant qu'ils ne bénéficiaient pas du statut de locataires protégés.
Les autorités viennent de leur notifier qu'ils avaient jusqu'à mercredi pour faire leurs valises. À défaut, ils devront payer le prix de leur évacuation forcée, 60 000 à 70 000 shekels (entre 21 000 et 24 000 $CAN), rapporte Fahmiyeh Shamasneh.
«Nous ne partirons pas de notre plein gré. Peut-être que nous partirons s'ils emploient la force, s'ils nous portent ou s'ils nous jettent dans la rue. Mais fermer la porte et leur dire : "voilà les clés", c'est impossible», dit-elle.
Leur éviction serait la première dans le quartier depuis 2009, assure Ir Amim, autre organisation israélienne qui les soutient. Après des années de gel des expulsions, celle-ci coïnciderait avec la promotion de quatre projets de colonisation dans le quartier, selon elle.
Les détracteurs de la colonisation soulignent qu'à Jérusalem, elle ne se résume pas à la construction d'immeubles en périphérie.
Ils dénoncent les implantations, malgré les tensions qu'elles provoquent, au beau milieu de quartiers palestiniens, soit par le recours à la loi sur les biens des absents, soit par l'achat de propriétés aux Palestiniens, y compris par l'intermédiaire d'hommes de paille ou de sociétés écrans.
Entre-temps, les héritiers de la maison habitée par les Shamasneh ont vendu leurs biens à une société basée aux États-Unis, dit la Paix maintenant, procédé courant selon elle pour brouiller les cartes.
Nombre croissant
De quelques centaines en 1967, les juifs sont désormais environ 195 000 sur une population de 450 000 personnes à Jérusalem-Est.
Arye King, porte-parole de fait des avocats de la colonisation à Jérusalem, objecte que la maison «ne change pas de main. Elle appartient à des juifs depuis 90 ans et elle retourne à ses propriétaires».
Il convient que cette éviction annoncée fait partie d'une entreprise plus vaste : «Ce quartier redevient un quartier juif. Cela se fait lentement, mais Dieu merci, nous réussissons à ramener les juifs là où ils ont fui quand les légions jordaniennes ont bombardé leur maison». «Ce n'est qu'une question de temps.»