Selon une étude de 2016 de la School Nutrition Association, environ les trois quarts des districts scolaires aux États-Unis avaient des élèves avec une dette de cantine à la fin de l'année scolaire.

Des élèves humiliés pour dettes de cantine

Les scènes sont dignes d'un roman de Charles Dickens. Dans certaines écoles américaines, les élèves en retard de paiement sont forcés de nettoyer les tables, voient leur repas jeté à la poubelle ou se font tamponner sur le bras : «je dois de l'argent à la cantine».
Cette pratique connue sous le nom de «lunch shaming», qui consiste à punir par l'humiliation, a attiré l'attention au début de l'année scolaire lorsqu'une employée de cantine de Pennsylvanie a démissionné pour avoir été obligée de retirer son repas chaud à un élève.
La question a refait surface récemment à la suite de l'adoption, par l'État du Nouveau-Mexique, d'une première loi contre le «lunch shaming» aux États-Unis.
Plusieurs autres États, dont la Californie et le Texas, envisagent de faire de même pour éviter aux enfants défavorisés de devenir des pions dans une bataille qui ne devrait pas les concerner.
«Cette pratique est partout», assure Jennifer Ramo, directrice de New Mexico Appleseed, une association de lutte contre la pauvreté, à l'origine de cette loi dans l'État de l'Ouest américain où le taux d'enfants qui ne mangent pas à leur faim est l'un des plus élevés des États-Unis.
«On nous a fait part de cas d'enfants, dans certains États, qui faisaient la queue avec leur plateau avant de se rendre compte en arrivant à la caisse qu'ils n'avaient plus assez d'argent sur leur compte», raconte Mme Ramo. «Leur repas est alors littéralement jeté à la poubelle et l'enfant se voit donner un sandwich au fromage ou rien du tout».
Responsabilité des parents 
Selon elle, en «humiliant» les enfants, les responsables scolaires pensent inciter les parents à payer les factures de cantine en souffrance.
Michael Padilla, un sénateur du New Mexico qui a introduit cette loi adoptée le mois dernier, dit avoir voulu agir parce qu'il a lui-même grandi dans la pauvreté.
«Quand j'étais enfant, je devais passer la serpillière à la cantine, mettre les chaises sur les tables et travailler en cuisine», confie-t-il à l'AFP.
«Et 30 ans plus tard, je découvre que dans l'Alabama ils mettent un tampon sur le bras de l'enfant "je n'ai pas payé la cantine" et le forcent à se balader toute la journée à l'école avec ça».
Dans son cas, raconte-t-il, deux employées de cantine - madame Ortiz et madame Jackson - veillaient sur lui et s'assuraient qu'il n'ait jamais faim. Mais tout le monde n'a pas cette chance et certains doivent faire face au stigmate associé à leur statut social.
«La loi que nous avons passée met la responsabilité des dettes de cantine très clairement sur les parents», explique l'élu. «La loi interdit aux écoles de punir les élèves en les humiliant, en leur mettant un tampon sur le bras, en leur faisant faire des sales boulots ou en leur donnant un repas différent des autres».
Selon une étude de 2016 de la School Nutrition Association, environ les trois quarts des districts scolaires aux États-Unis avaient des élèves avec une dette de cantine à la fin de l'année scolaire. Les sommes varient de quelques milliers de dollars dans certains districts à des millions de dollars dans d'autres, selon l'association.
Les écoles ne prennent pas toutes les mêmes mesures, mais la plupart donnent aux élèves, dont les parents sont des mauvais payeurs un sandwich au fromage plutôt qu'un repas chaud.
«Je ne peux pas faire ça»
Souvent, les enseignants, les employés de cantine et les donateurs se débrouillent pour régler la note et éviter à l'enfant d'être ostracisé.
Stacy Koltiska, une mère de trois enfants qui travaillait depuis trois ans dans la cantine d'une école primaire de Pennsylvanie, a démissionné en septembre après avoir été forcée de refuser un repas chaud à un élève pendant la semaine de rentrée.
«Je l'ai fait pleurer parce que j'ai littéralement pris le poulet que je venais juste de lui servir pour le jeter à la poubelle (...) et je lui ai donné un sandwich au fromage», a-t-elle expliqué à l'AFP.
«Ses petits yeux se sont gonflés de larmes et je me suis dit : "je ne peux pas faire ça, c'est ridicule".»
Dans sa lettre de démission qui a fait le tour des médias américains, Stacy Koltiska a expliqué ne plus pouvoir «travailler pour une institution qui est prête à priver de nourriture et à humilier un enfant pour 2,05 dollars».
«Comment pouvez-vous demander aux enfants de se concentrer toute la journée, de réussir à l'école, sans être nourris», s'indigne-t-elle.
«Nous nourrissons les prisonniers trois fois par jour et nous ne pouvons pas nourrir nos enfants.»