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Ce «maxi-procès» est «un jalon dans l'édification d'un mur contre les mafias en Italie», a déclaré à l'AFP à la veille de l'ouverture des débats le procureur Nicola Gratteri.
Ce «maxi-procès» est «un jalon dans l'édification d'un mur contre les mafias en Italie», a déclaré à l'AFP à la veille de l'ouverture des débats le procureur Nicola Gratteri.

Début du plus grand procès anti-mafia en Italie depuis plus de trente ans

Alexandria Sage
Agence France-Presse
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LAMEZIA TERME - Accusés de trafic de drogue, d'extorsion et de crimes de sang, ils sont jugés sur leur territoire : des centaines de membres présumés de la 'Ndrangheta, la plus puissante mafia italienne, comparaissent à partir de mercredi en Calabre.

Plus de 350 personnes, 'Ndranghetistes mais aussi élus locaux, fonctionnaires, policiers et entrepreneurs, défileront à la barre, le plus souvent en visioconférence à cause de la pandémie de coronavirus, devant le tribunal spécialement aménagé à Lamezia Terme.

Sont également attendus 900 témoins et 400 avocats lors de ce procès-fleuve hors normes, le plus important depuis trois décennies, organisé au coeur de la plus pauvre des régions italiennes contre une redoutable organisation criminelle qui contrôle les flux de cocaïne dans toute l'Europe.

Sur le banc des accusés, le boss Luigi Mancuso, qui a déjà passé près de vingt ans en prison, mais aussi des dizaines d'autres dotés de surnoms dignes d'un film de Hollywood : «le Loup», «P'tit Gros», «Blondinet», «Petite Chèvre»...

Ce «maxi-procès» est «un jalon dans l'édification d'un mur contre les mafias en Italie», a déclaré à l'AFP à la veille de l'ouverture des débats le procureur Nicola Gratteri.

Par ses proportions, ce procès n'est dépassé que par le premier maxi-procès de 1986-1987 à Palerme contre la Cosa Nostra sicilienne, à l'issue duquel 338 accusés furent condamnés. Les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino furent ensuite assassinés par la mafia.

Fait rare pour la 'Ndrangheta qui s'est construite sur les liens du sang et punit impitoyablement les «repentis», 58 témoins à charge ont accepté de briser l'omerta, la loi du silence, pour révéler les secrets du clan Mancuso et de ses associés.

«Arracher les racines»

La plupart des accusés ont été arrêtés lors de raids de la police en décembre 2019 en Italie, en Allemagne, en Suisse et en Bulgarie. L'éventail des crimes et délits qui leur sont reprochés est large : association mafieuse, meurtre et tentative de meurtre, trafic de drogue, usure, abus de pouvoir, recel et blanchiment d'argent.

En Calabre, la mafia a infiltré quasiment toutes les sphères de la vie publique, les mairies, les hôpitaux, les cimetières et même les tribunaux, selon les experts.

Les autorités estiment à 150 le nombre de familles de la 'Ndrangheta et à au moins 6000 membres et associés en Calabre. Des milliers de plus ailleurs dans le monde, en Amérique du Sud et à New York notamment, pour un chiffre d'affaires annuel de 50 milliards d'euros, selon le procureur Gratteri.

Ces maxi-procès sont justifiés selon le parquet par l'étroite imbrication de nombreuses affaires, même si les avocats de la défense estiment que dans ces conditions il est difficile d'assurer à chaque accusé un procès juste et équitable.

Les enjeux sont élevés pour Nicola Gratteri. «Si le procès n'aboutit pas à de nombreuses condamnations, il sera considéré comme un échec», estime Nicola Lo Torto, un des avocats de la défense, dans un entretien avec l'AFP.

Et même en cas de succès, la 'Ndrangheta ne disparaîtra pas pour autant : «On peut jeter des mafieux en prison, mais si on n'arrache pas les racines à l'origine de leur existence, ils se reproduiront tout simplement», avertit Federico Varese, professeur de Criminologie à l'université d'Oxford.

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DES «CADAVRES SUR LA ROUTE»: LE COMBAT D'UNE VIE D'UN PROCUREUR ANTI-MAFIA

Pour Nicola Gratteri, le principal procureur du plus grand procès anti-mafia en Italie depuis plus de trente ans, la lutte contre la mafia a toujours été une question personnelle.

«Je connais la mafia depuis mon enfance, car je faisais du stop pour aller à l’école et je voyais souvent des cadavres sur la route», a-t-il déclaré à l’AFP avant l’ouverture mercredi du «maxi-procès» qui doit faire date.

«Je me suis dit : quand je serai grand, je veux faire quelque chose pour que cela ne se reproduise plus», poursuit le magistrat.

Plus de 350 personnes vont être jugées en Calabre, le coeur de la redoutable organisation criminelle ‘Ndrangheta, accusées de multiples chefs, du meurtre au trafic de drogue, en passant par le blanchiment d’argent et l’association mafieuse.


« Je connais la mafia depuis mon enfance, car je faisais du stop pour aller à l’école et je voyais souvent des cadavres sur la route »
Le procureur Nicola Gratteri

Un centre d’appel dans la ville de Lamezia Terme a été spécialement aménagé pour accueillir le procès, qui devrait durer un an, selon M. Gratteri, mais dont beaucoup pensent qu’il se prolongera bien au-delà.

Le procureur a grandi en Calabre, d’où la ‘Ndrangheta a étendu son influence à toutes les régions du monde, dépassant la Cosa Nostra sicilienne pour devenir le plus redoutable syndicat du crime d’Italie.

«Je connais bien la ‘Ndrangheta, de l’intérieur, car quand j’étais enfant, j’allais à l’école avec les enfants des chefs de la mafia», a précisé M. Gratteri.

«Les enfants avec lesquels je jouais sont devenus des mafieux puis des trafiquants de drogue. C’est pourquoi je connais bien la philosophie criminelle, la façon de penser des membres de la ‘Ndrangheta, et cela m’aide dans mon travail», a-t-il ajouté.

Le déclin de l’omerta

M. Gratteri s’est dit «très confiant» que son enquête résistera à l’examen du tribunal, dans ce qui promet d’être un procès long et compliqué, avec plus de 900 témoins rien que pour l’accusation.

Il se concentre sur les Mancuso, un clan basé dans la province de Vibo Valentia, ainsi que sur les responsables politiques, entrepreneurs, avocats et autres mis en cause.

M. Gratteri, 62 ans, est depuis trois décennies sous étroite protection policière et est l’une des personnalités anti-mafia les plus connues d’Italie.

Il est souvent comparé à Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, des magistrats célèbres qui ont présidé au premier grand procès italien contre la mafia dans les années 80.

Ce procès, qui a débouché sur des centaines de condamnations, avait porté un coup majeur à Cosa Nostra, mais avait également coûté la vie aux deux magistrats, assassinés par la mafia en 1992.

Selon M. Gratteri, son combat a été soutenu par l’effondrement progressif de l’«omerta», le code du silence de la mafia, chez les Calabrais ordinaires.

«Au cours des dernières années, nous avons gagné beaucoup de crédibilité, beaucoup de confiance. Les gens ont commencé à coopérer, ils nous soutiennent, ils commencent à croire en nous», a-t-il assuré.