Chine-États-Unis: vers une nouvelle Guerre froide?

Rien ne va plus entre les États-Unis et la Chine. Les deux grandes puissances s’accusent d’être à l’origine de la pandémie de coronavirus. Elles échangent des insultes. Elles jouent du muscle. Docteur, est-ce grave? Pourra-t-on recoller les morceaux? Il n’en faut pas plus pour que certains prédisent le début d’une nouvelle Guerre froide.

Souvenez-vous. Ça se passait le 15 janvier. Il y a une éternité et demie. Après des mois de guerre commerciale, les États-Unis et la Chine signent une «trêve». (1) Champagne! À la bourse de New York, le Dow Jones fracasse un nouveau record. Depuis son plongeon de la crise financière de 2008-2009, sa valeur a été multipliée par quatre. Un brin euphorique, le président Trump parle de sa réélection comme un enfant parle de sa prochaine visite chez le marchand de bonbons. L’économie américaine entre dans sa 11e année de croissance consécutive. Le taux chômage est à son plus bas depuis… 1969.

Pour reprendre l’expression consacrée, on a découvert tellement de solutions, qu’il va bientôt falloir se chercher des problèmes. Qu’est-ce qui pourrait tourner mal?

D’accord, la trêve commerciale entre la Chine et les États-Unis ne constitue qu’une première étape. Un prélude. Il se trouve même des sceptiques pour suggérer qu’elle ne règle pas grand-chose. Comme un couteau sans lame dont on aurait oublié le manche. Ça ne fait rien. Les deux puissances semblent condamnées à s’entendre. Leurs économies sont parmi les plus imbriquées du monde. Autant séparer des frères siamois. Un exemple? En 2019, malgré les tensions commerciales, la multinationale Apple a réalisé 43 milliards $ de chiffre d’affaires en Chine. En route vers une valeur de 1250 milliards $.(2)

Avant, les experts disaient que ce qui était bon pour General Motors était bon pour l’économie américaine. En janvier 2020, il s’en trouve pour répéter la même chose à propos de la compagnie Apple. Qui voudrait balancer tout ça en l’air?

Un triple saut périlleux arrière

La crise du coronavirus change radicalement les relations entre la Chine et les États-Unis. Pas tout de suite. Pas immédiatement. Au début, le président Trump ne cesse de lancer des fleurs à la Chine, au risque de rendre jaloux les fleuristes de Washington. «La Chine a travaillé très fort pour contenir le virus», écrit le président sur Twitter, le 24 janvier. «Les États-Unis apprécient les efforts et la transparence [de la Chine]. Je crois que notre relation [...] est meilleure qu’elle ne l’a été depuis très long moment», ajoute-t-il, le 29 janvier. Sans oublier cette fine analyse, livrée sur la chaîne Fox, le 10 février. «Je pense que la Chine [...] est dirigée d’une manière très professionnelle […] Ils ont la situation sous contrôle.»(3)

Pourtant, à mesure que le coronavirus se répand, la pression monte. En avril, les États-Unis deviennent le pays le plus touché par la pandémie. Le chômage explose. Il faut trouver un coupable. Le président Donald Trump change de discours. En termes politiques, il accomplit l’équivalent d’un triple saut périlleux arrière. Soudain, il accuse la Chine d’avoir provoqué le désastre, avec la complicité de l’Organisation mondiale de la Santé. «C’est l’incompétence de la Chine, et rien d’autre, qui a provoqué cette tuerie de masse mondiale!» écrit-il. Mike Pompeo, le secrétaire d’État, en rajoute. Selon lui, il existe des preuves «énormes» que le virus s’est échappé d’un laboratoire chinois...

Une vue aérienne du laboratoire de l’Institut de virologie de Wuhan. Des autorités américaines ont accusé le labo chinois d’être à l’origine du coronavirus.

Quelqu’un a-t-il prononcé le mot «mondialisation»? Beaucoup d’Américains découvrent avec stupéfaction à quel point leur pays dépend de l’étranger pour les produits médicaux de première nécessité. C’est particulièrement vrai par rapport à la Chine. En 2018, selon le département du Commerce, la Chine a produit 97 % des antibiotiques administrés aux États-Unis. 95 % de l’ibuprofène. 90 % de l’hydrocortisone.(4) Et ça ne date pas d’hier. La dernière usine américaine qui fabriquait les ingrédients de base d’antibiotiques, notamment la pénicilline, a fermé ses portes en… 2004.(5)

La dépendance s’étend aussi à l’équipement de protection médical. Les États-Unis frôlent la pénurie. Ils jouent dur pour s’arroger des milliards de masques à travers le monde. Les prix flambent. Money is no object (L’argent n’a pas d’importance). En avril, à l’aéroport de Shanghaï, une cargaison de masques s’apprête à partir pour la France, lorsque de mystérieux Américains apparaissent sur le tarmac, en brandissant des liasses de billets de banque. La cargaison, payée en argent comptant, sera «détournée» vers les États-Unis. (6) À l’autre bout de la planète, en Afrique du Sud, on voit des commandos armés jusqu’aux dents qui escortent des caisses de masques jusqu’à leur départ pour les États-Unis. On pourrait croire qu’il s’agit de lingots d’or…(7)

«Ferme ta gueule»

Pendant ce temps, le discours du gouvernement chinois suit la même trajectoire que celui de son vis-à-vis américain. Au début, le ton est conciliant. Fait rarissime, Pékin reconnaît des «erreurs» dans sa gestion de la pandémie. Après avoir essayé de museler Li Wenliang, le médecin qui avait tenté de sonner l’alerte sur les dangers du coronavirus, les autorités changent de cap. Elles en font un héros... à titre posthume, puisque le brave est décédé le 7 février des suites de la COVID-19.

Une usine chinoise de production de masques  

Très vite, le gouvernement chinois retrouve pourtant ses anciens réflexes, comme on redécouvre ses vieilles pantoufles. Il se retranche derrière le nationalisme et la supériorité du «modèle» chinois. Dès lors, aucune attaque ne reste impunie. Les médias gouvernementaux traitent le secrétaire d’État américain Mike Pompeo «d’ennemi de l’humanité». Et quand le président Donald Trump suggère de boire du détergent pour tuer le virus, le porte-parole du Parti communiste chinois de Pékin réagit sur Twitter. «M. le président a raison, écrit-il. Certaines personnes feraient mieux de s’injecter du désinfectant [...]. De cette manière, elles ne répandraient pas des virus, des mensonges ou de la haine chaque fois qu’elles parlent.»(8)

Qu’on se le dise. La Chine ne se contente plus de jouer le bon géant qui livre du matériel médical au monde. La «diplomatie du masque» fait place à une campagne de relations publiques agressive. Tant pis si elle ne touche pas toujours la cible. En Europe, la Chine livre des millions de masques et de visières défectueux. La France s’indigne que l’ambassade chinoise diffuse une information suggérant qu’elle laisse mourir les gens âgés. L’Italie dénonce une vidéo trafiquée montrant ses citoyens qui font jouer l’hymne national chinois.(9) En Grande-Bretagne, la Santé publique met en garde contre 250 respirateurs provenant de Chine. Ils sont si mal fabriqués qu’ils pourraient tuer les patients!(10)

Malheur à ceux qui provoquent le courroux de Pékin. Le Canada en fait l’expérience avec l’imbroglio judiciaire entourant Meng Wanzhou, la directrice financière de la compagnie Huawei, qui risque l’extradition vers les États-Unis. La Chine réplique en emprisonnant deux citoyens canadiens pour des raisons obscures. Plus récemment, l’Australie franchit la ligne rouge en réclamant une enquête internationale indépendante sur les débuts de la pandémie. La Chine riposte en interdisant les importations de bœuf australien. Elle impose aussi des tarifs sur l’orge et sur le charbon.(11) «Le message est clair, explique un ministre australien. Ça veut dire ferme ta gueule!»

Une mention à l’agence Chine Nouvelle, qui diffuse le 30 avril une vidéo humoristique intitulée «Il était une fois un virus», dans laquelle des bonshommes Lego ridiculisent le discours des États-Unis. Dévastateur. L’Amérique est représentée par une statue de la Liberté qui s’écrie : «J’ai toujours raison, même quand je me contredis!»(12)

«Beijing Biden»

Aux États-Unis, la proximité d’une élection présidentielle complique les choses. La Chine devient un enjeu électoral. Marsha Blackburn, une sénatrice du Mississippi, évoque un nouvel «axe du mal», qui comprendrait la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Ne voulant pas demeurer en reste, le Comité national républicain recommande à ses candidats d’accuser la Chine plutôt que de défendre le bilan de l’Administration Trump. Signe des temps, 91 % des Américains estiment que la Chine constitue une menace pour les États-Unis et leurs alliés.(13)

Donald Trump répète que la Chine veut lui faire perdre les prochaines élections. Pour mieux démoniser son adversaire démocrate Joe Biden, le président le rebaptise «Beijing Biden». Sa publicité électorale suggère que le démocrate a un faible pour la Chine.(14)

La crise s’étend. Les États-Unis ont placé une trentaine de compagnies chinoises sur une liste noire pour leur barrer l’accès à la haute technologie américaine. Il veulent annuler les visas des étudiants chinois ayant des liens avec l’armée de leur pays.(15) La Maison-­Blanche et le département du Travail recommandent au fonds de pension des employés fédéraux américains d’abandonner ses plans d’investissement en Chine. On estime que les compagnies chinoises peuvent représenter «un danger» pour la sécurité nationale...»(16)

Pour l’écrivain conservateur J.D. Vance, la crise donne en partie raison à Donald Trump. «Lors de la campagne de 2016 […], l’un des arguments clés de Trump consistait à dire que [les États-Unis] étaient devenus trop dépendants de la mondialisation, en particulier de la Chine, écrit-il. […] On se rend compte que pour qu’une économie puisse surmonter une crise semblable, il faut pouvoir fabriquer un certain nombre de produits essentiels, qu’il s’agisse de technologie sans fil, de produits pharmaceutiques, de respirateurs ou de masques pour les hôpitaux.»(17)

Donald Trump et Xi Jinping lors du G20 en juin 2019.

Faire payer la Chine 

En 2016, Donald Trump et ses alliés voulaient «faire payer» le Mexique pour un mur qui devait freiner l’immigration illégale. Cette fois, ils veulent «faire payer» la Chine pour les dégâts du coronavirus. À la mi-avril, l’État du Missouri a entrepris une poursuite judiciaire contre le gouvernement chinois, sous prétexte «qu’il n’a pas réagi assez vite pour freiner la propagation du coronavirus». Tant pis si la manœuvre n’a guère de chance d’aboutir.(18) La Chine est devenue un punching-ball.

«Que se passerait-il si le Congrès permettait aux citoyens américains de poursuivre le gouvernement chinois? se moque la revue Foreign Policy. Dès le lendemain, un grand nombre de pays permettaient à leurs citoyens de faire la même chose avec les États-Unis. […] Avec des dommages potentiels énormes. Au cours des dernières décennies, Washington a bombardé, envahi ou occupé plus de pays que n’importe qui d’autre. Les États-Unis ont aussi imposé tout un lot de sanctions économiques ruineuses. Durant la Guerre froide, le pays a entretenu une impressionnante horde de dictateurs, de tyrans, de voleurs et d’incompétents.»(19)

Punir la Chine? Les plus excités suggèrent même de ne plus rembourser les dettes contractées en Chine. Une affaire de plus de 1000 milliards $ qui sèmerait la panique dans le système financier mondial… Au cours d’une entrevue au Washington Post, le président du Peterson Institute for Economics, Adam Posen, s’inquiète de ce genre de dérive. «En termes économiques, c’est pire que de suggérer aux gens de boire de l’eau de javel pour tuer le coronavirus», explique-t-il.(20)

À quoi ressemblerait cette guerre froide?

Peut-on descendre plus bas? Peut-être. Il y a quelques jours, le président Trump a comparé le coronavirus à l’attaque japonaise contre Pearl Harbor et aux attentats du 11 septembre 2001. «Notre pays vient d’être confronté à la pire attaque de son histoire, a-t-il expliqué. [...] Pire que Pearl Harbor. Pire que les attentats du 11 septembre 2001 sur le World Trade Center. Il n’y a jamais eu d’attaque semblable. Et il n’y aurait jamais dû en avoir. [Le virus] aurait pu être arrêté à la source. Il aurait pu être arrêté en Chine. Mais il ne l’a pas été.»(21)

En Chine, un rapport secret prédit déjà une nouvelle guerre froide, opposant deux modèles irréconciliables.(22) La tension monte en mer de Chine, où Pékin ne cache pas ses ambitions. Au cours des dernières semaines, la garde côtière chinoise a coulé un bateau de pêche vietnamien.(23) Elle a encerclé une plate-forme pétrolière thaïlandaise.(24) Les porte-avions chinois multiplient les passages dans le détroit de Taiwan, pour rappeler au monde que l’île fait partie de son territoire. La Chine veut aussi réduire les libertés politiques à Hong Kong. Coûte que coûte.(25) 

«À long terme, la [nouvelle] guerre froide pourrait créer un «mur technologique», prévient Apjit Walia, directeur général de Deutsche Bank. D’un côté, vous auriez la technologie gravitant autour des États-Unis. De l’autre, vous auriez celle de la Chine.» Deux mondes parallèles évoluant avec peu ou pas d’interconnexions.» (26) À l’Est, l’univers de TikTok et de WeChat. À l’ouest, l’univers de Facebook et de Google.

En théorie, la Chine et les États-Unis n’ont pas renoncé à leurs projets d’accords commerciaux. Normalement, l’animosité devrait diminuer après l’élection américaine. Mais les morceaux pourront-ils être recollés? Sur la chaîne Fox News, Donald Trump a même évoqué «une rupture totale» des relations avec la Chine.(27) Sans fournir de précisions, il a estimé que la «rupture» ferait économiser 500 milliards $ aux États-Unis.

Encore une fois, beaucoup d’économistes assurent qu’un tel scénario est impensable. Impossible. Allez savoir. Comme d’habitude, nous préférons oublier qu’ils passent la moitié de leurs vies à faire des prédictions et l’autre moitié à expliquer pourquoi ils se sont trompés...

Notes

(1) Trêve commerciale entre les États-Unis et la Chine, Agence France-Presse,

(2) Apple Stock Hits New Record, Spurring Dow Higher, As China Sales Boom

Forbes, 9 janvier 2020.

(3) 15 times Trump Praised China as Coronavirus Was Spreading Across the Globe, Politico, 15 avril 2020.

(4) The Coronavirus Outbreak Could Disrupt the U.S. Drug Supply, Council on Foreign Relations, 5 mars 2020.

(5) Coronavirus Spurs U.S. Efforts to End China’s Chokehold on Drugs, The New York Times, 11 mars 2020.

(6) Livraison de masques : arnaques et micmacs sur le tarmac, Libération, 2 avril 2020.

(7) How the Face mask became the world’s most coveted commodity, The Guardian, 28 avril 2020.

(8) Coronavirus : China’s New Army of Tough-Talking Diplomats, bbc.com, 13 mai 2020.

(9) How China Is Losing Europe, Bloomberg, 7 mai 2020.

(10) Entire UK order of 250 Chinese ventilators ditched over danger to lives, The Guardian, 1er mai.

(11) Australia Unnecessarily Exposed Itself to Beijing’s Fury, but Relying on the US Now is Risky, The Guardian, 25 mai 2020.

(12) Pour voir la vidéo «Il était une fois un virus» : youtube.com/watch?v=bK3cIoXccr8

(13) U.S. Views of China Increasingly Negative Amid Coronavirus Outbreak, Pew Research, 21 avril 2020.

(14) Pour voir la publicité électorale :

youtube.com/watch?v=Nv7yVCwv6NU

(15) U.S. to Expel Chinese Graduate Students With Ties to China’s Military Schools, The New York Times, 28 mai 2020.

(16) White House directs federal pension fund to halt investments in Chinese stocks, cnbc.com, 12 mai 2020.

(17) Coronavirus Response Shows How A National Crisis Can Again Transform Politics, National Public Radio (NPR), 22 avril 2020.

(18) Missouri is suing China over coronavirus impacts saying the country did ‘little to stop the spread of the disease’, cnn, 22 avril 2020.

(19) Making China Pay Would Cost Americans Dearly, Foreign Policy, 5 avril 2020.

(20) Trump Officials Spook Economists with Talk of Skipping Debt Payments to

China, The Washington Post, 1er mai 2020.

(21) Trump Says Coronavirus Crisis is «Worse» than Pearl Harbor, 9/11 Attacks, Fox News, 6 mai 2020.

(22) Ce rapport secret qui exhorte la Chine à se préparer à la guerre, Le Point, 8 mai 2020.

(23) Philippines Backs Vietnam After China Sinks Fishing Boat, Aljazeera, 8 avril 2020.

(24) Tensions Boil in South China Sea as Petronas Drills, www.energyvoice.com, 8 mai 2020.

(25) China Approves Plan to Rein In Hong Kong, Defying Worldwide Outcry, The New York Times, 28 mai 2020.

(26) The Coming ‘Breaking’ Of The China Supply Chain, Forbes, 17 mai 2020.

(27) Trump on China : «We Could Cut off the Whole Relationship’, Fox Business, 14 mai 2020.