La Palestinienne Lama Khaled et l'Israélienne Eden Vakni au camp de Creativity for Peace, qui rassemble chaque été dans un ranch du Nouveau-Mexique une vingtaine d'adolescentes qui apprennent à connaître leurs «ennemies» et à se défaire de certains préjugés.

Camper ensemble pour la paix

Quand Liza Masri évoque les heures les plus sombres de la seconde intifada, les émotions affluent à nouveau, à vif.
Elle se souvient des troupes israéliennes qui ont abattu son voisin palestinien pendant qu'il fumait une cigarette sur son balcon, dans leur ville de Naplouse en Cisjordanie occupée. Elle avait 11 ans.
«J'ai des flashbacks... L'ambulance, la façon dont ils l'ont descendu du bâtiment. [...] On était si désemparés», raconte la jeune Palestinienne de 21 ans.
«On n'avait pas le droit de marcher dans la rue. Nous avions peur qu'ils nous tuent. Je m'en souviendrai toujours. C'est si douloureux», ajoute-t-elle.
Des années plus tard, la fille de son défunt voisin a parlé à Liza de Creativity for Peace, une association de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, qui rassemble chaque été des adolescentes israéliennes juives et palestiniennes, afin de combler le fossé émotionnel créé par 70 ans de conflits entre leurs peuples.
Une petite vingtaine d'entre elles se retrouvent pendant trois semaines dans un ranch sur des collines boisées au sud des montagnes rocheuses, pour entendre pour la première fois les histoires de ces ennemies qu'elles ont appris à haïr en grandissant.
Depuis 2003, plus de 200 adolescentes de 15 à 17 ans ont participé à ces retraites, où Liza est devenue l'une des animatrices après son premier séjour en 2013, au cours duquel elle s'est liée d'amitié avec Naama Shlomy, Israélienne qui vit à 100 kilomètres au sud de Naplouse, à la frontière de la bande de Gaza.
Naama avait trois ans quand sa maison a été ciblée par des roquettes Qassam du Hamas à Sderot, première ville visée par une pluie de 8000 à 10 000 missiles qui s'est abattue sur Israël depuis Gaza à partir de 2002.
Moins de 30 civils israéliens ont perdu la vie, mais près de la moitié des écoliers de Sderot montraient des signes de stress post-traumatiques selon une étude du Journal of Adolescent Health en 2008, sans parler des niveaux élevés de fausses couches et de dépression observés dans cette ville.
«C'est horrible, je ne peux pas décrire ça, c'est un traumatisme qui est en moi et avec lequel je vivrai le restant de ma vie», assure la jeune femme de 19 ans.
Quand le Hamas lance une roquette, une alarme se déclenche et les habitants de Sderot ont 15 secondes pour rejoindre l'abri le plus proche, de nuit ou de jour.
«Chaque fois on doit tout arrêter et courir s'abriter. C'est si stressant», poursuit-elle.
Lors de ces stages, financés par des fonds privés - sans compter une bourse gouvernementale octroyée en 2015 - les adolescentes partagent leurs expériences du conflit au cours de 40 heures dédiées au dialogue, basées sur la notion qu'un «ennemi est une personne dont on n'a pas entendu l'histoire».
Points communs
Avec l'anglais comme langue commune, elles font des courses, vont au cinéma, partagent des tâches ménagères, leurs chambres et participent à des ateliers d'art thérapeutique.
Presque toutes ont perdu de la famille et des amis au cours des violences et la plupart n'avaient jamais parlé à des membres de l'autre camp auparavant.
«Nous enseignons à ces jeunes femmes que les deux côtés ont raison et tort. Leur tâche ici n'est pas de débattre de politique ou d'histoire, mais de se comprendre les unes les autres et de trouver des points communs», explique Dottie Indyke, la directrice.
Entendre l'autre est une vraie révélation pour beaucoup de ces adolescentes, même si les ressentiments sont profonds.
Liza Masri évoque les 400 000 colons israéliens illégaux en Cisjordanie et les nombreux points de contrôle qui étouffent Naplouse.
«Je comprends que nous avons souffert des deux côtés. Je n'ai pas changé mon opinion [...] sur le mal qu'ils font à mon pays», fait-elle valoir.
Elle persévère pourtant, ayant réussi à convaincre sa famille initialement opposée du bienfait de ce camp, parce qu'elle croit au dialogue comme vecteur de changement.
«Peut-être que nous ne résolvons pas le conflit, mais c'est un long processus», souligne-t-elle. «Si on a confiance dans l'autre côté, beaucoup de choses peuvent se passer.»
Le travail le plus difficile commence lorsqu'on demande aux jeunes filles en rentrant chez elles de devenir des «messagères de paix».
«Si chaque fille peut rentrer dans sa famille et changer la manière dont elle voit les choses, alors elle peut changer toute sa communauté», affirme Sana Zahalka, 17 ans.
«Ce sont de tout petits pas, mais ils peuvent mener à un pas de géant.»