Mirpur, une ville du Cachemire pakistanais surnommée «la Petite Angleterre», craint pour son avenir, elle qui a fait fortune grâce aux fonds envoyés par ses dizaines de milliers d’émigrés partis depuis les années 50 travailler au Royaume-Uni.

Au Pakistan, le Brexit donne le blues aux familles d’émigrés

MIRPUR, Pakistan - «Notre famille nous envoyait de l’argent tous les mois. Maintenant, c’est seulement tous les deux-trois mois». Comme nombre d’habitants de Mirpur au Pakistan, Javed Mushtaq compte de moins en moins sur le soutien de ses proches émigrés en Grande-Bretagne.

Entre Brexit et désaffection de la jeune génération, Mirpur, une ville du Cachemire pakistanais surnommée «la Petite Angleterre», craint pour son avenir, elle qui a fait fortune grâce aux fonds envoyés par ses dizaines de milliers d’émigrés partis depuis les années 50 travailler au Royaume-Uni.

«La valeur de la livre sterling a baissé et cela nous pose problème», explique M. Mushtaq, un fonctionnaire dont plusieurs frères et oncles travaillent dans le nord de l’Angleterre comme chauffeurs de taxis ou dans la construction.

Ces derniers soutiennent financièrement une quinzaine de proches restés à Mirpur, une ville de plus de 100 000 habitants.

Mais «notre vie n’est plus aussi facile qu’avant», reconnaît Javed, à Mirpur.

Sur les rives paisibles de la vaste retenue d’eau de Mangla, les palaces carrelés, les boutiques ruisselant de lumière et les dizaines de banques et bureaux de change témoignent d’une prospérité venue d’ailleurs, dans une région au taux de chômage plus élevé que la moyenne.

«Nous n’avons pas de grandes exploitations agricoles, pas de base industrielle, et nous ne sommes pas sur des routes stratégiques», souligne l’homme d’affaires et élu local Choudhery Muhammad Saeed.

Les «remittances»

À défaut, Mirpur s’est développée grâce aux «remittances», ces fonds envoyés par les émigrés et estimés à 200 millions de dollars en moyenne par an, indique-t-il.

«Si on n’avait pas ces fonds, nous serions tous esclaves dans les briqueteries» qui exploitent des milliers de personnes dans la province voisine du Pendjab, dit-il.

La principale vague d’émigration a eu lieu dans les années 50-60, quand les habitants de Mirpur ont été expropriés pour la construction du barrage qui a englouti la ville d’origine.

La Grande-Bretagne, qui avait alors besoin de main-d’œuvre, a ouvert ses portes à cette population déracinée, dont certains habitants avaient déjà dû fuir leur village en raison du conflit au Cachemire, que l’Inde et le Pakistan se disputent depuis 1947.

Environ un million de Britanniques sont d’origine pakistanaise, dont une majorité serait originaire de la région de Mirpur, et c’est là qu’ils ont longtemps marié leurs enfants, construit leurs maisons de famille et passé leurs vacances.

Inquiétude 

Mirpur vit au rythme de l’économie britannique. Aussi la perspective du Brexit a-t-elle quelque peu changé la donne.

Chez Nafees Bakers, la branche locale d’une chaîne de restauration anglaise, le chiffre d’affaires a plongé de 30 % depuis le vote du Brexit en juin 2016.

«Les Mirpuris britanniques sont inquiets, ils ne dépensent pas comme avant», selon Raafay Nafees, dont le père émigré a fondé Nafees ainsi que Kashmir Crown Bakeries (KCB), deux grosses sociétés d’alimentation basées à Bradford, une ville industrielle britannique.

Les fonds envoyés depuis la Grande-Bretagne vers le Pakistan ont baissé de 9,36 % pour l’année fiscale 2017 (juin à juin), passant de 2,58 à 2,34 milliards de dollars selon la Banque centrale du Pakistan.

L’ensemble des fonds envoyés par la diaspora pakistanaise dans le monde a, elle, baissé de 3 % sur la même période.

Cette première baisse après des années de croissance inquiète les autorités, d’autant que la hausse des importations et des rapatriements de bénéfices par les sociétés étrangères ont mis à mal les réserves de devises du pays.

Couper le cordon 

Au-delà du Brexit, la nouvelle génération est en train de couper le cordon.

«Les gens ne viennent que pour de courts séjours maintenant, et sans emmener toute la famille. Les billets d’avion coûtent cher et les jeunes préfèrent passer des vacances en Turquie ou au Maroc», selon Raafay Nafees.

«Quand j’étais plus jeune, nous venions chaque année, mais c’est la première fois que je reviens depuis quatre ans», explique Alisha Iqbal, une jeune analyste financière de Birmingham, qui profite de sa dernière journée à Mirpur pour remplir ses bagages de tenues chatoyantes et d’ingrédients locaux.

«Je n’ai pas beaucoup de vacances, je choisis d’habitude des destinations plus proches».

Même parmi ceux qui, de la deuxième génération, continuent à venir en vacances, rares sont ceux qui envoient de l’argent au Pakistan.

Et hormis les mariages arrangés entre Mirpuris britanniques et pakistanais, les familles émigrées reviennent de moins en moins célébrer les noces au Cachemire.

Nadeem Hussain, un gérant de fast-food à Stoke-on-Trent, entre Birmingham et Manchester, estime que le lien sera coupé d’ici une génération ou deux.

Son père émigré n’est pas revenu s’installer au pays pour sa retraite comme il l’avait prévu : c’était «trop compliqué», raconte le trentenaire, en vacances à Mirpur avec sa fille de deux ans.

Il avait «construit une maison pas loin de Mirpur il y a 20 ans, et acheté des terres pour l’avenir. Mais cela ne nous intéresse pas vraiment de venir (nous installer) ici», dit-il.

Et «je ne pense pas que les enfants de ma fille garderont beaucoup de liens avec Mirpur».