Alexeï Navalny a publié cette photo sur son compte Instagram le 15 septembre. On le voit dans un hôpital de Berlin entouré se sa conjointe Yulia, de sa fille Daria et de son fils Zakhar.
Alexeï Navalny a publié cette photo sur son compte Instagram le 15 septembre. On le voit dans un hôpital de Berlin entouré se sa conjointe Yulia, de sa fille Daria et de son fils Zakhar.

Alexeï Navalny: Portrait d’un kamikaze politique

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Le président russe Vladimir Poutine ne prononce jamais son nom. Tout comme Harry Potter évite de prononcer celui du sorcier Voldemort. Et pour cause. Depuis des années, souvent au péril de sa vie, l’opposant Alexeï Navalny se fait connaître en dénonçant la corruption qui mine la société russe. Portrait d’un kamikaze politique qui vient d’échapper à une (probable) tentative d’empoisonnement...

Tomsk (Sibérie), le 20 août 2020. Vers 7h, une heure avant l’embarquement du vol de la compagnie russe S7 à destination de Moscou, Alexeï Navalny semble en pleine forme. Quelques passagers le reconnaissent. L’un d’eux le photographie alors qu’il sirote un thé au café «viennois» de l’aéroport. D’autres prennent des égoportraits [selfie] avec lui, sur le tarmac, juste avant de grimper à bord du Boeing 737.

Il fait un temps radieux. Le vol s’annonce sans histoire. Mais voilà qu’une demi-heure après le décollage, le personnel de bord s’affole. Navalny s’est effondré dans les toilettes situées à l’arrière de l’appareil. Il n’arrive plus à parler. L’un de ses accompagnateurs s’inquiète qu’il ait pu être empoisonné. Un agent lance un appel à tous, comme dans un film de série B. «Y a-t-il un médecin dans l’avion?»

À bord, la situation devient tendue. Sur un vidéo capté par un passager, on entend très distinctement les hurlements de douleur de Navalny. Les agents tentent de lui faire boire de l’eau. Ils le supplient de rester éveillé. Bientôt, le pilote annonce que l’avion devra faire un atterrissage d’urgence dans la ville la plus proche, pour conduire le malade à l’hôpital.1

Vers 9h30, lorsque l’avion atterrit à Omsk, dans le sud de la Sibérie, les cris ont cessé. À l’intérieur, on pourrait entendre voler une mouche. Quelques minutes plus tard, quand on transporte Navalny en dehors de l’avion, il semble avoir perdu conscience. Par un hublot de l’appareil, un passager capte des images où on le voit allongé sur un brancard que des infirmiers glissent dans une ambulance.

La nouvelle se propage. Alexeï Navalny, le meilleur ennemi de Vladimir Poutine, est au plus mal. Son entourage fait déjà circuler un mot tabou, qui terrorise les opposants russes : «poison».

Le président russe Vladimir Poutine (photo) ne prononce jamais le nom d'Alexeï Navalny.

Un gang «d’escrocs et de voleurs»

Alexeï Navalny! Le nom surgit périodiquement dans le ciel politique russe, comme un météore. Robin des bois pour les uns. Insupportable égocentrique pour les autres. En l’espace de 10 ans, Monsieur est devenu l’un des visages les plus connus de l’opposition en Russie. Mieux, il s’est réinventé. Au début, Navalny était un ultranationaliste plus ou moins recommandable. Aujourd’hui, il est tout à la fois politicien, militant et journaliste d’enquête. Avec une mission qu’il résume en une seule phrase : «Faire mal à Poutine et au Kremlin».2

En Russie et ailleurs dans le monde, on connaît surtout Alexeï Navalny pour ses enquêtes-chocs diffusées sur YouTube. Imaginez une émission comme La Facture, mais gonflée aux stéroïdes. Et politisée à l’extrême. En 2010, il fouille l’un des plus grands scandales de l’industrie pétrolière. Un détournement de plus de 2,5 milliards $ lors de la construction d’un pipeline reliant la Sibérie au Pacifique. Ce n’est qu’un début. Dans les années qui suivent, tous les fleurons de la Russie de Poutine passent à la moulinette. La banque VTB. La compagnie aérienne Aeroflot. Alouette. Le succès de la «Fondation anticorruption de Navalny» est impressionnant. Aujourd’hui, sa chaîne YouTube compte plus de 4,1 millions d’abonnés.3

Navalny compare le parti «Russie unie», le principal allié du président Poutine, à un gang «d’escrocs et de voleurs». Dans un documentaire diffusé en juin 2017, il accuse l’ancien premier ministre Dmitri Medvedev d’avoir bâti un empire immobilier d’une valeur d’un milliard $ grâce à la fraude et à l’évasion fiscale. «L’un des hommes les plus riches et l’un des bureaucrates les plus corrompus du pays», conclut-il. La production tape dans le mille. Sur YouTube, la vidéo est vue plus de 36 millions de fois! Elle provoque même des manifestations! 4

Piqués au vif, le parti Russie unie et Dmitri Medvedev ripostent en comparant Navalny à un «éternel raté» qui essaye «désespérément» d’attirer l’attention en propageant des rumeurs.5 Peine perdue. L’humour de Navalny et de ses partisans fait mouche. Un exemple?

«Il était une fois un automobiliste qui venait de stationner son véhicule devant le Centre des congrès de Moscou.

Un policier se précipite : Êtes-vous malade? Pas question de stationner ici! Ne savez-vous pas que le premier ministre Dmitri Medvedev et plusieurs ministres sont réunis juste en face?

— Rassurez-vous, répond l’automobiliste. Je vais bien verrouiller les portières et je dispose d’un bon système d’alarme.»

«Je vais te transformer en viande saignante»

Dans son dernier reportage, tourné quelques jours avant son «malaise», Alexeï Navalny dénonce la mainmise d’une «mafia du bâtiment» sur la grande ville de Novossibirsk, en Sibérie. On le voit en train de visiter des logements sociaux en piteux état. À un certain moment, il se tient devant le trou béant une cage d’ascenseur qui n’a pas de… portes.6 Navalny affirme que la moitié des conseillers municipaux de la ville sont les propriétaires ou les actionnaires de grandes compagnies de construction. Selon lui, ils profitent de leur position pour obtenir de juteux contrats, sans jamais rendre de compte.7

À ce rythme, l’opposant Navalny collectionne les ennuis et les ennemis comme d’autres collectionnent les papillons. En 2017, des inconnus lui aspergent le visage avec une teinture verte, ce qui lui cause des dommages permanents à l’œil droit.8 En 2019, il est terrassé par une réaction allergique, probablement provoquée par un poison. On le menace. On l’insulte. On pirate sa boîte de courriels. Sans parler des multiples condamnations, qui l’empêchent de se présenter en politique jusqu’en 2028.9 Il a même été emprisonné durant 15 jours pour avoir distribué... des dépliants politiques.10

Alexeï Navalny? Ne parlez pas de lui devant le très belliqueux Viktor Zolotov, le directeur de la garde nationale russe. Après tout, le bouillant général ne pardonne pas à Navalny d’avoir mis à jour des affaires de corruption à l’intérieur de sa sacro-sainte organisation. Dans une vidéo, Zolotov a convoqué Navalny en duel.11 «Personne ne t’a jamais donné la fessée que tu mérites […], gronde-t-il, en brandissant le poing. Plus tard, il menace de tabasser Navalny jusqu’à ce qu’il soit transformé en «viande saignante». La grande classe, je vous dis.12

Vrai que la haine qui entoure Navalny se révèle plus tenace qu’une tache d’huile à moteur sur une robe de mariée blanche. Parlez-en à l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, qui souhaite ardemment que Navalny se remette de son «malaise». Mais ne croyez pas qu’il fasse preuve de grandeur d’âme. Ça, non. C’est seulement que Navalny lui doit de l’argent à la suite d’une poursuite en diffamation et que Monsieur rêve d’employer la manière forte pour se faire rembourser. Autrement dit, il veut lui casser les jambes. «Bien sûr, si le camarade Navalny rend son âme à Dieu [NDLR : meurt], je ne pourrai pas le persécuter dans ce bas monde», s’inquiète-t-il.12

«Comment se fait-il que vous soyez encore vivant?»

Qui veut la peau d’Alexeï Navalny? Très vite, les soupçons se dirigent vers Vladimir Poutine lui-même. Car ceux qui osent défier le président finissent mal, en général. L’opposant Boris Nemtsov a été criblé de balles sur la rue, en plein centre de Moscou. La journaliste Anna Politkovskaya aussi. L’ancien espion Alexandre Litvinenko a été empoisonné avec du polonium, une substance hautement radioactive. Même Garry Kasparov, l’ancien champion mondial des échecs, a jugé préférable de partir en exil, pour éviter le pire.

Au passage, le monde entier a remarqué que Vladimir Poutine ne prononce jamais le nom d’Alexeï Navalny. Est-ce pour éviter de lui faire de la publicité? Ou pour souligner qu’il le considère aussi utile qu’une lampe de poche fonctionnant avec une pile solaire? Allez savoir. Selon son humeur du moment, le président désigne l’opposant comme ce «Monsieur», ce «personnage», ou cet «individu».13

Alexeï Navalny lors d'une manifestation à Moscou le 29 février 2020.

Avec le temps, on disait que Vladimir Poutine avait fini par considérer Alexeï Navalny comme une sorte de chef de l’opposition. Un mal nécessaire. Navalny lui-même s’amusait de son étonnante longévité. «La question qu’on me pose le plus souvent, c’est la suivante : “Comment se fait-il que vous soyez encore vivant?”» a-t-il confié à une journaliste du Times.14 Le 10 mars, sur Twitter, Navalny s’indignait à la blague qu’on ne l’ait pas tué, comme «un véritable opposant».15

Pourquoi Vladimir Poutine voudrait-il se débarrasser d’Alexeï Navalny maintenant? Est-ce que l’assassinat aurait pu être commis sans son accord? Les deux questions obsèdent les «kremlinologues».16 Mais jusqu’au bout, Navalny semblait croire qu’il bénéficiait d’un traitement de faveur. Le 19 août, la veille de son «malaise», il expliquait à des partisans que Poutine n’avait «aucun intérêt» à le supprimer. «Cela ferait de moi un héros, disait-il. Les gens se mettraient à porter des t-shirts «Nous sommes Navalny.»17

À quelle heure M. Navalny prenait-il son bain?

Dès les premières heures de l’hospitalisation de Navalny en Russie, l’attitude des autorités alimente tous les soupçons. On nage dans l’absurde. Au début, l’hôpital interdit à son épouse de s’approcher. Des gardiens lui réclament son certificat de mariage, pour prouver qu’elle est bien mariée avec Navalny! Après, ils expliquent qu’étant donné que le malade se trouve dans le coma, on ne peut pas l’autoriser à s’approcher!18

En Russie, les théories se multiplient pour expliquer la «mystérieuse» maladie de l’opposant. Les médecins russes évoquent d’abord un empoisonnement. Puis ils se ravisent. Ils soupçonnent plutôt «l’alimentation», «l’abus d’alcool», «le stress» et même le «climat». Margarita Simonian, la rédactrice en chef de la chaîne Russia Today suggère que Navalny a été empoisonné par un opposant jaloux, l’ex-magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, qui vit en exil à Londres.19

Bientôt, certains soupçonnent l’utilisation de l’agent neurotoxique Novitchok, une spécialité russe. Mais l’un des «développeurs» du poison, Leonid Rink, n’est pas d’accord. Il estime qu’une «mauviette» comme Navalny n’y aurait pas survécu. Pour lui, toute l’affaire n’est qu’un vaste complot contre la Russie. Monsieur envisage même la possibilité que Navalny se soit empoisonné lui-même, pour embêter tout le monde! À peine plus convaincant, le despote biélorusse Alexandre Loukatchenko assure que ses espions ont intercepté une conversation dans laquelle la chancelière allemande Angela Merkel avoue que toute l’affaire a été inventée.20

Au milieu du brouhaha, c’est à peine si l’on remarque les révélations du journal russe Moskovski Komsomolets sur les précautions prises par Alexeï Navalny lors de son dernier voyage en Sibérie.21 Pour des raisons de sécurité, il n’employait pas sa propre carte de crédit. Il ne dormait jamais dans la chambre d’hôtel réservée à son nom. Last but not least, il ne publiait jamais son horaire d’avance, pour que ces déplacements soient plus difficiles à prévoir…22

Citant des sources à l’intérieur des services de renseignements russes, le journal révèle qu’une escouade de policiers en civil suivait Navalny à la trace. Rien ne leur échappait. Les agents peuvent dire tout ce que Navalny a acheté. Ou ce qu’il a mangé à chaque repas, jusque dans les moindres détails! Ils ont même noté l’heure exacte de ses baignades en rivière!23

Bref, si ceux-là n’ont pas empoisonné Navalny, ils ont vu les (éventuels) coupables à l’œuvre...

Le malade prend du mieux!

Le 22 août, à la demande de ses proches, Alexeï Navalny est transféré dans un hôpital de Berlin, en Allemagne. Bientôt, il sort du coma. Après deux semaines, il diffuse même un égoportrait avec ses infirmières. Cette fois, plus moyen d’en douter, le célèbre malade prend du mieux!

Entre-temps, l’histoire a pris une autre dimension. Des spécialistes allemands ont conclu à un empoisonnement «probable» au Novitchok, un poison neurotoxique déjà utilisé pour empoisonner un ancien espion russe en Grande-Bretagne.24 L’entourage de Navalny y voit aussitôt la preuve de l’implication du président Vladimir Poutine. «En 2020, empoisonner [un opposant russe] avec du Novitchok revient à laisser un autographe sur les lieux», écrit Leonid Volkov, le principal adjoint de l’opposant. Sur Twitter, son message se termine par une photo de la signature de Vladimir Poutine.25

Pour l’instant, «l’affaire Navalny» complique les relations entre l’Europe et la Russie, mais sans changer grand-chose. Il est question de nouvelles sanctions économiques imposées par l’Union, mais il faudrait l’accord des 27 pays membres, ce qui semble aussi probable que l’apparition de girafes dans le Nunavut.26 En Allemagne, des élus de l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti de la chancelière Angela Merkel, montrent les dents. Ils réclament l’arrêt de la construction de l’oléoduc Nord-Stream 2, qui doit acheminer du gaz naturel de la Russie vers l’Allemagne, en passant sous la mer baltique. Mais la construction est complétée à plus de 93 %, alors il se fait un peu tard...27

Du côté de la Russie, les malheurs d’Alexeï Navalny coïncident avec les succès remportés par l’opposition lors des élections régionales du 13 septembre, dans les villes sibériennes de Novossibirsk et Tomsk, en Sibérie.28 Une revanche modeste, mais incontestable. Même qu’à défaut de prendre le pouvoir, les alliés de Navalny trouvent encore le moyen de plaisanter.

«Pourquoi la Russie est-elle un pays riche? demandent-ils.

Réponse : parce que même si Poutine et ses amis pillent le pays depuis 20 ans, il reste encore quelque chose...»

NOTES

(1) «Alexei Navalny: Two Hours that Saved Russian Opposition Leader’s Life», BBC Russia, 3 septembre 2020.

(2) «It May Seem Putin Controls the Russian State Personally. The Reality is mMore Dangerous», The Guardian, 25 août 2020.

(3) «Pourquoi le régime russe a empoisonné Alexeï Navalny», Mediapart, 3 septembre 2020.

(4) «Russia Dismisses Sweeping Corruption Allegations Against Medvedev», The Washington Post, 5 mars 2017.

(5) «Who is Alexei Navalny, the Kremlin Critic Who is Out of a Coma After Alleged Poisoning?» The Washington Post, 7 septembre 2020.

(6) «In Russia, Opposition Leader Navalny’s anti-corruption Fight Falls to His Followers», The Washington Post, 5 septembre 2020.

(7) «Pour Poutine, un opposant devenu l’“homme de trop”», Le Figaro, 4 septembre 2020.

(8) «In Russia, a Green-Colored Antiseptic Becomes a Weapon in Attacks Against Opposition Activists and Journalists», Los Angeles Times, 3 mai 2017.

(9) «Qui est Navalny, l’infatigable opposant qui défie Poutine?» Le Vif, 21 août 2020.

(10) «5 Things to Know about Russian Opposition Leader Alexei Navalny», Politico, 20 août 2020.

(11) «“This gentleman” : Alexei Navalny, the Name Putin Dares not Speak», The Guardian, 3 septembre 2020.

(12) «Brawn vs. Brains The Russian National Guard director’s failed quest to beat up Alexey Navalny: a chronology», Meduza, 19 octobre 2018.

(13) «For the Kremlin, Aleksei Navalny Is a Threat It Cannot Speak Of», The New York Times, 2 septembre 2020.

(14) «People Ask How Navalny is Still Alive», The Times (Londres), 23 août 2020.

(15) @navalny, Twitter, 10 mars 2020.

(16) «Why Would Vladimir Putin Want to Get Rid of Aleksei Navalny Now?» The New York Times, 21 août 2020.

(17) «Pour Poutine, un opposant devenu l’ “homme de trop”», Le Figaro, 4 septembre 2020.

(18) «What Navalny’s Poisoning Really Says About the Current State of Putin’s Russia», The New Yorker, 21 août 2020.

(19) «Empoisonnement de Navalny : la Russie voit des coupables partout... sauf chez elle», Le Point, 8 septembre 2020.

(20) «Russia Spins Alternative Theories in Poisoning of Navalny», The New York Times, 3 septembre 2020.

(21) «It May Seem Putin Controls the Russian State Personally. The Reality is More Dangerous», The Guardian,  25 août 2020.

(22) «Navalny Under Police Surveillance Before Suspected Poisoning : Report», Deutsche Welle (service international de radiodiffusion allemande) 23 août 2020.

(23) «Kremlin Critic Alexei Navalny, Comatose in Berlin with Suspected Poisoning, Was Under Covert Surveillance, Russian media reports», The Washington Post, 23 août 2020.

(24) «The Nerve Agent Too Deadly to Use, Until Someone Did», The New York Times, 13 mars 2018.

(25) @leonidvoltov, sur Twitter, le 2 septembre.

(26) «New Sanction Threats, Same Shrugs From Russia’s Investors», The New York Times, 9 septembre 2020.

(27) «How Might West Respond to Russia Over Navalny Poisoning?» The New York Times, 3 septembre 2020.

(28) «Navalny Allies Claim Symbolic Win in Russian Regional Vote», Agence France-Presse, 14 se